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Rencontre avec Feu ! Chatterton – « La poésie c’est sentir que le réel vibre »

Feu! Chatterton © Antoine Henault
Feu! Chatterton © Antoine Henault

Trois ans après l’épopée mélancolique de L’oiseleur, le quintet poético-palpitant dévoilait le 12 mars dernier leur nouveau disque bleu éléctronique Palais d’Argile. On a conversé matérialité, prémonitions et vibrations poétiques avec Arthur Teboul, chanteur du groupe Feu ! Chatterton. Rencontre.

Depuis leur arrivée flamboyante sur la nouvelle scènes française en 2014, ils dessinent des paysages poétiques et sonores emplis de spleen cendré et de voyages orageux. Après Ici Le Jour (a tout enseveli) (2014) et l’Oiseleur (2018), Feu ! Chatterton revient avec un troisième disque Palais D’argile, monument beau bizarre où les écrans bleus côtoient les souvenirs métalliques. Un recueil de quatorze titres au goût de renouveau où le groupe parisien expérimente un peu plus les machines et confie la production à l’expert analogique Arnaud Rebotini. Quelque part entre le cosmos infini et la terre ferme, on y trouve ce palais magique de sons et de mots grandioses qui nous aide à mieux penser et reconstruire le monde et ses éléments. Chez Feu ! Chatterton, comme toujours, les mots explosent dans un ciel de flamme , les métaphores filent comme des étoiles et tout se ressent fort. À quelques jours de l’arrivée du printemps, nous avons discuté longuement avec Arthur Teboul, chanteur et parolier du quintet dans l’open-space vitré de son label. Chansons vivantes, transcendance mystique et sensibilité poétique : rencontre suspendue avec un groupe à la grâce unique.

Pour commencer, j’aimerais te demander, comment il va le monde aujourd’hui ? 

Il faudrait lui demander. C’est difficile de savoir parce qu’il va tout en même temps. Il est plus que schizophrène.

Vous venez de sortir votre troisième disque, Palais D’Argile, et je le vois comme un cycle éternel, en témoigne le titre Monde Nouveau qui est le premier et le dernier morceau de l’album sur les plateformes. Comment vous l’avez pensé, vous, cet album ? 

On voulait mettre la version courte sur le disque On s’ est naturellement dit qu’il fallait qu’on la mette à la fin parce que l’album parle de ça : du cycle des saisons, de l’avant et l’après et le pendant ce mélange, un peu comme une mémoire où l’on ne sait pas si on rêve à quelque chose qui vient ou si l’on se souvient. Tout est dans cette forme de ronde du temps, d’ailleurs dans la chanson d’avant Laissons Filer, la dernière phrase c’est Là Bas/ Espère ce qui t’attend/ C’est sous l’hiver/ Que couve le printemps. Ça résume assez bien cette idée des saisons. Quand on pense être au coeur de la nuit, la nuit passe, et derrière, il y a la lumière mais la lumière passe, elle aussi. C’est ce côté éphémère des choses que certains jours, on peut prendre avec gravité si on est pessimiste mais qu’on peut aussi prendre avec joie en se disant que les beaux jours reviendront. Tout à l’heure, tu me disais “Comment va le monde ? ” en fait il va, il continue d’aller, il est en mouvement constant.

Avec ce disque, j’ai l’impression que vous créez du neuf avec des ruines et des souvenirs, des peines et de la nostalgie. Il y a un goût de renaissance dans l’album. Qu’est-ce que vous avez tenté de nouveau dans cet album ? 

C’est assez touchant comme tu le présentes parce qu’on réfléchit pas quand on fait les choses, on le ressent, un peu comme toi tu as ressenti l’album. D’ailleurs c’est pour ça qu’on l’a appelé Palais d’Argile, une terre molle gorgée de plein d’éléments qui est assez fragile, une matière agglomérée de plein de poussières différentes avec laquelle on essaye de construire quelque chose qui peut s’élever et tenir. Et pour ce qu’on a tenté de nouveau, je dirais un peu plus sobriété. Ça se voit pas tellement parce que c’est toujours extrêmement lyrique et ample mais on a tenté un peu plus de retenu et d’épure. Il y a encore plus d’élans, de dynamiques, de lyrisme qu’avant mais avec des outils plus limités. C’est quelque chose qu’on a appris avec ce disque, avant, on pensait que pour être puissant il fallait accumuler, on s’est finalement rendus compte que plus tu mets l’essentiel, plus ça jaillit fort. Ça prend du temps quand on fait ce métier d’arriver à cette conclusion et de la mettre en pratique.

