LITTÉRATURE

Encre fraîche #10 – Marie Testu : entre philosophie et poésie

Crédits : Marie Testu / Le Tripode

Encre Fraîche est un format made in Maze qui tire le portrait d’une autrice ou d’un auteur francophone de moins de trente ans. Pour l’occasion, nous avons rencontré Marie Testu, autrice de Marie-Lou-Le-Monde édité en février chez Le Tripode.

Marie Testu est née en 1992 et a publié son premier roman en février 2021. Elle enseigne la philosophie, discipline qu’elle a étudiée en prépa, puis à l’université et qui nourrit également son processus d’écriture poétique. Marie-Lou-Le-Monde se livre comme un roman-poème vertigineux où les images, les odeurs et les sons embrasent les pages sous l’égide de l’obsédante figure qu’est Marie-Lou. Un poème d’amour, un roman sur les premières fois et l’adolescence, un recueil d’anecdotes et de souvenirs : l’hybridité de Marie-Lou-Le-Monde éveille la curiosité. Marie Testu répond aux questions de Maze sur son rapport à l’écriture comme sur les motivations et les secrets de son premier récit.

Tu as fait des études de philosophie et tu enseignes maintenant cette discipline. Quelle place a l’écriture dans ta vie ? As-tu toujours voulu écrire ? Et comment vois-tu les relations de tes deux professions : écrivaine et professeure de philosophie ? 

L’écriture a une place fondamentale, même si j’aimerais m’y consacrer beaucoup plus. Mais je suis aussi professeure de philosophie, ce qui prend du temps. Je ne vois pas vraiment de relation entre mon métier et l’écriture au sens où l’enseignement n’est pas une démarche de création mais d’explication. Au contraire, c’est parfois difficile de sortir de ce cadre pour se «  laisser aller  » à écrire, se défaire de certains savoirs, d’une forme de sérieux aussi – être soi et non la représentante de quelque chose d’autre. Mais dans les deux cas, il y a quand même cette recherche de vérité, et cette envie de partage.

En un sens, j’ai toujours plus ou moins écrit. Je tiens un journal depuis que je suis petite où je raconte tout de façon un peu compulsive et j’ai commencé à écrire des poèmes au lycée. Ensuite j’ai écrit des textes plus longs, mais sans jamais me poser la question de quoi en faire. Je ne me disais pas que j’allais partager ce que j’écrivais, c’est venu beaucoup plus récemment, après avoir commencé à travailler. Je crois que je me suis sentie libérée du poids des études et je me suis dit  : maintenant c’est bon je peux faire ce que j’aime. Et là c’était une évidence, même si elle était remplie de doutes.

«  Plus tard je ferai un film sur Marie-Lou / On verra / Le battement invisible de son pouls sous ses bracelets / La sueur de sa nuque sous sa chevelure / Sa langue épaisse sous ses lèvres / Sa cheville sous son jean gris / Au détour / D’une seconde quand elle marche / Sur la pointe des pieds le soir sur la terrasse / Je dormirai au fond de son ventre »

Marie-Lou-Le-Monde, Marie Testu

Dans ton roman Marie-Lou-le-monde , la narratrice dévoile sa fascination et son amour pour son amie Marie-Lou dans le sud de la France des années 2000. Le lecteur les accompagne dans leurs expériences adolescentes pendant les vacances d’été : premières cigarettes, premières virées en boîtes de nuit, etc. Pour toi aussi, quelque part, c’était une première fois : la première publication. Qu’as-tu ressenti lorsque tu as vu ton livre en librairie pour la première fois  ?

C’était bizarre parce que le livre est paru en février au moment où tout était fermé, il y avait le couvre-feu… Donc j’ai plus eu l’impression que la publication se faisait virtuellement et pas tellement dans la vie réelle. En le voyant en librairie ça m’a fait quelque chose bien sûr, mais j’ai surtout été heureuse des réactions. Lorsqu’on m’a dit «  je ne lisais pas beaucoup de poésie mais j’ai adoré Marie-Lou  » là je me suis dit que c’était assez incroyable et très réel.

Marie-Lou-le-monde revêt une forme hybride entre roman et poésie. J’ai également vu que tu écrivais des articles en ligne dans une approche non-fictionnelle, plus critique. Lorsque l’on sait que tu enseignes la philosophie, on pourrait s’attendre à un texte dont la forme serait plus proche de celle l’essai, mais ici tu as choisi une forme très poétique et spontanée. Comment ton travail d’écriture aborde-t-il les questions de forme ? 

