FlashbackMUSIQUE

Flashback – Cinq ans après, les mémoires d’un Prince

Prince - Purple Rain / Warner Bros
Prince - Purple Rain / Warner Bros

« Tracy died after a long fought civil war, Just after I wiped away his last tear » sont les premières paroles de l’une des chansons les plus émouvantes de Prince : Sometimes it snows in April. Le 21 avril 2016, Prince quittait définitivement la scène. Cinq ans après, le moment est venu de raviver sa mémoire.

Nous sommes au cœur de l’après-midi du jeudi 21 avril 2016, lorsque une rumeur traverse les États-Unis et s’étend bientôt au monde entier. Un accident mortel aurait eu lieu à Paisley Park, la célèbre résidence de l’un des plus grands musicien de l’histoire : Prince. La découverte du corps inerte de l’artiste déchire le cœur de ses fans. Ils ne leur restent que les yeux pour pleurer, et les oreilles pour (ré)écouter une discographie longue de plus de trente albums studios, produite en moins de 40 ans. 

Un malheur n’arrivant jamais seul, sa mort – à l’âge de seulement 57 ans – nous prive de l’un de ses derniers grands projets. Il avait depuis plusieurs années en tête l’idée d’un livre. Un projet qu’il avait commencé à concrétiser trois mois auparavant, celui de se raconter, d’écrire ses mémoires. Prince voulait laisser une marque indélébile à sa propre légende. Une marque signée de sa propre plume. Le tout avec un seul mot d’ordre, celui d’ « écrire le plus grand livre de musique de tous les temps ».

« Certains mots ne me décrivent pas »

Tous ceux qui ont voulu écrire sur Prince se sont retrouvés confrontés à la même problématique : l’homme n’est-il pas trop insaisissable pour être couché sur le papier ? Comment retranscrire la carrière protéiforme de l’auteur-compositeur-interprète, multi-instrumentiste, arrangeur, producteur et acteur qu’il était ? 

Prince confiait de son vivant que tous les livres qui lui étaient consacrés étaient « mauvais ». Pour la simple et bonne raison que, selon lui, les termes qui s’y trouvaient ne lui correspondaient pas : « Certains mots ne me décrivent pas »

C’est bien là qu’est la difficulté. Prince s’est efforcé, dès ses débuts, de créer un personnage, de soigner ses apparitions en public. Il a crée un mythe autour de sa personne, qu’il a entouré d’une couche de mystère, le rendant par bien des aspects, insaisissable. Ainsi, personne mieux que lui ne pouvait mettre sa voix sur la page.

Un éditeur lui a posé des questions sur l’écriture des chansons. Pour lui, c’était avant tout une forme d’aspiration à un idéal. On écrit où on veut aller. D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait écrit de la musique pour s’imaginer – et se réimaginer. Il avait créé un personnage comme un acte prophétique : il pouvait ainsi devenir celui qu’il avait imaginé. Il avait perçu très tôt le mystère intrinsèque de ce processus, et avait compris que préserver ce mystère, et même le rendre encore plus obscur, était source de pouvoir. Un bon livre pouvait ajouter une couche à ce mystère.

Dan Piepenbring, « Prince – The Beautiful Ones, Mémoires inachevés  »

«  Le meilleur livre de musique de tous les temps »

C’est donc trois mois avant sa mort, que Dan Piepenbring, écrivain et journaliste New-Yorkais qui n’a jamais rien publié, se retrouve embauché pour le job. Il est le collaborateur qu’a choisi Prince pour l’aider à écrire le précieux sésame. « Deux voix distinctes qui racontent la même histoire et convergent jusqu’à l’unisson ».