Dans ce Palais d’Argile que vous avez construit de sons et de mots, la matière est omniprésente. L’argile en fondation mais aussi le liquide (Cristaux Liquide) ou encore le fer (Cristaux de Fer), dans ce palais tout se crée tout se transforme, même les hommes s’évaporent. Est-ce que parler de la matière c’est une manière de revenir aux racines de ce qui nous fait pour créer ce monde nouveau justement ?

Oui, à fond. D’ailleurs, le disque commence par un triptyque de chansons sur les écrans, sur la virtualité mais pour le traverser on se rappelle des choses essentielles. Qu’est ce qui nous tient ? C’est cette matière. De manière un peu plus mystique, biblique, on peut aussi dire que l’Homme est lui même est un palais d’argile, l’Homme vient de la terre et de l’argile. L’album est traversé de tous les éléments. Dans Laissons Filer je dis ” retrouver la vérité nue de tous les éléments”. C’est aussi pour rappeler qu’on fantasme un peu la virtualité comme si ce n’était pas de la matière mais c’est faux. Pour avoir toutes ces informations en 4G, 5G ça transite par des câbles en métal qui traversent le fond des océans. Tout est physique. Sans parle seulement parler de ce rapport virtualité/ matérialité il y a aussi simplement cette idée de retour à la terre, un retour à soi.

Justement, depuis la création du groupe, vous accordez une grande importance à la question du départ et du retour dans vos chansons (Le départ, À l’aube, Ces Bijoux de Fer), ce sont des thèmes qui vous hantent ? 

Ce qui est drôle c’est que je ne m’en étais pas rendu compte alors que ça traverse notre discographie.Typiquement, au milieu de cet album, il y a beaucoup de chansons qui parlent de cette tentative de s’en aller : La Mer, Compagnons, L’Homme qui Vient, Laissons Filer. Cette idée de l’exode et de la terre promise revient. Inconsciemment, je crois que c’est une allégorie du travail créatif. À chaque fois, tu t’avances vers du nouveau, tu sais pas ce qui t’attend, tu sais ce que tu quittes, tu sais pas ce que tu trouves mais tu y vas quand même. Pourquoi ? Le goût de l’aventure et une forme d’optimisme, d’espoir qu’il y a quelque chose à trouver encore pour avancer.

Vous avez conçu le disque avant la pandémie et pourtant, on croirait que vous saviez ce qui allait se produire. Le disque résonne encore plus fort à l’heure des distanciations sociales et autres confinements où les écrans sont presque tout ce qu’il nous reste. On dirait que vous avez prédit quelque chose. Vous croyez aux prémonitions vous ?

Je crois aux prémonitions mais je crois pas en avoir eu. J’adorerais faire un rêve vraiment prémonitoire. Quand j’étais gamin, j’avais vu une émission où un type racontait qu’il avait vu en rêve l’accident d’un avion avec le numéro de vol et le gars était allé voir la compagnie pour leur dire. Je me souviens pas si c’était réel ou pas. On parle souvent de prophéties auto-réalisatrices, en fait, dire quelque chose c’est déjà presque le faire advenir. Sans parler de prémonitions, on peut aussi parler d’attention aux choses. Si on est très alertes, on presse, on le voit, les oiseaux s’enfuient une heure avant que le tremblement de terre arrive. Il y a des signes avant-coureurs. Peut-être que notre métier nous entraîne à être plus attentif-ves parce qu’on a besoin pour créer d’observer, de se recueillir. Mais ça fait quand même quelques années que les écrans se dressent entre nous, que l’hyper-consommation fait rage, que les étés sont caniculaires. De manière plus orgueilleuse, j’aime bien l’idée que j’ai écris des trucs qui se réalisent.

Je pense qu’on crée nous-mêmes des signes.

J’aime bien trouver des signes mais sans les sacraliser, je sais que je les trouve parce que je les cherche. C’est une manière de vivre, c’est un jeu presque. Quand on vit quelque chose d’aussi surprenant et invraisemblable que ce virus, tout résonne.

Dans une interview pour France Inter, vous confiez que la scène c’est le moment où vous saisissez  le sens de vos chansons. C’est important pour vous de comprendre que les choses que vous créez ont un sens ? 

