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Rencontre avec Aïssa Maïga : « Quand j’ai commencé dans ce métier, il était impossible de dire qu’il y avait des discriminations »

Aïssa Maïga © Canal+

À l’occasion de la 43e édition du festival de Films de Femmes de Créteil, nous avons rencontré Aïssa Maïga, invitée d’honneur, qui revient sur le devant de la scène trois ans après son manifeste Noire n’est pas mon métier  pour présenter son documentaire Regard Noir . 

Elle avait secoué la Croisette en 2018 lorsqu’elle était venue présenter au Festival de Cannes son livre Noire n’est pas mon métier. Un manifeste compilant les témoignages de plusieurs comédiennes, contraintes aux rôles stéréotypés, ou simplement au chômage en raison de leur couleur de peau. On se souvient également de son passage remarqué lors de la 45e cérémonie des César, et de son discours lors duquel elle dénonçait le manque de diversité dans le cinéma français. 

Ce documentaire, co-réalisé par Aïssa Maïga et Isabelle Simeoni, se donne pour objectif de faire un tour d’horizon du racisme. C’est ainsi que le spectateur est invité à découvrir le racisme tel qu’il existe sur les écrans américains, brésiliens, mais aussi français. L’actrice part également à la rencontre d’historiens pour expliquer et replacer nos représentations parfois racistes dans leur contexte historique. 

Vous militez depuis toujours pour une plus grande visibilité des personnes racisées au cinéma, vous avez notamment présenté un livre à Cannes intitulé Noire n’est pas mon métier. On se souvient aussi de votre intervention lors des César 2020, pour parler du manque de diversité dans le cinéma français. Qu’est-ce qui vous a motivée à passer à l’étape suivante et à réaliser votre propre documentaire sur le sujet  ? 

Après avoir passé pas mal de temps à témoigner de ce que je vivais dans ce milieu de façon personnelle, j’ai eu envie d’une action plus collective, plus visible, plus impactante, aussi. Dès la gestation du livre, il était évident que cette conversation-là devait se poursuivre, aller plus loin que de simples témoignages. J’avais envie d’avoir un regard plus international sur cette question, qui se pose dans beaucoup d’endroits où les populations sont métissées. Puis, avec Isabelle Simeoni, on a poussé la réflexion et décidé de se focaliser sur le Brésil, la France et les États-Unis. On aurait aussi adoré aller dans d’autres endroits comme l’Angleterre, le Canada ou l’Afrique du Sud.

Ce documentaire, Regard Noir, aborde beaucoup de thématiques. On passe du manque d’opportunités pour les acteur.rice.s noir.e.s, à l’héritage de la colonisation et du « black face », par exemple. Vous abordez aussi la très controversée question des statistiques. C’était important pour vous de montrer que toutes ces problématiques s’entrecroisent  ? 

Oui, c’était le point de départ du film d’inviter le spectateur à faire ce voyage avec nous. Y compris celui qui ne serait pas renseigné sur ces questions. On voulait faire de la pédagogie sans donner de leçon. On voulait montrer que c’est une question qui ne concerne pas seulement les noirs et les personnes racisées à l’écran, montrer pourquoi cette question de l’imaginaire a une influence directe sur nos vies, se demander d’ où ça vient, où est-ce que certains stéréotypes trouvent leurs racines. C’est ce qui m’a aidée, moi, à surmonter cette question-là dans ma vie personnelle d’actrice. Le livre de Sylvie Chalaye sur la présence des noirs au théâtre, par exemple, est un livre qui m’a aidée à me construire, à comprendre que le problème ne venait pas de moi mais de la méconnaissance de ce pays de sa propre histoire.

On pense souvent que le racisme est apparu dans les années 70-80 avec l’immigration, alors que c’est totalement faux, j’essaie de le montrer dans le documentaire. Quand on connaît son histoire, les mécanismes qui nous mènent à des automatismes en terme de représentations, alors on peut lui faire face, la dépasser pour réécrire un nouveau récit qui dépasserait cette question. 

Aïssa Maïga (à gauche) et la réalisatrice Ava DuVernay (à droite) © Canal+

Vous faites notamment témoigner des actrices Françaises. Elles expliquent le racisme ordinaire dont elles font l’objet et certains témoignages sont absolument choquants. Il y a cette actrice qui dit qu’un jour un directeur de casting lui a dit qu’ils ne recherchaient pas de noirs pour un film. Comme si être noir, c’était un rôle. 