Début avril, Prince annonce le projet lors d’un concert à New York. « On commence tout au début et on espère bien aller jusqu’au Superbowl ». Pourquoi le Superbowl ? « J’ai pensé qu’on pourrait commencer par ça. Moi sur scène. L’impression que ça fait d’être arrivé là » confie le chanteur. C’était le 4 février 2007 à Miami. Lors du traditionnel Half-Time Show, Prince livre une prestation de haute-voltige. Douze minutes d’un show électrisant sous l’orage floridien. Prince au Superbowl ? Même les éléments météorologiques ne pouvaient rater pareille occasion. La foudre, ce jour-là, frappe au rythme des riffs funky de sa majesté.

Les bornes temporelles étaient donc posées. Le sujet aussi : Prince, Prince, Prince et Prince. Quand on a le roi à sa table, on ne discute pas avec le valet. Il restait donc encore à définir les thèmes. Au centre des préoccupations de l’artiste : le racisme et la liberté. La liberté de créer en toute autonomie. 

Est ce qu’on peut écrire un livre qui apportera une solution au racisme ?

Prince à Dan Piepenbring

« But life is just a party and parties were not meant to last »

Une entrevue entre Dan Piepenbring et Prince mérite qu’on s’y attarde. Le premier retrouve le second dans la loge VIP d’un bar de Minneapolis. Prince est assis dans un volumineux canapé, dans l’ombre, il est à l’abri des regards de tous. Son collaborateur se joint à lui. La soirée s’écoule quand soudainement retentit Bad de Michael Jackson. Prince se penche vers l’écrivain, le sourire aux lèvres, conscient que ce qu’il s’apprête à dire vaut son pesant d’or. La musique lui remémore une anecdote, la seule fois où ils ont failli travailler ensemble avec Michael. Avant d’ajouter, « Il faudra que je vous raconte ça plus tard. Ce machin-là [le livre] va contenir quelques bombes. J’espère que les gens sont prêts »

À lire aussi : Rembobinons – Off The Wall, l’éclat d’une carrière ardente

La suite on la connaît. « Le Kid de Minneapolis » n’aura pas assez de temps à vivre pour partager l’anecdote. L’ouvrage parfait imaginé par Prince sera emporté par sa mort et ne verra jamais le jour. Du moins, pas sous sa forme « parfaite ». Car de la collaboration entre les deux hommes, reste des souvenirs, des conversations et surtout… une trentaine de pages rédigées de la main de Prince sur des feuilles volantes. 

De ces précieux documents, Dan Piepenbring, a constitué un livre, paru en Septembre 2019 intitulé comme l’aurait voulu Prince « The Beautiful Ones ». Le livre en l’absence de Prince, reste cependant une ébauche, un début de ce qu’aurait pu être sa version finale. L’auteur confie qu’il ne prétend pas remplacer le projet original, mais transmettre « une dernière tentative de restituer sa voix »

When Doves Cry

Reprenons depuis le début. Puisque c’est par là qu’avait commencé Prince. Les pages qu’il a laissées derrière lui sont couverte de son écriture. A l’image des milliers de paroles de chansons gribouillées sur n’importe quel bout de papier a porté de mains. « L’écriture manuscrite est un art en voie de disparition qui mériterait d’être réhabilité », avait-il un jour déclaré. La sienne est à son image : sensorielle, harmonique, enchanteresse, presque tactile et sensuelle. 

Ces pages évoquent son enfance jusqu’à l’aube de sa célébrité. Elles sont dans l’essentiel dédiées à ses parents. A leur conflit, parfois violent, au milieu duquel se retrouvait souvent le jeune Prince Rogers Nelson. Nom qui était celui de son père quand il montait sur scène et dont il hérite, déterminé lui aussi à marcher dans la lumière.

