CINÉMA

« Le père de Nafi » – Et le village s’endort…

©JHRfilms

Présenté au festival de Locarno où il remporte un léopard d’or, le premier long métrage du réalisateur sénégalais Mamadou Dia aborde des thèmes lourds et graves : la religion, ses dévoiements, la jeunesse et son impuissance, l’amour paternel et ses non-dits. Dans le cadre du festival Diversité, Le Père de Nafi est diffusé ce samedi 3 avril à 20h sur la Vingt-cinquième heure.

Quatre personnages centraux dont Tierno (Alassane Tsy) imam dans un petit village du Sénégal. Il s’occupe de l’entretien de la Mosquée, des rituels religieux : enterrements, mariages, prend part aux décisions importantes et tient en parallèle une épicerie exigüe où s’accumule la poussière. Mais surtout, Tierno est malade, et doit faire face à un mariage dont il s’oppose franchement. Celui de sa fille Nafi qui rêve de partir à l’université et qui aime Tokara, son cousin, passionné par la danse. C’est Ousmane (Saikou Lo), père de ce dernier et frère de l’imam qui annoncera les fiançailles.

Les quatre pions sont posés dès le début du récit qui va rapidement prendre l’allure d’une tragédie grecque, où les deux jeunes amants sont utilisés dans le conflit des deux anciens, et cherchent à s’enfuir pour vivre leurs rêves. Tierno et Ousmane ne se parlent plus depuis longtemps, et l’imam voit en son frère une avidité de pouvoir et surtout un dévoiement de l’islam, religion qu’il défend et enseigne. Ousmane reçoit beaucoup d’argent d’une organisation terroriste voisine en échange de sa promesse de tenir le village d’une poignée de fer. Mais pour accomplir cette tâche, il doit écarter Tierno de son rôle d’imam.

7e Ciel: on craque pour «Le père de Nafi», «Off the Cuff»...
Saikou Lo ©JHRfilms

C’est une histoire terrifiante, témoin d’une radicalisation graduée sur tout un village impuissant. Au fur et à mesure que le récit avance, les signes apparaissent, grignotant peu à peu les personnages, les esprits, jusqu’à ce que l’ombre engloutisse totalement les ruelles. Les habitants, au début attirés par l’argent que propose Ousmane, tombent peu à peu dans le piège, ou deviennent aliénés face à la doctrine. Les autres, sont témoins silencieux et démunis face face à la prise de pouvoir. T

ierno, qui fait parti de ces derniers, peine à défendre sa place. Il traine son corps souffrant, tente d’affronter l’ennemi vicieux avec un regard à la fois doux et intransigeant. Ses phrases sont justes, ses mots brulants malgré leur lenteur. Il rappelle ce qu’est l’islam. « Ton islam à toi, te dit-il de prier plus de cinq fois par jour ? ». L’effet est efficace et le personnage de Tierno démontre la fracture saisissante entre la croyance et la dérive. Un sujet à chaud, qui représente la difficulté de faire face à ces forces lorsqu’on est dans une position vulnérable : le village de Tierno est une proie facile de l’organisation terroriste qui s’étend.

Comment confronter la manipulation ? La peur ? Alors qu’Ousmane avance sûrement vers son but, le réel déclenchement se situe dans une scène très suggestive : celle de l’affrontement entre l’ancien maire du village, assis à l’extrémité d’une table, entourés de Tierno et de son équipe, et d’Ousmane encadré par des femmes portant le tchador. Les deux camps se dévisagent. Les villageois sont au milieu, et se rallient à celui qui leur prodiguera les graines tant attendues.

Ousmane possède cet atout et leur tend des sacs entiers de semence, ainsi qu’un voile noir à l’assistante de l’ex-maire, qui vient de se faire détrôner. Si elle rejette avec dégout ce voile symbolique, le tour est néanmoins joué et Ousmane prend le pouvoir, porté par les talibans. Les villageois se sont endormis et la nuit s’enlise. La lumière jusqu’alors douce et harmonieuse devient sombre et opaque. L’équilibre qui tanguait vole en éclat, illustré par des scènes tournées essentiellement la nuit, afin de montrer l’opacité de la situation.

Le Père de Nafi - Film (2020) - SensCritique
©JHRfilms

Mamadou Dia traite son sujet avec une habilité admirative, du moins au début. Tout semble s’enclencher sous nos yeux, et nous sommes tout aussi impuissants que le reste du village. Impuissants, et presque naïfs, comme l’a été un peu Tierno qui ne croit pas vraiment que les talibans pourraient s’emparer de son village. La lenteur du rythme, des personnages qui se déplacent avec nonchalance, les répliques trainantes en langue pular, tous les aspects du récit sont placés pour créer une impression d’enlisement, de profonde fatigue, d’épuisement.

Aucune figure n’est assez réactive pour se confronter à la menace et cela agace comme rend crédible l’installation de l’organisme qui profite de ces faiblesses. Pourtant, une fois que les talibans sont bien ancrés dans le décor, il faut un dénouement. Ce dernier prend la forme d’une fuite, beaucoup trop effrénée par rapport au rythme instauré, et par conséquent peu crédible. Les dernières minutes du film sont un assemblage d’actions qui débouchent sur un drame, mais tout est trop rapide pour saisir et provoquer l’intensité recherchée.

« L’idée était de faire un film avec des plans serrés »

Mamadou Dia

La caméra de Mamadou Dia se détache de cette lenteur générale pour se rapprocher des visages, et instaure une intimité tendre avec les personnages, notamment avec celui de Tierno qui touche par son air serein et aimant. Il aime profondément sa fille avec qui la communication est compliquée. Nafi représente par ailleurs une femme de caractère, leader dans ses relations, avec son père ou avec son fiancé. Le réalisateur a voulu montrer, avec la mise en scène de ses personnages, que les hommes sont sur le premier plan, mais que les femmes sont au pouvoir juste derrière : « Elle (Nafi) incarne le pouvoir discret qu’elles (les femmes de la région) ont ».

Passés ces indices représentatifs de la société sénégalaise, la caméra fait un pas en arrière et sort des murs de terre cuite. Elle englobe les paysages déserts, secs, poétiques dans le vide qu’ils désignent. Les troupeaux de chèvres se glissent dans l’image, les enfants courent après des pneus et des ballons crevés. L’imam se recueille près d’un ruisseau. La beauté onirique qui accompagne cette tragédie shakespearienne écarte un court instant le danger bien réel, et peu lointain.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in CINÉMA