CINÉMA

Rencontre avec Bastien Simon, réalisateur de « Les Grands Voisins, la cité rêvée »

Bastien Simon © Vincent Rochette
Bastien Simon © Vincent Rochette

Pendant plus de deux ans, Bastien Simon s’est immergé, caméra à l’épaule, dans l’expérience sociale à ciel ouvert Les Grands Voisins. Rencontre avec le réalisateur du documentaire-hommage à cette utopie éphémère, qui continue de faire vibrer espoirs et cœurs.

Comment a émergé l’idée de faire un documentaire sur Les Grands Voisins ? Connaissiez-vous le lieu auparavant en tant que visiteur, directement en tant que réalisateur ?

Tout à commencé en septembre 2015 lorsqu’un ami m’a parlé de la fermeture de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e arrondissement de Paris. D’après lui, des bureaux-ateliers étaient libres et surtout à des prix enfin « raisonnables » pour la capitale. J’y suis allé par curiosité et je suis sorti amoureux du lieu, pour sa tranquillité, sa grandeur, le mystère qui s’en dégageait. À ce moment-là, je ne savais pas encore que quelques associations avaient emménagé. Nous avons alors proposé un dossier pour intégrer le lieu et participer au projet Les Grands Voisins. J’ai arpenté le site de fond en comble pour chiner objets, meubles, éléments qui allaient être investi dans mon futur local. J’ai commencé à prendre des photos des premiers arrivants, de mes voisins, de ce lieu en friche.

Peu de temps après l’attentat du Bataclan, Les Grands Voisins m’ont apporté énormément de chaleur et réconfort. Je pense sincèrement que cette bulle de bien-être et de couleurs qui venait d’émerger nous a permis de nous reconstruire. Un simple « bonjour » prenait alors une dimension très forte. Nous nous sentions intégrés dans un groupe, nous permettant de sortir de l’isolement parisien. Une cohésion très forte se dégageait. Je me suis donc lancé dans la réalisation de documentaires de 15 minutes sur tout 2016. Il fallait rendre compte, mois par mois, de cette fabuleuse aventure rassemblant artistes, artisans, associations, start up, hébergement d’urgence et public extérieur. Je n’avais jamais vu ça auparavant. En être témoin était une chance. Il fallait que je documente ce projet, qu’importe le temps que cela me prendrait.  C’était juste incroyable de voir toute cette énergie déployée en si peu de temps !

Comment le tournage a-t’il été possible ? Est-ce que cela a été un processus long ?

Mise à part des autorisations de droit à l’image, je n’ai eu aucun problème pour filmer. J’avais une liberté totale et un terrain de jeu à ciel ouvert incroyablement dynamique ! Étant membre actif du projet depuis les débuts, je pouvais aisément me rendre d’un lieu à l’autre pour aller à la rencontre de mes voisins. En tant que filmeur, me faire accepter auprès des personnes vulnérables des centres d’hébergement a été le processus le plus long à mettre en place. Il m’a fallu près de huit mois pour aller à leur rencontre, sûrement par pudeur au début. Puis, une fois certains liens noués, j’ai pu entrer et découvrir leur univers.

Grâce à deux commandes de films par l’association Aurore, « Portraits de Résidents, chapitres I et II » (2016 et 2017), j’ai pu entrer dans l’intimité de personnes extraordinaires aux vies douloureuses. Ne pas trahir leur parole, respecter leur image, être aussi bienveillant que le projet lui-même était essentiel à mes yeux. Certains n’ont pas voulu se dévoiler, d’autres, comme Maël, ont été force de proposition. Le projet ne devait durer qu’un an et demi. C’était en tout cas le temps « officiel » autorisé par la mairie et le bailleur social pour l’occupation éphémère des lieux.

Bande-annonce de Portraits de résidents, Chapitre I © 2016 Association Aurore et Bastien Simon -Tous droits réservés

En tant que documentariste, plus le temps est étiré, plus mon sujet est fourni et précis. J’aime sentir le temps long. Cela me rassure d’une certaine manière de pouvoir percer à jour tous les détails d’un tel projet. Cela ne me dérangeait pas de me lancer dans ce projet de longue haleine, au contraire. Mais j’étais loin d’imaginer que j’allais tourner pendant deux ans et demi et que le projet durerait 5 ans ! 

