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Rencontre avec Mathieu Boogaerts — « J’ai toujours pensé que j’aurais pu avoir la notoriété de Jean-Jacques Goldman »

Mathieu Boogaerts
Crédit © Thomas Soulet

Le troubadour Mathieu Boogaerts est de retour avec un 8ème album studio intitulé EN ANGLAIS. Sortie le 26 février, c’est dans les locaux de son label Tôt ou Tard dans le 11ème arrondissement que nous rencontrons l’artiste.

Expatrié à Londres, Mathieu Boogaerts devient Mathiou. Le cinquantenaire nous revient, après 5 ans d’absence, avec un album léché et délicat comme il sait si bien faire. Mais cette fois-ci, c’est en anglais qu’il s’adresse à nous. Ce n’est pas la première fois que le chanteur s’essaye à la langue de Shakespeare mais ici l’album entier est écrit en anglais et avec le plus beau des accents français. AM I CRAZY, premier single sorti pour la nouvelle année, nous plonge directement dans ce nouvel univers londonien.

Plusieurs morceaux nous parviennent au fur à mesure des semaines, puis nous tombons in love. Les mélodies, sa voix douce, les couleurs de l’album nous y dessinent un sourire, et nous ondulons, sans nous rappeler son tout premier single Ondulé 25 ans en arrière, dans cette nouvelle vie que l’artiste s’est construite. Après avoir retraversé la Manche, c’est rue de la Folie Méricourt, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, que nous avons pu rencontrer le chanteur pour parler de ce nouvel opus audacieux.

Mathieu Boogaerts, très décontracté, nous parlera de ce nouvel album studio et échangera avec nous sur ses passions, ses désirs, ses regrets et surtout sa folie. Car nous nous posons clairement cette question : Mathiou est-il fou ?

Bonjour Mathieu Boogaerts, alors est-ce que vous avez pu savoir si vous étiez fou ?

Non, je ne sais toujours pas. (rires)

Plus sérieusement, nous sommes presque 5 ans après votre poétique dernier album Promeneur, pourquoi avoir pris autant de temps ?

Je n’avais pas pour projet de prendre autant de temps. J’en ai pris conscience, de ce temps, quand j’ai mis sur mon site internet toute ma discographie avec les années, et je me suis dit «  Putain 2016 ! Et ça fait 25 ans que je joue ! C’est passé tellement vite  !  ». Après, avec les derniers problèmes actuels on a pas mal retardé le processus car le disque est fini depuis un moment. Dans un «  monde normal  », l’album serait déjà sorti il y a 6 mois. De plus, le fait de m’être expatrié ça demande beaucoup d’énergie en dehors de la musique, comme le temps d’adaptation. Ça fait gagner des choses mais ça fait perdre du temps. Mais de manière général, je suis lent. Je suis perfectionniste. Je passe beaucoup de temps sur des détails car j’en suis très soucieux.

Ce nouvel album est particulier car il est écrit en anglais. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avoir laissé de côté la langue de Molière pour celle de Shakespeare ?

C’est mon 8ème disque studio et j’aime bien avoir une contrainte, un cadre car c’est quelque chose d’assez stimulant. Je tends vers des décisions un peu radicales. Dans celui-là c’est l’anglais. Dans le précédent c’était plus dans la production. J’avais décidé de ne pas utiliser de batterie. J’ai travaillé des rythmiques pour que ça tienne avec la guitare, des petites percussions, ce genre de choses. Chaque disque a une espèce d’encadrement et donc ici ce n’est pas un cadre de production mais d’écriture. Puis deuxième truc, je suis arrivé en Angleterre. C’est tout près, mais c’est une autre planète.

En deux heures, on est dans un autre univers, un autre cadre de référence. On ne sait plus ce qui est petit, grand, beau, moche, bien, mal, ce ne sont plus les mêmes référents. Et moi en tant que chansonnier, car j’attache beaucoup d’importance aux chansons que j’écris, ça fait partie de mon équilibre psychologique de formuler les sentiments par des chansons.

