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« Trajectoire de femme » – En voie de guérison

© Erin Williams, Editions Massot

© Erin Williams, Massot Éditions

En anglais, ce roman graphique est titré Commute : An illustrated memoir of female shame. Erin Williams dessine sans artifice son alcoolisme, ses hontes et ses traumas. Puis la réappropriation de son corps.

Paru en 2019 aux États-Unis et publié le 4 mars 2021 en France chez Massot Éditions, Trajectoire de femme (Journal illustré d’un combat) est un roman graphique autobiographique franc dans lequel Erin Williams fait face à ses démons que sont principalement les hommes et l’alcool.

Le lecteur suit Erin dans son trajet quotidien, de sa maison en banlieue à son bureau, puis de son travail à son domicile. Le temps passé à travailler n’occupe pas plus de quelques pages. Ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est le « commute », le temps de trajet, durant lequel Erin observe les passagers et laisse ses souvenirs dériver.

L’autrice ne fait pas de concessions dans son récit. Elle étale tout pour ensuite remonter le fil de sa vie et trouver un chemin vers la guérison. Une guérison qui passe, elle le dessine à la fin, par sa relation avec les autres femmes. Son expérience se dessine sur 300 pages dont une grande majorité en noir, ce qui rend les pages colorées plus percutantes (même si ces planches ne sont pas forcément les plus importantes pour l’intrigue).

Le male gaze : disparition ou objectification

C’est la première idée qu’Erin dessine : dans le regard des hommes, la femme n’a que ces deux possibilités : y être invisible ou y être objectifiée. Dans son roman graphique, Erin décrit le regard des hommes sur elle, d’abord, mais aussi sur les autres femmes qu’elle croise dans l’espace public. La violence d’un regard qui envahit, qui se croit tout puissant (et tout permis). Cette interrogation sur le male gaze traverse la bande dessinée ; Elle dessine majoritairement les hommes et leur prête des pensées ou des intentions lorsqu’elle les croise dans la rue ou dans le train.

« Avant, je ne portais jamais de maquillage, mais pendant ma grossesse, et après l’accouchement, je me suis sentie tellement invisible aux yeux des hommes qu’une partie de moi / A disparu. »

Trajectoire de femme, Erin Williams

Mais ce regard a été tellement intégré par les femmes, et particulièrement par Erin, que s’en détacher demande un travail parfois douloureux. Les expériences qu’elle fait lors de ses trajets quotidiens lui rappellent des souvenirs d’amants. Beaucoup d’amants qui ont porté sur elle des regards et des intentions, dans lesquels elle essayait de se retrouver. Tout en étant dans un brouillard alcoolisé permanent – pour être sûre de n’avoir aucun souvenir le lendemain.

La spirale de l’alcoolisme

« Ma première expérience sexuelle a été si horrible que je me saoule avant chaque relation intime. » Chaque fois qu’Erin évoque ses souvenirs – et ils concernent presque tous ses anciens amants -, la mise en page est légèrement modifiée pour les séparer du présent de la narration. Et les souvenirs sont crus. Des années durant, Erin, pour ne pas penser à sa première fois traumatisante, utilise l’alcool comme parade et comme excuse. Le regard qu’elle porte sur ce passé est impressionnant car il donne une impression de détachement. A certains moments, il est difficile de croire que c’est son histoire, son expérience qu’elle déroule. Le parcours qu’elle a eu peut cependant servir à d’autres femmes : si la BD est purement représentative de sa vie, elle a un côté universel – le viol et les expériences traumatiques sont malheureusement encore trop courants dans la vie sexuelle des femmes.

© Erin Williams, Massot Éditions

Le roman graphique se termine sur le parcours de guérison qu’Erin a entamé : la sobriété d’abord, mais aussi l’apaisement de sa relation à son corps. Le récit de son accouchement est simultanément une nouvelle source de stress et un bonheur immense. La reprise des études fait aussi partie de ce processus. Mais surtout, ce sont les femmes qui ont aidé Erin à s’en sortir, et à écrire. Si le roman est là, c’est le fruit de la sororité. Les femmes, absentes de son passé envahi par les hommes, fleurissent dans les dernières pages, celles de l’apaisement. Et la lectrice elle-même est interpellée par Erin pour prendre sa place dans cette expérience universelle : celle de #MeToo, de la libération de la parole et d’un nouveau soutien indéfectible.

Trajectoire de femme (Journal Illustré d’un combat), Erin Williams, sorti le 4 mars 2021 chez Massot Éditions. 26 euros.

Auteur·rice

Étudiante en journalisme culturel à Paris 3

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