C’est choquant pour les spectateurs. On en entend peu parler parce que les personnes qui vivent ça ne se sentent pas glorieuses. Mais je pense que ça se passe dans tous les métiers. Les gens ne le disent pas forcément, ils vont simplement ne pas considérer une candidature. Le monde des médias nous tend un miroir. Ce qui nous intéressait, pour ce documentaire, c’est qu’à travers la représentation, au-delà du divertissement, il y a une responsabilité sociale et morale chez les créateurs. 

Vous montrez d’ailleurs que pour les comédiennes noires, c’est la double peine. Non seulement on les cantonne à des rôles subalternes voire stéréotypés, mais en plus, on les engage en fonction de l’idée que les Français se feraient d’une femme noire. Vos actrices le racontent très bien  : leur couleur de peau n’est jamais la bonne, comme s’il fallait toujours coller à un cliché. 

Oui, et puis on se rend compte que cette histoire de colorisme appartient à l’histoire. Cela s’articule différemment selon les pays, mais le fond est là. Le témoignage de Storm Reid est très parlant à cet égard. Elle est métisse mais elle dit «  j’aurais préféré être noire ou blanche  ». L’entendre dire ça alors qu’elle a 25 ans, que c’est une fille hyper créative qui a déjà réalisé un premier court-métrage très puissant, qu’elle parle parfaitement le français, l’anglais et le nigérien, c’est un crève-cœur. On se dit que quelque chose n’est pas en place. Son profil pourrait s’inscrire dans plein de genres cinématographiques. C’est révoltant de se dire qu’à l’heure des plateformes, ces talents, on ne les regarde pas. Je n’arrive pas à réaliser, je ne vois pas comment on peut tolérer ça.

Par rapport à l’idée du colorisme, c’est-à-dire attribuer une valeur à la couleur de peau et donner une place dans la société aux individus en fonction de leur couleur de peau, je pense qu’il faut prendre le temps de déconstruire la pensée raciste. Être capable de décrypter ses mécanismes, mettre à jour son histoire. J’ai remarqué que les gens se révoltaient dès lors qu’on leur donnait à voir. Au Brésil, c’était très choquant. J’ai allumé la télévision plusieurs fois là-bas, peu importe l’émission, c’était toujours tout blanc. Pour te dire, j’ai même vu une émission sur les albinos, mais les albinos blancs. 

Ici, en France, on se dit qu’on est une minorité, mais on se rend compte que si on ne règle pas un problème, peu importante l’évolution de la démographie, le problème va subsister. Comme au Brésil. Là-bas, le système est tellement discriminatoire, que ce soit vis-à-vis de la scolarité, de la santé, du travail, tout est fait pour discriminer les personnes noires, donc le nombre n’y fait rien. [NDLR : Les noirs représentent 54% de la population brésilienne, soit plus d’une personne sur deux] Sans accès à l’éducation et la santé, on ne peut rien faire. Surtout quand on sait combien de générations il faut à une famille pour sortir de la pauvreté. C’est pour ça qu’en France, on a une responsabilité hyper forte. 

«  J’ai été très soutenue par certains jeunes. Si dans ce film ils trouvent des outils de réflexion, s’ils découvrent des choses alors pour nous tout est gagné. »

Aïssa Maïga
La journaliste Rokhaya Diallo © Canal+

Dans ce documentaire, vous faites le tour du monde pour partir à la rencontre de vedettes noires qui ont brisé le plafond de verre après avoir été longtemps confrontées au racisme. Il y a par exemple la réalisatrice Ava Duvernay, qui a commencé en tant qu’attachée de presse. C’est grâce à elle que le hashtag Oscar So White a émergé aux US, puisque des internautes se sont plaints, en masse, que son film Selma n’avait pas été nommé dans suffisamment de catégories par l’académie. Ces témoignages sont assez ambigus puisque d’un côté, ces personnes ont eu un succès et une reconnaissance mondiale, et en même temps, on a l’impression que la «  race  » reste toujours une barrière. Je pense par exemple à l’immense actrice Viola Davis, que l’on compare à Meryl Streep sans pour autant lui offrir les opportunités et le salaire qui vont avec. 