Le conflit intestin entre ses parents a profondément marqué le jeune homme. Il écrit être la synthèse entre son père et sa mère, la contradiction entre impulsion et structure. « Un des dilemme de ma vie », qu’évoque les paroles de When Doves Cry. Leur séparation, lorsque Prince n’a que 7 ans, a été un élément fondateur dans la constitution de l’artiste. « Prenez Nothing compares 2 U, confit-il, je n’ai jamais entendu la moindre chanson de rupture mieux que celles que je suis capable d’écrire »

Prince – Nothing Compares 2 U (Live At Paisley Park, 1999)

« – Combien d’instruments jouez-vous ? – Thousand »

Prince a toujours eu une idée bien précise de qui il était, de qui il voulait être et où il voulait aller. Il faut dire qu’il avait donné le ton dès 1978, à l’occasion de la réalisation et la sortie de son premier album, For You. Pas encore âgé de 20 ans, il produit, compose et réalise tous les instruments et toutes les voix de chaque morceau du disque. Il est crédité aux 27 instruments utilisés lors de la réalisation de l’album. 

À cette occasion, sa première apparition télévisée est pour le moins iconique. Lorsque que le présentateur lui demande combien d’instruments joue-t-il, il répond avec un mot : « thousand » (« mille »). 

« Le premier album, j’étais sincèrement convaincu que nul autre que moi ne pourrait le produire. Eux – les gens au pouvoir – ont essayé de m’imposer le son du moment. Moi je voulais m’en éloigner autant que possible. Du coup, j’ai poussé ‘Soft and Wet’ et ça a fonctionné. Personne d’autre ne faisait ça. » 

Entretien avec le magazine Ebony en 1986

Purple Rain

L’ultime consécration est peut-être celle de 1984 avec la sortie de l’album Purple Rain. Vendu à plus de 22 millions d’exemplaires dans le monde, celui-ci marque durablement les mémoires. Le disque s’établit comme un monument non négligeable. Il figure en bonne place dans les classements des meilleurs albums de l’histoire selon beaucoup d’observateurs. La première piste du disque, Let’s Go Crazy, annonce la couleur dès l’introduction. 

Dearly beloved / We are gathered here today / To get through this thing called LIFE.

Prince – Let’s Go Crazy

Mais plus encore que l’album, c’est son titre éponyme, Purple Rain, qui propulse la renommé de son créateur. Huit minutes quarante et un solo de guitare mémorable qui concluent la face B. C’est ce morceau qui résonne partout dans le monde le 21 avril 2016, prenant alors la tête des ventes de la semaine suivante (iTunes France). Elle serait aussi la dernière musique que Prince aurait joué lors de son dernier concert à Atlanta le 14 avril 2016, selon le magazine RollingStone.

Prince est l’un de ces artistes qui n’avaient de cesse de se réinventer. Il écrivait, jouait, composait sans pouvoir s’arrêter, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Prince était ce virtuose qui était inscrit continuellement dans un processus de création. C’est, selon Dan Piepenbring, l’objectif précis que voulait transmettre Prince par son livre : « cherchez à créer, m’a dit Prince, je veux dire aux gens de créer. Commencer par créer votre journée. Puis créez votre vie. » 

Le cinquième anniversaire de sa mort est l’occasion pour nous de raviver sa mémoire – à défaut de pouvoir lire ses mémoires. Un rendez-vous avec l’histoire manqué. Beaucoup de nostalgiques pourrait rétorquer que si parfois il neige en avril, avril n’est plus vraiment le même depuis 2016. Ce à quoi Prince pourrait leur répondre de sécher leur dernière larme, après tout « toutes les bonnes choses ne durent jamais, dit-on ».

Prince – Live At Webster Hall – April 20, 2004

Sometimes it snows in April
Sometimes I feel so bad
Sometimes I wish that life was never ending
And all good things, they say, never last

Springtime was always my favorite time of year
A time for lovers holding hands in the rain
Now springtime only reminds me of Tracy’s tears
Always cry for love, never cry for pain
He used to say so strong unafraid to die
Unafraid of the death that left me hypnotized
No, staring at his picture I realized
No one could cry the way my Tracy cried

Paroles de Sometimes it snows in April (1986)

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in Flashback