Puis on est dans un environnement exotique avec des gens qui ne me connaissent pas, qui ne comprennent pas mes mots, ou qui ne comprennent pas le français que je suis et ces sentiments. C’est comme si je fabriquais des chaussures, puis je vais dans un pays où les gens n’ont pas de pieds, on se demande forcément «  quelle est ma valeur ? Qu’est-ce que je vaux ?  ». Du coup, j’ai écrit une chanson en anglais. Comme ça, mes voisins pourront la comprendre sans avoir forcément le projet de la chanter. Et en fait, je me suis dit «  je vais faire tout un disque comme ça  ».

“J’arrive toujours à m’échapper et trouver cette énergie du voyage même au bout de la rue”

Mathieu Boogaerts

Comment Londres vous a inspiré, aidé à composer ?

L’influence, l’incidence d’une ville sur mes chansons, elle existe sûrement mais je ne la mesure pas. Donc c’est très inconscient. Tous les sentiments que j’ai ressenti à Londres, et que je ressens encore, sont en moi et ont une vraie importance. Peut-être que ça ressortira encore sur de prochaines chansons en français.

Vous dites souvent qu’il vous fallait être en mouvement pour écrire, souvent à la terrasse d’un café ou en voyage. Vous faites comment, du coup, avec tous ces confinements et couvres-feu ?

Le voyage, ça peut être au bout de sa rue. Ça j’en ai pleinement conscience. Par exemple, frapper chez ses voisins de palier, prendre le temps de passer deux heures avec eux en leur posant des questions sur leur vie, déjà c’est un voyage. Donc je n’ai pas besoin d’être en Afrique, même si j’ai beaucoup voyagé en Afrique de l’Ouest, j’arrive toujours à m’échapper et trouver cette énergie du voyage même au bout de la rue.

Annie, premier single de votre nouvel album, parle de votre obsession pour une femme mariée, ça vous prend souvent ce genre de passion ?

Très souvent, oui. Je suis très sentimental et cœur d’artichaut. Je «  tombe amoureux  » tous les- pas deux heures- mais deux jours. Je suis très émotif, très sensible. Et je pense que c’est cet excès de sensibilité qui fait que j’ai envie d’écrire des chansons pour que ça sorte.

En parlant de passion, vous réalisez vos clips et j’ai lu que vous vous prêteriez volontiers au cinéma ? Pourquoi cette envie et ça en est où tout ça ?

Alors je réalisais déjà mes clips avant mais j’avais arrêté. Puis j’ai repris pour ce disque. C’est une question qui me plait car je suis amoureux du cinéma. J’y suis très sensible. Et depuis très longtemps, quand je regardais des films je me disais «  moi, j’aurais fait comme ça  », enfin pas systématiquement car je ne pense pas toujours que j’aurais fait mieux, mais en tout cas j’ai toujours un avis. Je vois pleins de choses. J’ai une espèce de frustration qui veut me faire passer à l’acte.

Et là, sur ces clips, sur ce disque, j’ai eu un flash au mois de juillet et je me suis dit «  Chiche ! Je réalise les clips pour cet album  ». Du coup, j’en ai fait six. Je suis passé à l’acte avec une équipe de tournage. J’ai rencontré un chef op en Angleterre, un équipe réduite anglaise et j’ai fait ma préparation, les repérages, mes scénarios et même le montage. Je me suis impliqué. C’est comme quand j’écris une chanson. Je n’ai pas fait encore de long métrage de fiction, je n’en ferais peut-être pas, mais en tout cas de faire six clips, d’en être garant, je suis passé de l’obtention du flocon à la 2ème étoile.