Vous mêlez habituellement dans vos long et court métrages fiction et documentaire. Ici, il s’agit de votre premier film exclusivement documentaire. Qu’implique selon vous le fait documentaire ? Les différences et similitudes avec la fiction se font-elles forcément ressentir ?

Depuis mes débuts en tant que réalisateur, mes fictions étaient souvent perçues comme des documentaires, ce qui avaient tendance à m’exaspérer. Lors d’un festival, alors que je concourrais pour le prix du meilleur réalisateur en moins de 18 ans pour mon court-métrage Aujourd’hui 16 janvier, l’un des jurés m’avait dit que je n’avais pas eu le prix car ils avaient trouvé mon film « trop documentaire » pour la catégorie fiction. Cela m’avait profondément marqué. J’ai appris à jouer et à accepter d’être à la frontière entre les deux genres. Beaucoup de mes films sont hybrides. J’aime brouiller les pistes, sûrement pour mieux faire ressentir au spectateur une certaine crédibilité narrative. Pour mieux se projeter et s’identifier. Avant tout, lorsque je décide de raconter une histoire, je réalise un film.

En ce qui concerne mon film sur Les Grands Voisins, j’avais cette irrésistible attraction avec le sujet, qui se traduisait par ce besoin de filmer coûte que coûte. Le documentaire constituait la forme la plus adéquate à ce moment de ma vie. Étrangement, Les Grands Voisins, la cité rêvée se détache de mes autres réalisations et se réfère directement au « cinéma direct ». Le réel a pris la place de mon envie d’écrire des scènes poétiques, imaginaires, et donc mises en scène. Peu de scènes ont été fictionnalisé. Par exemple lorsque Maël marche dans les sous-sols ou les plans de drone par exemple. Finalement, la mise en scène était déjà présente par les carnavals, banyas en plein air, fabrications artisanales en tout genre comme la « machine à laver-vélo ». Le rêve était déjà là, je n’avais plus qu’à le filmer.

Manifestation chez Les Grands Voisins © La Vingt-Cinquième Heure Distribution

Aviez-vous des attentes en venant travailler sur le site des Grands Voisins  ?

Ma première attente était de sortir de mon isolement et de trouver un lieu à moindre coût pour travailler en dehors de mon domicile. Ensuite, lorsque j’ai découvert le site, j’ai compris à quel point il était primordial d’être entouré d’autres personnes. Cela est encore plus vrai aujourd’hui en temps de crise épidémique. Le travail à distance a ses limites que l’on connait tous en effet aujourd’hui. 

En suivant la vie des Grands Voisins pendant plus de deux ans caméra à l’épaule, avez-vous senti votre votre regard changer et comment ?

Vivre cette expérience unique change notre regard par rapport au monde et aux gens qui nous entourent. J’aime à croire que l’on devient plus tolérant, que l’on s’ouvre aux autres malgré les différences sociales. J’ai pu découvrir les limites de mes capacités d’aide. C’est un métier en soit, et il faut être armé pour cela. Être aux Grands Voisins, c’est vivre avec la misère et la différence. S’attacher à des personnes sans papier ou sans logement peut être parfois compliqué à vivre. On peut vite se sentir démuni.e face à des situations graves. Comment pouvons-nous réagir et jusqu’où sommes-nous prêt à aller pour aider l’autre ? Adrien et son groupe Kacekode en est d’ailleurs le meilleur exemple. Au-delà de simples cours gratuits de guitare, il y a cette volonté d’aider l’autre dans ses démarches administratives, pour trouver un logement, financièrement ou en étant simplement présent et à l’écoute. 

Est-ce que cela a eu un impact sur la façon dont vous avez tourné voire monté le film ?

Mes premiers mois de tournage se basaient sur les règles établies de caméra sur pied sans mouvements. Au fur et à mesure, j’ai appris à abandonner des codes rigides et encombrants, à l’image du projet Les Grands Voisins tout compte fait. J’ai quitté le pied pour être caméra à l’épaule et être libre de suivre mes sujets et de révéler cette part de liberté, d’excitation. J’ai tourné mon film avec une focale 24-70 et un micro sur caméra, ce qui ne permettait pas la distance. Il fallait en effet être au plus proche de mes voisins pour capter les moindres détails et sons. Je devais me fondre dans la masse, plonger dans la foule dansante pour capter leurs mots et leurs gestes. L’utilisation du 24mm permet une certaine déformation de l’image, idéale pour donner l’impression d’être dans un monde à part, bien différent de celui extérieur. 