Oui, et aux États-Unis, c’est très important, on a des chiffres pour à peu près tout. On sait donc que les femmes sont payées entre 20 % et 30 % de moins que les hommes et que les femmes racisées sont moins payées que les femmes blanches à compétences égales. Quand Viola Davis dit ça, ça repose sur des faits vérifiés, ce n’est pas seulement son sentiment de femme noire contrariée. Le fait d’avoir ces outils de mesure permet de connaît, de sortir des fantasmes des uns et des autres, condition sine qua none du changement.

Vous vous rendez notamment en France, en Angleterre, au Brésil et aux États-Unis. On a l’impression en écoutant les témoignages de personnes de ces pays qu’ils s’imaginent toujours que c’est mieux ailleurs. Par exemple, beaucoup d’acteur.rice.s noir.e.s pensent qu’iels ont plus de chance de faire carrière aux États-Unis. Parallèlement, Sharon Bialy, la directrice de casting de La Servante écarlate vous avoue qu’elle s’imaginait que les personnes racisées étaient mieux représentées au cinéma en France. On en vient finalement à se demander si la situation n’est pas la même partout. 

C’est juste. Je pense qu’il y a une sorte de vitrine, au Brésil notamment. On peut par exemple penser, si on ne connaît pas le pays, que c’est une nation tranquille avec son métissage, que les couleurs ne veulent plus rien dire alors qu’en fait, c’est l’opposé. On retrouve la même chose en France avec un marketing très français autour des droits de l’homme, même s’il s’est effrité en 2005 avec les émeutes dans les banlieues. Cette année-là, l’idée qu’il y avait des ghettos en France a éclaté à la figure du monde. 

Il y a pourtant bien une tradition d’Afro-américains qui ont trouvé refuge en France, mais quand on regarde bien, il y avait une ambiguïté dans cet accueil  : ils subissaient aussi le racisme. D’autant que pendant qu’elle accueillait des artistes afro-américains, la France humiliait d’autres peuples noirs en Afrique. C’est ce paradoxe que notre pays porte aussi. On se rend compte qu’on a tout entre les mains  : il y a le pire, mais on voit aussi émerger le meilleur. 

Vous le dîtes, au début du film, cela fait maintenant 20 ans que vous répétez les mêmes choses avec le même optimisme. Inlassablement. 

Oui, parce que j’ai une vie plutôt belle, objectivement. Mais je vois les souffrances autour de moi. Donc je continue de dénoncer, sans toutefois être dans la complainte. Mais j’ai tendance à considérer que l’on a déjà gagné. Quand j’ai commencé dans ce métier, on ne pouvait pas dire qu’il y avait des discriminations. Si vous le disiez, vous deveniez immédiatement le problème. Aujourd’hui, on a dépassé la question du déni et plus personne n’oserait tenir des propos racistes devant une caméra. Tout le monde maintenant reconnaît qu’il y a un problème. On est plus ou moins à l’aise avec, plus ou moins concerné aussi, mais en termes de valeurs et de possibilité d’aborder la question, les choses ont bougé. 

Je pense qu’on a gagné parce que le marché nous donne raison. Évidemment, on ne veut pas raconter que les plateformes sont la solution à tout. Mais du point de vue des opportunités pour les minorités, c’était inespéré d’avoir un tel champ qui s’ouvre et la possibilité de rebondir après dans des productions françaises ou internationales. Ça n’arrivait pas comme ça auparavant. Par exemple, Jean-Pascal Zadi a pu émerger avec les plateformes. Même si ça reste à prendre avec des pincettes, parce qu’il reste très difficile pour une personne racisée d’émerger dans un genre autre que la comédie ou le drame social. 

Je considère qu’on a gagné aussi parce que quand je vois les réactions, les peurs du camp d’en face, leurs crispations, on se dit que quelque chose bouge. Ils ne réagiraient pas ainsi s’ils ne pensaient pas qu’il y avait des avancées.

Aïssa Maïga (à droite) et la directrice de casting Sharon Bialy (à gauche) © Canal+

Vous évoquez aussi des solutions pour venir à bout du manque de représentations de personnes racisées à l’écran. Celle qui revient le plus souvent est la mise en place de quotas, pourtant interdits en France. Pouvez-vous expliquer pourquoi établir des quotas est nécessaire, selon vous  ? 

