SOCIÉTÉ

10 ans après : le récit de réfugiés syriens

Manifestation pour la démocratie en Syrie à Strasbourg, en 2012 ©La Feuille de Chou
Manifestation pour la démocratie en Syrie à Strasbourg, en 2012 ©La Feuille de Chou

Dix ans se sont écoulés depuis le début de la guerre en Syrie. Pour les réfugiés, ce délai marque l’atteinte, littéralement, d’un point de non-retour.

Le 15 mars 2011 débutaient en Syrie des manifestations prodémocratie, dans le contexte du printemps arabe. Le gouvernement de Bachar el-Assad a violemment réprimé ces manifestations et le conflit s’est mué en une guerre opposant son régime à des groupes rebelles, mais également aux Kurdes syriens et à des groupes djihadistes. Dix ans plus tard, Bachar el-Assad est toujours au pouvoir et pourrait même briguer un quatrième mandat cet été. Il a d’ailleurs réussi à reprendre le contrôle de la majorité du pays. Seule la région d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, reste sous le contrôle de l’opposition.

Cet enlisement du conflit s’explique notamment par l’engagement de puissances étrangères. La Russie et l’Iran soutiennent le régime en place, tandis que la Turquie soutient les groupes rebelles. Sans s’impliquer directement dans le conflit, les pays occidentaux et ceux du Golfe ont reconnu la Coalition nationale syrienne comme représentant légitime de la Syrie. Cette coalition formée en 2012 tente de rassembler l’opposition fragmentée.

En 2021, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a comptabilisé 6,6 millions de réfugiés syriens à travers le monde. Si la grande majorité a trouvé refuge dans des pays voisins, environ un million sont parvenus jusqu’au vieux continent. Quatre d’entre eux, Ibrahim, Sami, Hashem et Rami («  comme le jeu de cartes  !  ») sont revenus sur le parcours qui les a menés jusqu’en France, à Strasbourg. Ils nous ont raconté leur quotidien fait d’attente, de cours de français et d’engagements bénévoles.

Entre déracinement et intégration

Agés de 30 à 60 ans, leurs parcours sont très divers. Tous ont transité par d’autres pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite ou la Turquie avant d’arriver en France. Mais ils ont quitté leur pays à des époques distinctes, avec ou sans famille, et pour différentes raisons. «  Je n’acceptais pas le système en Syrie  », explique l’un d’entre eux, parti de Syrie il y a 23 ans. «  Je ne voulais pas faire l’armée et maintenant ils m’ont blacklisté  », relate tel autre, qui a fui en 2014. La constitution syrienne stipule que le «  service militaire obligatoire est un devoir sacré ». Les hommes de plus de 18 ans doivent effectuer un service de 18 mois, sous peine d’emprisonnement. Par crainte de représailles contre leur famille, tous demandent à conserver un certain anonymat.

Les quatre hommes apprécient désormais le « calme » de leur nouveau cadre de vie et la « gentillesse des habitants ». S’ils n’ont pas choisi eux-mêmes de s’installer à Strasbourg, tous semblent satisfaits de cette décision du gouvernement français. « C’est une ville très jolie », opinent-ils en souriant. Ceux qui ont des enfants majeurs en ont cependant été séparés. Leurs enfants, dont beaucoup sont médecins, ont dû partir en Allemagne, en Angleterre ou encore en Norvège.

Grâce à l’association Alsace-Syrie qui leur vient en aide, ils ont pu reconstituer une petite communauté. Régulièrement, ils se retrouvent dans les jardins familiaux de la ville pour partager des barbecues préparés dans la tradition syrienne. En mangeant des basboussas, des gâteaux syriens à la semoule, ils se chambrent les uns les autres, notamment sur leur niveau de français. Le plus jeune d’entre eux devait suivre des cours de langue à l’université de Strasbourg, «  mais ils ont été annulés à cause du Covid  », explique-t-il en anglais. Malgré la barrière de la langue qui limite les échanges verbaux, les sourires, mêmes masqués, n’ont aucun mal à être communiqués.

Occuper des journées faites d’attente

Le quotidien de ces quatre hommes est marqué par une inactivité forcée, due aux difficultés pour trouver un emploi et aux longues périodes d’attente de décisions administratives pour régulariser leur situation. L’un des réfugiés interrogés a ainsi expliqué que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a débouté sa première demande de statut de réfugié en 2018, au motif qu’il arrivait d’un pays « sûr ». Il a finalement obtenu gain de cause après un recours.

Pour ces hommes diplômés en médecine ou en commerce qui valorisaient leur travail, cette situation d’attente contrainte est particulièrement difficile à accepter. Afin de tromper l’ennui, la plupart travaille bénévolement, chez Emmaüs ou directement pour Alsace-Syrie. Les cartons empilés dans le local attestent de la préparation d’un «  container de nourriture, fournitures scolaires et matériel médicalisé  » que l’association va envoyer en Syrie, le 35e depuis sa création en 2012. Les réfugiés se rendent ainsi plusieurs fois par semaine dans ces locaux pour assister à des cours de français ou aider à la préparation des cartons. Ils espèrent pouvoir reprendre des études, obtenir un emploi ou monter leur propre entreprise prochainement.

« Les Syriens sont hors-jeu »

La question d’un éventuel retour en Syrie semble totalement hors de propos. S’ils sont toujours en contact avec leur famille restée au pays, les menaces qui planent sur eux empêchent toute perspective de retour. «  Moi, j’ai quitté la Syrie il y a longtemps  », soupire l’un d’entre eux, signifiant une certaine lassitude. Voire même de la résignation  ? «  De la part des Syriens, il n’y a que ça  », assène Nazih Kussaibi, président et co-fondateur de l’association Alsace-Syrie. Arrivé en France il y a 45 ans, il y a fait ses études et est devenu professeur agrégé d’arabe.

Selon lui, « les Syriens sont hors-jeu. Il y a une sorte de ras-le-bol de la part des gens. Parce que c’est long 10 ans. Même les Syriens qui sont là maintenant sont quelque part frustrés  ». Frustrés d’assister, impuissants, à la pièce dans laquelle «  l’Iran, la Russie et les Américains jouent les premiers rôles  », accompagnés par «  les Turcs et les pays du Golfe  ». Une tragédie qui se poursuit bien au-delà des cinq actes habituels.

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