L’étape du montage a été orchestré par Suzanne Van Boxsom, qui, grâce à son recul, a permis d’aller à l’essentiel et de révéler certains personnages comme Kamel. Lorsqu’elle a regardé avec son humour, avec son regard politique aiguisé et direct les nombreux rushes, elle m’a fait sentir qu’il devait être un des personnages principaux. La trame narrative s’est principalement écrite à ce moment du projet. Nous avions un Paperboard nous permettant de cerner les séquences que nous voulions retrouver dans le film. Nous avons mis de côté la majorité des interviews posées pour se concentrer sur la parole libre en situation. Dès le départ, je souhaitai une narration chronologique pour que le spectateur suive pas à pas l’évolution du projet. Pour le maintenir en alerte, en tension comme nous l’avons été sur place. En ne sachant pas si la finalité serait positive ou non. 

« Le rêve était déjà là, je n’avais plus qu’à le filmer. »

Bastien Simon pour Maze, 2021.

Dans quel mesure le tournage du documentaire a été compliqué par la condition sanitaire ?

Heureusement pour nous tous, la crise sanitaire est arrivée assez tard dans le projet des Grands Voisins. Le tournage s’est en effet déroulé entre 2016 et 2018. En revanche, la sortie du film en a pâti. L’avant-première a eu lieu le 23 mars 2020, c’est-à-dire aux premiers jours du premier confinement. Le film est donc sorti une première fois en virtuel sur une toute nouvelle plateforme que la production avait créé pour l’occasion. J’ai passé tout mon confinement en visioconférence un soir sur deux pendant près d’un mois et demi pour présenter mon film au public. 

Avez-vous eu des nouvelles des différents participants au film et/ou aux Grands Voisins depuis la finalisation du film ? Ont-ils vu le film et quels ont été leurs retours ?

Adrien est désormais implanté à la Villa Mais d’Ici (Aubervilliers), une friche artistique de près de 50 structures. William continue de gérer Les 5 toits (16ème arrondissement), où se côtoient personnes en hébergement d’urgence, artistes et artisans. Il est notamment en charge depuis peu d’ouvrir un site près des Quais d’Austerlitz (13ème arrondissement). Aurore est toujours coordinatrice générale à Yes We Camp sur différents projets. Maël a désormais un petit appartement et est en recherche d’un travail. Kamel continue son poste de médiateur gardien dans des centres gérés par l’association Aurore. Leurs retours sur le film ont été très favorables et enthousiastes !

Avez-vous eu l’occasion de vous rendre dans un autre lieu d’expérimentation sociale ?

Aussi surprenant que cela puisse être paraître, il est encore difficile de créer des sites de la sorte, ouvertement à la fois sociaux et artistiques. J’ai pu tout de même apprécier d’aller visiter Les 5 Toits . Mais globalement, j’ai découvert plus de sites où l’hébergement d’urgence n’était pas ou peu présent, comme Les Petites Serres ou encore Le Python à Paris. 

Quels sont vos projets pour la suite ?

Actuellement, j’ai plusieurs projets en cours de développement. Surtout de la fiction, mêlant naturalisme et fantastique. Je suis en ce moment même en résidence d’écriture pour mener à bien ces projets. Mon second film documentaire a malheureusement été mis de coté au bout d’un an par manque de financement et de soutien des chaînes de télévisions. Il s’agissait des portraits de cinq femmes artistes, immigrées vivant à Paris et militantes de pays en révolution. Je réfléchis à le reprendre mais sans doute différemment. 

Pour finir, est-ce que vous auriez des livres, musiques, films, sur le thème de l’utopie sociale ou autre, à conseiller à nos lecteurs ? 

Pleins ! Tout d’abord, le livre Utopia de Thomas More et les bandes-dessinées Les Vieux Fourneaux et Retour à la terre. Je conseille sinon les films Demain, Into the Wild, Un Jour ça Ira des frères Zambeaux, La Vie comme elle va et Ici Najac à Vous la Terre de Meunier, Le bonheur terre promise de Hasse, Captain Fantastic de Ross, Les Invisibles, Petite fille de Lifshitz. Je recommande pour finir Braguino de Cogitore et La Sociologue et l’Ourson de Théry et Chaillou.

Site officiel de Bastien Simon

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