SOCIÉTÉ

DECRYPTAGE – Rapport sur le génocide rwandais : Duclert et des zones d’ombre

Vincent Duclert remet le rapport de sa commission à Paul Kagame, le 9 avril 2021 © Paul Kagame

Le 26 mars dernier, la commission Duclert, chargée d’enquêter sur le génocide des Tutsis au Rwanda, remet son rapport au président. Les 14 historiens concluent à une «  responsabilité accablante  » de l’Etat français. Alors même que leur travail reste entaché par un accès fragmentaire aux dossiers.

«  Je réalise à sa lecture que, si nous avons agi, nous n’avons pas accompli assez  », a reconnu Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995, dans une tribune parue dans Le Monde. Comme lui, certains responsables politiques ont fait leur mea culpa, suite à la publication des 992 pages du rapport Duclert. Lors du 25e anniversaire du génocide des Tutsis, Emmanuel Macron décide de former une commission, présidée par l’historien Vincent Duclert. Son objectif  ? Etudier « toutes les archives françaises concernant le Rwanda, entre 1990 et 1994  ».

Lors du discours de La Baule en 1990, le président François Mitterrand entame un processus d’intervention en Afrique. Il garantit une «  démocratisation  » du continent. C’est ainsi que la France apporte son soutien militaire à l’armée du Rwanda. Le 7 avril 1994, le groupe des Tutsis devient la cible de ces mêmes forces. Les Hutus, et d’autres milices, les composent majoritairement. Le président rwandais Juvénal Habyarimana vient de trouver la mort à bord d’un avion, attaqué par un missile. Les assassinats se multiplient et les auteurs de ces actes non-identifiés. Le bilan est chaotique  : en cent jours, entre 800 000 et 1 000 000 rwandais, en majorité Tutsi, sont tués.

Un manque significatif de clairvoyance

Le rapport Duclert a dégagé de nombreuses conclusions, avec dans les grandes lignes un «  ensemble de responsabilités lourdes et accablantes  ». Notamment, en demeurant «  aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime  ». Les historiens chargent l’ancien président François Mitterrand. Pour ne pas froisser son homologue rwandais, il a continué son appui militaire sans remettre en question ses pratiques. Et ce, malgré les réticences de la DGSE à accorder un crédit total au président Habyarimana.

«  Les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent  »

Rapport de la Commission Duclert, remis à Emmanuel Macron le 26 mars 2021.

Les torts reprochés au pouvoir ne s’arrêtent pas ici. Le rapport démontre, en outre, la présence de «  pratiques d’officine  ». La commission met la main sur un fax daté d’octobre 1990. Jean-Pierre Huchon, adjoint au chef d’état-major particulier du président, demande à l’attaché de défense à Kigali d’aider à la propagande contre le front patriotique rwandais (FPR), composé majoritairement de Tutsis.

La méfiance vis-à-vis du FPR se retrouve aussi dans l’interprétation que les autorités françaises de l’époque font du conflit. Le rapport dénonce «  une lecture ethniciste  », dans la mesure où «  les Hutu étant majoritaires, la possibilité d’une victoire du FPR est toujours assimilée à la prise de contrôle anti-démocratique par une minorité ethnique  ». Un constat hérité du système colonial, qui explique en partie le soutien français aux Hutus. En témoigne la formation de certains militaires rwandais par la France. La commission refuse d’affirmer une complicité française dans le génocide  : «  Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives ne vient le démontrer  ».

Des archives lacunaires

Dans la lettre adressée à Vincent Duclert le 5 avril 2019, Emmanuel Macron avait indiqué que la commission serait soumise «  à titre exceptionnel, personnel et confidentiel, à une procédure d’habilitation d’accès et de consultation de l’ensemble des fonds d’archives français concernant le Rwanda  ». En réalité, les chercheurs ont eu certaines difficultés d’accès aux archives, soit parce que ces dernières n’existent plus, soit par refus. La Légion d’Honneur a fait preuve d’un «  manque de coopération  », notamment sur les gradés militaires français décorés par le Rwanda. De même, les dossiers appartenant à Jean-Christophe Mitterrand, fils de l’ancien président et conseiller Afrique de l’Elysée, sont introuvables.

Plus surprenant encore, l’Assemblée Nationale a refusé l’ouverture des archives de la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998. Cette mission, présidée par l’ancien député socialiste Paul Quilès, devait analyser les opérations militaires conduites par la France et l’ONU au Rwanda. Le rapport d’information publié en décembre 1998 a pointé de sérieuses « erreurs d’appréciation » de la part des autorités françaises. Paul Quilès juge ce refus « invraisemblable et incompréhensible ». L’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve va même plus loin : « Le fait que l’on prive la nouvelle commission d’accéder à ces documents me paraît étrange ».

La consultation des archives de la MIP aurait pu permettre d’éclaircir certains points. Le rapport d’information évoque entre autres la présence de Paul Barril, ancien numéro 2 du GIGN et proche de Mitterrand. Selon le document, «  des liens existaient entre le groupe de Paul Barril, «  Secrets  », et l’entourage du Président Juvénal Habyarimana avant que l’attentat ne soit exécuté  ».

Une partie des archives consultée par la commission devient tout de même publique le 7 avril dernier. Cela concerne des notes personnelles, ou encore des télégrammes confidentiels de François Mitterrand et de son Premier ministre de l’époque, Edouard Balladur. Paul Kagame, président du Rwanda, salue cette décision.

Rien de nouveau sous le soleil  ?

La dénonciation du rôle de l’Etat français dans le génocide des Tutsis ne date pas d’hier. Dès 1994, le docteur Jean-Hervé Bradol, de Médecins Sans Frontières, alerte sur le sujet en direct sur TF1. Viennent ensuite la mission d’information parlementaire de 1998, puis une décennie plus tard, le rapport «  Mucyo  », écrit par une commission indépendante rwandaise «  montrant l’implication de l’Etat français dans le génocide  ».

Petit à petit, la publication des preuves et témoignages se multiplie. Mais alors, qu’apporte de nouveau ce rapport  ? Pour Vincent Duclert, «  ce qui est nouveau, c’est que tout cela est démontré par des chercheurs qui ont travaillé sur les archives publiques de l’Etat français, et c’est quelque chose d’essentiel  », a-t-il déclaré à Euronews. En effet, le document se distingue par sa longueur – 1200 pages avec annexes -, la qualité de la recherche et permet d’éclaircir le rôle de l’Etat dans le génocide.

Toujours est-il que la remise du rapport Duclert a suscité des réactions variables de la France au Rwanda. L’Elysée espère que «  ce rapport pourra mener à d’autres développements avec notre relation avec le Rwanda  » et que «  la démarche de rapprochement pourra être engagée de manière irréversible  ».  

A Kigali, le président rwandais Paul Kagame félicite «  un pas important et un signal de changement  ». Il ajoute cependant que «  le Rwanda aura son mot à dire  » par la publication prochaine d’un rapport commissionné en 2017. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont encore aujourd’hui assez froides. Par exemple, le poste d’ambassadeur de France à Kigali est vacant depuis 2015. Les deux pays espèrent ainsi un apaisement des tensions.

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