CINÉMA

« Judas and the Black Messiah » – Trahison et révolution

Judas and the Black Messiah - Copyright Warner Bros. 2021
Judas and the Black Messiah - Copyright Warner Bros. 2021

Récompensé par deux Oscars, Judas and the Black Messiah s’impose comme l’un des films les plus marquants de l’année. Un récit d’oppression et de trahison, qui résonne par sa modernité.

Golden Globes, BAFTA, SAGA et maintenant les Oscars. Ces derniers mois, Judas and the Black Messiah a reçu tous les honneurs. Présenté pour la première fois au Festival de Sundance, le film a depuis largement rassemblé la critique. Tous s’accordent à dire que Shaka King livre un récit remarquablement exécuté. Sa direction impeccable et le talent des deux têtes d’affiche, Daniel Kaluuya et Lakeith Stanfield, font de Judas and the Black Messiah un film déjà incontournable. 

Judas and the Black Messiah – © Copyright Warner Bros. 2021

Trahison chez les Black Panthers

Alors qu’il tente de voler une voiture en se faisant passer pour un agent du FBI, Bill O’Neal se fait arrêter par la police de Chicago. Très vite, un marché lui est proposé : toutes les accusations contre lui seront abandonnées, s’il accepte d’infiltrer les Black Panthers, et de devenir informateur pour le FBI. Son objectif est simple, il doit à tout prix se rapprocher de Fred Hampton, leader des Black Panthers de Chicago. Alors que la tension monte avec le FBI, l’étau se resserre autour d’Hampton. 

Activiste et révolutionnaire socialiste, Fred Hampton était à la tête du chapitre des Black Panthers dans l’Illinois. Tué dans son lit à l’âge de 21 ans, Hampton était alors le symbole d’une révolution. Il était à l’initiative de la première Rainbow Coalition, visant à unifier plusieurs groupes politiques et minorités contre les abus policiers, la pauvreté et la faim. Son assassinat, ordonné par le FBI, est évoqué dans Les Sept de Chicago d’Aaron Sorkin. Judas and the Black Messiah explore plus en profondeur sa vie, ses combats, et l’acharnement dont il a été victime de son vivant.

Face à face sous tension

Daniel Kaluuya continue d’impressionner en endossant des rôles toujours plus exigeants. Après Get Out, Widows ou encore l’excellent Queen & Slim, l’acteur britannique poursuit une ascension sans faute. De ses débuts dans le théâtre, Daniel Kaluuya a conservé une intensité et une précision dans son jeu qui en font l’un des acteurs les plus encensés de sa génération. Lakeith Stanfield, lui, joue avec brio un O’Neal fébrile, manipulé par le FBI, qui perd peu à peu pieds face à un combat qui le dépasse.

Judas and the Black Messiah – © Copyright Warner Bros. 2021

C’est ce face-à-face agité qui révèle les personnages au spectateur. Raconter l’histoire d’un leader des Black Panthers à travers les choix de l’homme qui l’a trahit ? Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est quand O’Neal s’enfonce dans le doute qu’ Hampton est grandit. Ils sont tout ce que l’autre n’est pas. Hampton a choisi de donner sa vie pour le peuple, O’Neal cherche avant tout à sauver sa peau. O’Neal est un lâche, et Hampton un leader. Loin de présenter Hampton comme un sain, Shaka King veille à établir le contexte de l’époque qui alimenta ses discours les plus virulents. Il accorde la même indulgence à O’Neal, en refusant de l’emprisonner complètement dans l’habit du traitre.

À mesure que le film avance, ces nuances deviennent plus évidentes. Les monologues enflammés de Daniel Kaluuya laissent place à l’humanité d’un homme qui va devenir père au milieu d’une guerre qu’il lui sait défavorable. Lakeith Sanfield vit dans chaque mot le conflit intérieur d’un homme qui trouve enfin son combat, seulement pour être forcé d’y mettre un terme par une institution qui le méprise. Il n’est plus seulement traitre, mais victime. Victime d’un système où il ne peut pas gagner. Deux performances colossales.

Un film historique

Mais Judas and the Black Messiah dépasse de loin ses personnages et son histoire. Shaka King réalise ici son deuxième long-métrage. Malgré son statut de « débutant », il brise avec ce film plus d’un plafond de verre. Avec Charles D. King et Ryan Coogler, qui co-produisent le film, il envisage le cinéma comme une réponse aux violences policières et au racisme toujours omniprésent, plus de 50 ans après l’assassinat de Fred Hampton. Ensemble, ils utilisent la puissance de la narration et de l’image pour amener des progrès bien réels. Judas and the Black Messiah est un (grand) pas en ce sens.

En 93 ans, c’est la première fois qu’un film produit uniquement par des producteurs noirs est nommé aux Oscars. Daniel Kaluuya est le premier acteur britannique noir à être récompensé par la célèbre statuette. La preuve qu’Hollywood a encore un long chemin à faire. Au delà des récompenses, Shaka King donne une grande leçon de cinéma. Judas and the Black Messiah est un grand film, et donne à des acteurs brillants la chance de porter à l’écran un récit nécessaire. La chanson « Fight for You », interprétée par H.E.R, vient clore le film. Elle se termine sur ces mots : « I’ma always fight for you ». Le combat de Fred Hampton continue d’inspirer, et d’alimenter l’envie d’une société plus juste.

Le film est disponible sur MyCanal.

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