Mes études de philosophie m’ont donné les outils théoriques pour penser et écrire de façon très rationnelle. À un moment j’ai pensé à faire une thèse, mais heureusement que je ne l’ai pas fait, ça m’aurait ennuyé  ! C’est vrai que si je suis mon esprit philosophe je devrais sûrement écrire des essais, des articles comme j’ai pu faire mais je crois que ma «  voix  » est plus littéraire et poétique que philosophique, même si j’aime la philosophie. La poésie me vient spontanément, c’est comme une langue d’enfance qui arrive si je me rends disponible et que j’oublie en quelque sorte la voix de la raison et ce que je sais, ce que j’ai appris. Elle est plus intime.

La langue philosophique, elle, s’est construite pendant mes études, mais elle est plus un outil d’analyse que d’expression. Peut-être que j’en ai eu un peu marre de cette langue-là et la poésie est revenue comme quelque chose de naturel qui m’a permis de me réapproprier ce que je suis après des années d’études où l’expression de soi et la créativité ne sont vraiment pas encouragées. Par contre je pense que les lectures que j’ai faites sur le corps, la perception, le désir en philosophie ont nourries des réflexions et ouvert des pistes, sauf que j’ai compris que je préférais écrire sur le corps de façon littéraire plutôt que de faire un «  essai  » sur le corps par exemple.

En écrivant Marie-Lou-le-monde, la forme est venue tout de suite, je ne me suis pas posée de question, ce qui est heureux parce qu’alors je n’avais qu’à suivre cette intuition de départ. Je sentais que ce rythme, ces images étaient le cœur du texte et donc il n’aurait pas pu être écrit en prose. L’intérêt n’allait pas être l’histoire, les rebondissements ou événements ni même la description de personnages.

« Ce qui comptait était alors la langue, qu’elle devienne une musique, qu’elle glisse et se déploie, qu’elle suive les mouvements du cœur et du corps de la narratrice. Je voulais que ce soit comme dans un rêve où les choses sont assez floues et étranges et pourtant nos sentiments, eux, sont très réels, très forts. Comme des flashs intenses et brefs. »

Marie Testu

La poésie permet peut-être encore plus qu’une autre forme d’être dans ce niveau très intuitif, une sorte de rêve fictionnel. 

Le roman-poème révèle l’obsession à la fois magnifique et tragique de la narratrice pour la figure hypnotique qu’est Marie-Lou. Comment t’es-venu le projet de ce livre ? 

J’ai eu envie d’écrire sur une période de ma vie et un espace dans lequel j’ai vécu, le sud, qui charriait toutes ces merveilleuses sensations qui restaient très présentes en moi et je sentais que j’avais besoin de les faire sortir pour les comprendre, peut-être les revivre. Je pense que je voyais et je vois toujours cette période et ce lieu comme un paradis perdu, une sorte de fantasme créé sûrement un peu par nostalgie.

Dans un de ses livres sur l’espace, Bachelard parle de l’enfance comme le lieu de la rêverie et de la racine de la joie où les sensations prennent forme, c’est aussi mon intuition et c’est pour ça que je voulais y revenir. Et quand j’ai commencé à écrire, la figure de Marie-Lou, que je connaissais à l’époque, est tout de suite apparue alors que je ne pensais pas écrire sur elle. C’était étonnant mais à partir d’elle c’était beaucoup plus facile d’écrire, les choses sont venues naturellement et très vite, comme si je l’avais déjà en moi. Et finalement le texte que j’écrivais est devenu autre chose, beaucoup plus tourné vers l’avenir, c’est devenu une sorte de quête d’un amour victorieux, d’une force de vie, de la femme idéale aussi.

Malgré quelques passages plus difficiles, la découverte du texte Marie-Lou-le-monde se donne surtout comme une lecture-plaisir. Le lecteur goûte à la fois au plaisir de l’image poétique et à celui de la langue et du rythme. Est ce également pour cette raison que tu écris – pour le plaisir – ou inscris-tu dans ton travail d’écriture d’autres motivations ? 