Oui c’est important. Et cette période où on a peu de liens directs, on est beaucoup sur les réseaux sociaux, c’est la seule connexion qu’il nous reste avec le public. Tu vois, on parlait des prémonitions mais il y a un truc bizarre avec les chansons, c’est que tu fais quelque chose que tu ressens mais tu sais pas très bien ce que tu fais et c’est d’ailleurs pour ça qu’on le fait. On est encore des enfants. Rester un enfant c’est un de nos plaisirs. Faire quelque chose de mystérieux qu’on comprend pas nous-mêmes. Puis ensuite, ces chansons ont une répercussion plus tard, tu comprends des choses de toi-même que tu as mis dedans un peu malgré toi. C’est des moments magiques qui se réveillent encore plus quand tu es sur scène. Tu racontes quelque chose à quelqu’un à un moment donné tout simplement. Les chansons sont presque comme des êtres-vivant, la 1001ème fois où tu joues tu la joues sur scène, elle a la mémoire des 1000 fois précédentes. Elle s’épaissit de toutes ces interprétations comme si c’était du temps qui passait sur elle. Une chanson c’est comme un être-vivant, elle grandit de toutes ses histoires. À chaque fois que tu joues une chanson, tu prolonges sa vie. Pour chercher les signes qu’on veut dans une chanson, il faut qu’elles aient assez de place pour celui.celle qui l’écoute. Avec le temps, c’est quelque chose qu’on aime faire : faire en sorte que la chanson ait beaucoup de choses en creux. Une chanson c’est aussi tout ce qui n’est pas, tout ce qui a été effacé d’elle pour laisser de la place. Pour cet album on enlevé un peu de sens, un peu de précisons pour que la personne qui l’écoute soit invitée à mettre quelque chose d’elle-même.

Vous êtes réputés pour avoir le goût des mots, et des textes, mais vous expérimentez beaucoup les sons et les ambiances musicales, notamment sur ce dernier album où vous avez travaillé avec Arnaud Rebotini pour la production. Qu’est ce que peut dire la musique que ne peuvent pas dire les mots ? 

Tellement de choses. Il y a des mots que je n’aurais jamais osé écrire s’ils n’étaient pas accompagnés par la musique. Ce qui est la preuve qu’on peut pas dire la même chose avec les mots qu’avec les chansons. L’impudeur en musique n’existe presque pas. Le son c’est cette langue universelle qui va toucher à un endroit magique. La musique touche au delà du sens, ça touche l’enfant, celui qui ne sait pas encore parler.

C’est donc Arnaud Rebotini qui  a habillé vos chansons d’une enveloppe électronique. Quelle matière sonore, quelle couleur, il a apporté au disque ? 

En fait quand on l’a trouvé pour qu’il produise le disque, on avait déjà arrangé tous les morceaux avec cette tendance électronique. Il nous a permis de préciser les sons. C’est un expert dans le paramétrage des sons, un synthétiseur c’est une vraie machine, technique et sensible. Par exemple, avant on mettait pas mal de reverb sur nos instruments et Arnaud nous a dit que ça cassait le timbre d’un instrument. Il nous a poussé à faire ressortir le timbre des instruments et des voix pour arriver à un son plus naturel.

Les mots dans ce disque résonnent comme des prières, je pense au morceau Cantique ou encore à la prière de La Mer naturellement mais toutes les chansons sont traversées par des élans sacrés. Il y a une présence qui vous habite quand vous écrivez / composez ? 

Oui, c’est évident. Ça fait longtemps que c’est là, mais on l’a plus assumé dans ce disque. La transcendance et la mystique qui vient aussi du fait que sur scène, on a découvert cette transe. C’est étrange la transe parce que c’est à la fois très terrien et très élevé. Tu es à la fois complètement abandonné et en pleine présence. Ces états là, on les recherche parce qu’ils sont intenses et font du bien mais aussi parce qu’on a l’impression d’accéder à une vérité plus profonde, plus vivante. La recherche du sacré est permanente et elle ne s’exprime pas de la même façon chez tous les membres du groupe. On s’avance dans la musique de cette manière, pour nous la musique a quelque chose de sacré.

Vous parlez souvent d’«  habiter poétiquement le monde  », est-ce que justement la poésie ce ne serait pas un regard qu’on pose sur le monde ?

On pense souvent que la poésie est extérieure à soi, qu’il faut aller la chercher ailleurs, la trouver dans un livre ou dans autre chose. Mais c’est dans sa manière de regarder et de vivre que la poésie advient. Poétiquement ça veut pas dire littérairement, ça veut dire dans une attention particulière aux choses de la vie. Il y a pas de bonne définition de la poésie. La poésie c’est le sentiment d’être sur la crête du réel, sentir que le réel vibre. Parfois, je me balade dans la ville, mille fois un chat passe et ça me fait rien et quand le 1001ème chat passe, j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose de particulier. Le soleil scintille sur une rambarde, il s’est passé quelque chose de particulier. Ça demande de se mettre dans un certain état d’attention et d’écoute, de sensibilité.

Pour finir, qu’est -ce qu’on peut lui souhaiter au monde pour la suite ? 

Je vais dire des choses bêtes mais les meilleures choses à souhaiter sont souvent bêtes. Ce qu’on souhaite à toustes le nouvel an venu : la santé, le bonheur et l’amour. Et un peu de confort matériel, spirituel et moral.

Auteur·rice

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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