CINÉMA

Dominique Cabrera, une cinéaste d’actualité(s)

Dominique Cabrera, une cinéaste importante et engagé. © Rezo Films

Réalisatrice à l’œuvre protéiforme comptant une trentaine de films, partagés entre fictions et documentaires, Dominique Cabrera est à l’honneur ce printemps. Au menu, une monographie, l’intégrale de ses documentaires à la BPI et une rétrospective annoncée à la Cinémathèque.

Dire que Dominique Cabrera est une cinéaste fascinante est un euphémisme. Depuis quarante ans, celle qui fut également enseignante à la Fémis ou à Harvard a signé une trentaine de films. Si ses œuvres sont surtout connues par les cinéphiles en France, à l’étranger sa réputation n’est plus à faire. Ce n’est donc pas un hasard si elle a eu les honneurs du célèbre Museum of Modern Art (MoMA) de New York.

Ce qui fait la spécificité de son cinéma ? L’engagement politique. Dans les films de Dominique Cabrera, le discours se fait engagé. Elle fut l’une des premières cinéastes à proposer une réflexion pertinente sur les banlieues, avec son documentaire Chronique d’une banlieue ordinaire, réalisé en 1992. Deux ans plus tard, la réalisatrice récidivait avec le brillant Une Poste à la Courneuve. Un film qui lui valut les honneurs de la profession et notamment de Chris Marker, l’inoubliable réalisateur de La Jetée. Il déclare à son sujet : « Certains cinéastes ont la grâce, on leur pardonne un certain laisser-aller. D’autres ont la méthode, on leur pardonne une certaine lourdeur. Ici, rien à pardonner, tout à admirer ».

Cette citation élogieuse ouvre la monographie Dominique Cabrera, l’intime et le politique, bel ouvrage que consacre Julie Savelli à la cinéaste. Pour donner du relief au propos d’ensemble, l’essai prend la forme d’un recueil collectif. Il est aussi protéiforme que l’est la filmographie de la réalisatrice de Corniche Kennedy. Au fil des pages, on trouve donc des essais critiques, des documents de travail (notamment sur les projets en création). Mais aussi des entretiens avec Dominique Cabrera et ses collaborateurs.

Julie Savelli décompose l’intime et le politique de l’œuvre de Dominique Cabrera en quatre parties thématiques. Quatre parties aux noms évocateurs : « En histoire(s) » , « Sensibles présences », « Expériences poïétiques », « À pied d’œuvre ». Une tétralogie qui n’a rien d’anodin comme l’explique Julie Savelli en introduction, en évoquant les différentes parties : « Chacune d’elle propose un point de vue sur l’affirmation à la fois intime et politique de Dominique Cabrera, montrant que tout individu se construit dans son rapport à l’autre ».

Paroles de femmes

L’ouvrage de Julie Savelli est éminemment politique. Comme l’œuvre de Dominique Cabrera, finalement. Parmi les différentes voix qui se font entendre dans cet essai, on en retient deux. Deux voix de femmes. La première est celle d’Annie Ernaux. Dans la partie intitulée «  Sensibles présences  », l’autrice de Passion simple évoque sa découverte du travail de Dominique Cabrera dans un texte intitulé «  Le temps sauvegardé  ».

Pour elle, cette découverte, qui a eu lieu dans les années 1990, fut une vraie révélation  : « Je ne savais rien de Dominique Cabrera ni des documentaires qu’elle avait déjà réalisés quand je suis allée voir il y a un peu plus de vingt ans Demain et encore demain. Journal 1995 (1997). Il y avait cette désespérance, cette lassitude inscrite dans le titre qui m’attirait, qui me faisait penser au journal de Pavese, Le Métier de vivre. Je ne sais plus si c’est la première image mais c’est celle-là que j’ai toujours retenue comme la première  : une assiette remplie d’huile, une main qui fait tourner dedans une bouchée de pain, dans un sens et dans l’autre comme un temps qui n’avancerait plus, celui de la dépression et de la boulimie  ».

Des images emblématiques d’une œuvre. Et cette œuvre a également éveillé la curiosité d’une autre intellectuelle, Laure Adler. La journaliste intervient elle aussi dans la partie « Sensibles présences » à l’occasion d’un entretien mené avec Dominique Cabrera. Dans celui-ci elle lui demande justement de réagir à Demain et encore demain. Journal 1995.

L’occasion pour la cinéaste d’expliquer la démarche singulière qui est la sienne  : «  Quand j’ai tourné Demain et encore demain, je me souviens du moment où j’ai eu cette idée, c’est drôle comment une idée naît, il n’y a pas de projet et puis soudain il y en a un. C’était en novembre 1994, au sortir d’une projection et j’ai vu que je pouvais faire un film, comme ça. Un film où j’allais tourner pendant une année et où j’allais filmer à chaque fois que j’en avais le désir  : faire des formes avec des bouts de ma vie, avec ce que les vagues de la vie apporteraient. Dans mon esprit, c’était comme des poèmes, des haïkus  ».

Textes et films

Outre ce fascinant essai, le travail de Dominique Cabrera est également à découvrir (ou redécouvrir) au travers de rétrospectives. Car il y en a plusieurs. Il y a tout d’abord celle qui doit avoir lieu du 5 au 14 mai à la Cinémathèque du documentaire de la BPI. Une intégrale des documentaires de la réalisatrice, de manière à proposer un complément à l’ouvrage de Julie Savelli. À noter qu’il s’agit de la toute première rétrospective française de l’œuvre de Dominique Cabrera. L’occasion de se pencher également sur sa réflexion autour du Maghreb. Elle qui est née en 1957 à Relizane (Algérie), dans une famille pied-noir. Ce pays natal, la cinéaste en a fait l’enjeu de deux films importants dans son œuvre  : Ici là-bas (1988) et Rester là-bas (1992). 

Outre la rétrospective organisée à la BPI, il faut également mentionner le cycle en l’honneur de Dominique Cabrera. Il devrait avoir lieu à la Cinémathèque Française en mai 2021. Si les dates exactes n’ont pas encore été précisées, on sait déjà que l’événement concernera cinq de ses fictions. Car si elle est une grande documentariste, Dominique Cabrera est également une brillante conteuse. Avec des films comme De l’autre côté de la mer (1996) à Corniche Kennedy (2016), en passant par Nadia et les hippopotames (1999) ou Le Lait de la tendresse humaine (2001). Assurément, la vedette de ce printemps culturel se nomme Dominique Cabrera.

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