Oui, j’aurais du mal à détacher la littérature du plaisir… Même si ce plaisir peut bien sûr s’allier de difficultés et de complexités. J’aime que la lecture soit une expérience sensorielle et existentielle, comme peut l’être une rencontre avec quelqu’un, ou quand on écoute une musique. On se sent envahi. C’est un événement et c’est comme ça que j’aime la lecture d’un livre. Le plaisir est important parce qu’il fait qu’on est pleinement à l’intérieur, que l’on vit. C’est pour ça qu’en relisant Marie-Lou je voulais sentir le désir aussi fortement que si je le vivais en vrai.

« Mais j’aime aussi que la littérature donne des sortes d’idéaux, ça ne veut pas dire qu’elle doit écrire que ce qui doit être ou seulement ce qui est beau, mais l’important pour moi est de sortir d’un livre grandie. Sentir que mon monde s’est élargi. »

Marie Testu

Donc je crois que c’est autant le plaisir que son aboutissement, une sorte d’élévation, même si on ne comprend pas ce que c’est.

Le roman aborde le thème de la jeunesse et des moments de rupture entre une certaine liberté de l’adolescence et l’entrée dans le monde adulte. T’appuies-tu sur des expériences ou des impressions autobiographiques – notamment pour le cadre spatial et temporel du récit ?

Oui je me suis beaucoup inspirée de mon adolescence, des expériences vécues et des sentiments qui lui sont propres, même si au fond je pense qu’ils restent à l’âge adulte, bien que moins dramatiques. J’aime que la poésie soit concrète, avec des situations et des objets très évocateurs au sens où ils signifient et ouvrent immédiatement beaucoup de souvenirs. Avec par exemple le lieu de la piscine et ses odeurs, la fête de fin d’année, les soirées dans des bars pourris, les verres de vodka, les vêtements que Marie-Lou porte, le gloss, etc.

Les situations et les objets viennent de mes souvenirs mais je suppose que tout le monde les comprend parce qu’ils les ont aussi dans leurs souvenirs, à quelques variations près. J’ai écrit avec une «  pensée adolescente  » quand on découvre la vie pour la première fois, ce qui fait que tout devient à la fois très désirable et grave. Je voulais qu’on sente ça en le lisant. Mais surtout j’ai écrit avec les yeux du désir, avec la question  : comment voit-on le monde quand on aime  ? Quelle forme prend-t-il  ?

« Ce soir on préfère ne pas parler / Marie-Lou ouvre une flasque de vodka cachée / On s’allonge sur l’herbe sèche on écoute / Le bruit de la nuit on espère / Secrètement que / Tout restera / Comme maintenant  » 

Marie-Lou-Le-Monde, Marie Testu

Dans mon article, j’ai vu des liens entre la figure de muse poétique incandescente de Marie-Lou et l’image de la femme aimée chez les surréalistes ou avec la Marilou sensuelle de Gainsbourg. Quant à toi, peux-tu nous parler de tes inspirations et des œuvres qui t’ont marquées ? 

J’aime beaucoup Gainsbourg, mais je n’y ai pas pensé en écrivant. Je ne sais pas ce qui m’a inspiré pour Marie-Lou-le-monde, sûrement déjà des chansons et des films, du vieux rock, de la musique des années 90 que j’écoutais quand j’étais ado, Lana del Rey, les films de Terrence Malick, Mektoub my love d’Abdellatif Kechiche, mais aussi la poésie d’Ada Limon, de Fernando Pessoa, Kate Tempest…

En lisant Les Vagues de Virginia Woolf je me suis dit qu’on pouvait écrire ce qu’on voulait et que la littérature pouvait vraiment épouser la vie et ça ça m’a vraiment donné envie d’écrire. Pour les œuvres qui m’ont le plus marquées, c’est difficile de choisir mais je dirais Le Cœur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, Journal d’un curé de campagne de Bernanos, L’immortalité de Kundera, Asta de Stefansson, L’art de la joie de Goliarda Sapienza, Anguille sous roche d’Ali Zamir, La cloche de détresse de Sylvia Plath et très récemment Sœurs de Daisy Johnson.

Comment envisages-tu la suite de ton travail d’écrivaine ? As-tu des projets en tête ou en cours d’écriture dont tu voudrais nous parler ?

J’aimerais continuer d’écrire  ! Mais c’est difficile de parler de ce qu’on est en train d’écrire, donc je préfère ne rien dire, on verra.

Marie-Lou-Le-Monde de Marie Testu aux éditions Le Tripode. 13 euros.

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