LITTÉRATURE

« La vérité en ruines » – L’architecture forensique face aux États

© Éditions Zones

L’architecture forensique consiste en l’étude des bâtiments pour mieux envisager des enjeux politiques et historiques. Eyal Weizman prouve à travers cet essai son importance dans la justice moderne.

« Il n’ y a pas de science sans activisme » écrit Eyal Weizman, à l’origine à la fois de cet ouvrage « Manifeste pour une architecture forensique » et du laboratoire « Forensic Architecture », créé en 2010. Le terme « forensic » est utilisé en anglais plus couramment dans les domaines de la médecine légale et de la police scientifique. Ici, Weizman l’accole au terme d’architecture pour tenter de mettre en lumière comment l’étude des bâtiments peut servir au domaine judiciaire.

L’édition française de cet ouvrage est une compilation d’une partie du livre Forensic Architecture : Violence at the Threshold of Dectability et d’un second texte publié en 2019 sur Internet, « Open verification ». Des mises en situation (focus) entrecoupent ces quelques cent soixante-dix pages, très denses. Elles servent au développement d’une argumentation contre la toute puissance et l’impunité de certains gouvernements et groupuscules politiques.

Qui détient la vérité

Weizman s’appuie sur des exemples passés et présents, comme le négationnisme post-Seconde Guerre mondiale ou la crise syrienne. La plupart du temps, il s’agit de situations et d’expériences auxquelles il a participé. Il nous montre comment cette science permet d’appuyer la parole et le vécu des témoins. Les traumatismes subis justifient pourquoi ces récits sont souvent incomplets ou décousus. Parfois, l’architecture forensique permet de donner un contexte favorable à la réémergence de souvenirs. Par exemple, mandaté par Amnesty International, le laboratoire a conçu un modèle 3D du centre de détention syrien Saidnaya. Pour cela, ils se sont appuyés sur les témoignages sensoriels d’anciens détenus ; non seulement visuels mais aussi auditifs.

Cet essai semble par ailleurs pensé comme la présentation d’un outil – l’architecture forensique – à destination des organisations non gouvernementales. Notamment celles qui tentent de faire respecter les droits et libertés des hommes et des femmes à travers le monde. Oui, les États-Unis maquillent leurs frappes sur les civils en « erreurs », accusant les qualités médiocres des satellites. Et analyser les bâtiments détruits dans ces frappes peut permettre de récuser ces excuses trop faciles faites par des gouvernements qui agissent en toute impunité depuis des années. Weizman fait mention à plusieurs reprises d’une universalité de la violence d’État. Françoise Vergès l’explorait en novembre dernier sous un angle féministe. Ici, les minorités concernées sont plutôt de nature politique.

Mettre en lumière les oppressions

Malheureusement, l’architecture forensique est encore trop peu considérée comme une approche fiable. C’est une des raisons pour lesquelles le laboratoire Forensic Architecture a été créé.

« Il est essentiel de démontrer qu’un incident donné s’inscrit dans une configuration systématique d’abus similaires perpétrés dans différents secteurs du champ de bataille par différentes unités.  »

La Vérité en ruines, Eyal Weizman

Ce qu’Eyal met en lumière, plus qu’une nouvelle approche de l’architecture, c’est une nouvelle approche de la justice. Les mécanismes de normalisation de la violence sont devenus – dans notre société hyperconnectée – difficilement repérables. Elles sont de plus en plus normalisés par des États et des gouvernements. Ils pensent détenir un monopole de la régulation des conflits (on pense aux États-Unis et leur implication au Moyen-Orient). Or avec des nouveaux moyens, eux aussi technologiques, il devient possible pour les organisations non gouvernementales de faire entendre la voix des minorités victimes de ces violences institutionnalisées. Et même si c’est encore difficile de faire accepter cette expertise architecturale, le phénomène se normalise. Il devient crucial de relayer les voix alternatives qui se font le porte-parole de situations trop peu médiatisées, voire diabolisées. Cette expertise s’exporte également dans les domaines de la protection du patrimoine et de celle la planète (dans une démarche écologique).

La vérité en ruines : Manifeste pour une architecture forensique, par Eyal Weizman sorti le 18 mars 2021 chez les Éditions Zones, 24€

Auteur·rice

Étudiante en journalisme culturel à Paris 3

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