Je ne fais pas l’apologie des quotas. En faisant ce parcours, pour le film, on a vraiment vu tous les outils possibles pour mesurer les inégalités et l’impact des luttes contre les inégalités en matière de discrimination raciale. C’est un sujet encore très tabou. Moi, ce que je voudrais déjà mettre en avant, c’est l’usage de statistiques. Quand on dit statistiques, ça ne mène pas nécessairement aux quotas. Mais le fait de mesurer peut donner naissance à une politique volontariste, qui va être basée sur des objectifs. Par exemple, à la BCC, ils n’ont pas de quotas mais des objectifs chiffrés.

Dans le cas des acteurs, le témoignage de Sharon Bialy est très intéressant. [NDLR : Directrice de casting de The Walking Dead et The Handmaid’s Tale, réputée pour ses choix en faveur d’une diversité à l’écran]. L’évolution du marché aux États-Unis est telle que les studios ont compris qu’il fallait de la diversité au cinéma. Sans ça, les films se vendent moins bien. Donc d’un seul coup, l’ordre a été donné qu’il fallait de la diversité, directive qui s’est répercutée sur les agents et qui a permis à d’autres types de talents d’émerger. Pour revenir sur les quotas, je n’ai pas la prétention de savoir si c’est le meilleur moyen, mais je suis toujours étonnée par la crispation que ça crée lorsque le sujet est abordé.

«  Le livre de Sylvie Chalaye sur la présence des Noirs au théâtre, par exemple, est un livre qui m’a aidée à me construire, à comprendre que le problème ne venait pas de moi mais de la méconnaissance de ce pays de sa propre histoire.  »

Aïssa Maïga

Il faut aussi souligner que dans ce documentaire, vous ne donnez pas seulement la parole à des personnes noires. Vous faites par exemple intervenir Adèle Haenel, qui explique qu’elle a pris conscience de la nécessité de prendre position seulement à partir de l’onde de choc #MeToo. Qu’avant, elle se demandait – et sûrement comme beaucoup de personnes – quelle était sa légitimité à prendre position alors qu’elle n’est pas directement concernée. Quelle forme doit prendre l’engagement des personnes blanches dans ce combat contre le racisme  ?

L’idée, ça n’est pas de s’exprimer à la place des personnes, mais de prendre sa place de témoin et d’allié. Par exemple, les acteurs qui ont aujourd’hui un rôle principal dans un film devraient s’interroger sur l’égalité salariale à notoriété égale. C’est aussi aux hommes de se positionner, aux producteurs, aux agents. On ne peut pas gagner si le poids du combat pèse seulement sur les personnes qui subissent.

Par analogie, pour ce qui est du racisme, il faudrait regarder l’équipe sur un plateau quand on est producteur ou productrice, s’attaquer vraiment à ces questions et ne pas dire « mais moi je ne vois pas la couleur  ». Il faudrait également donner des directives pour qu’il y ait une vraie représentativité au sein des équipes qui aille au-delà de la simple solidarité. C’est aussi une question de responsabilité collective.

«  J’avais envie d’avoir un regard plus international sur cette question, qui se pose dans beaucoup d’endroits où les populations sont métissées.  »

Aïssa Maïga

Enfin, et ce sera ma dernière question, le documentaire va-t-il sortir en salle quand elles rouvriront  ? Quel public espérez-vous toucher avec ce documentaire  ? 

Il a été produit par Canal+, il est donc disponible sur la plateforme myCanal et sur le site du festival de Créteil. Pour ce qui est du public, j’ai voulu faire un film qui ne soit pas seulement un film d’initiés. On a eu à cœur, avec la co-réalisatrice Isabelle Simeoni, que chaque personne, quel que soit son degré de connaissance du sujet, puisse se sentir inclus. Il s’agissait aussi d’inviter les gens, à travers mes yeux, mon regard, à découvrir, à s’interroger. Le film est très ouvert dans sa fabrication. On l’a aussi pensé pour les plus jeunes, cette jeunesse très métisse et mélangée qui est déjà dans le futur sur ces questions-là. J’ai par exemple reçu un soutien énorme après mon discours aux César l’an dernier (pas que, bien sûr, les réactions étaient très contrastée). Mais j’ai été très soutenue par certains jeunes. Si dans ce film ils trouvent des outils de réflexion, s’ils découvrent des choses alors pour nous tout est gagné. Enfin, on l’a fait pour les personnes qui subissent ce racisme. Pour leur donner de la force.

Ce film est un peu pour tout le monde, en fait. Pour les personnes concernées. Les alliés de cette cause. S’ils peuvent gagner en légitimité, réfléchir avec le film, alors on aura réussi notre pari. 

Auteur·rice

Journaliste

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