Vous êtes du genre à vous laisser inspirer par vos émotions. Pourtant dans la chanson Guy Of Steel, vous parlez d’un homme qui est invincible, qui n’a peur de rien car il ne ressent rien. Qu’est-ce qui vous a fait écrire une chanson sur une sorte de «  Superman  » sans émotions ?

Je m’aperçois qu’en fait, je suis un peu tout à la fois. J’ai l’impression que c’est pour tout le monde pareil, en fonction des contextes je vais me sentir très fort, faible, moche, beau, puissant, impuissant, savant ou ignorant. Ça dépend de qui j’ai en face de moi, ça va dépendre de pleins de choses. C’est une espèce de dualité. Cette chanson est sur la toute-puissance, et en général quand on a ce sentiment là, c’est que ça cache quelque chose. On est souvent coupé de toutes émotions quand on est tout-puissant. «  A man of steel but I never feel  », le fait qu’elle soit chantée dans ce ton fragile, assez doux, j’essaye de mettre le doigt sur ce sentiment qui en fait est un sentiment de «  toute-faiblesse  ».

“L’idée c’était de faire de l’anglais mais l’anglais du français”

Mathieu Boogaerts

Le fait d’avoir écrit en anglais un album entier, vous vous attendez à quoi de la part de vos fans français ? Comment l’album va être accueilli ?

Je ne peux pas me poser cette question car si je commence à me projeter dans «  que vont penser ces gens ?  », je n’arrête plus. Le postulat premier c’est d’arriver à être juste dans ce que je fais, d’avoir le désir de le faire et le faire le mieux possible, le plus proche de mon fantasme de la chanson. Et après si ça plait tant mieux, si ça ne plait pas tant pis.

Après, j’ai écrit avec un certain anglais, je me suis refusé d’aller rechercher des mots dans le dictionnaire pour que ce soit un anglais que je puisse incarner naturellement, car le postulat d’une chanson c’est d’exprimer le plus profond de moi-même. Donc là, hors de question de prendre un accent anglais car l’idée c’était de faire de l’anglais mais l’anglais du français. Je fais donc le pari que le français, qui parle un peu anglais, comprendra exactement ces chansons.

Vous avez 25 ans de carrière solo derrière vous, à quoi il pensait le Mathieu Boogaerts des premiers jours de Tam-Tam, groupe créé avec Mathieu Chedid, ou de votre premier album Super ?

À partir du moment où j’ai eu 20 ans, la première chanson que j’ai écrite où vraiment je me suis dis «  allez c’est bon je l’ai  », d’y croire et sentir une vraie légitimité, c’était avec la chanson Super. C’était en 1990, donc il y a un certain temps. Si on m’avait interviewé en me disant «  est-ce que vous feriez toujours ça dans 30 ans ?  », j’aurais tout de suite dit oui.

Et pour la notoriété j’aurai répondu Jean-Jacques Goldman. Je ne l’écoute pas vraiment car ça ne me parle pas beaucoup, mais par contre ce que j’aime c’est qu’il a un truc de super concis, franc, une chanson bien gaulée, politiquement correcte, dans le sens qu’il ne cherche pas à faire le malin, à choquer, se distinguer ou se positionner dans la société. Ce sont des chansons d’amour, sentimentales et moi je me suis toujours vu comme ça. J’ai pensé, qu’à un moment donné, j’aurai un succès super large, que dans les bals d’été les gens reprendraient mes chansons. Je ne comprends toujours pas pourquoi ça n’est pas le cas, mais par contre je l’accepte.

J’ai appris à l’accepter assez vite et j’ai tendance à voir le verre beaucoup plus à moitié plein qu’à moitié vide, car ça fait 25 ans que j’en vis correctement. Je fais exactement ce que je veux, j’ai une chance inouïe. J’espère que mon fils aura cette chance de vivre une vie comme la mienne, qu’il sera vraiment épanoui dans ce qu’il fait. Mais c’est vrai que j’ai 100 fois moins de succès que ce que j’ai pu imaginer et je ne sais toujours pas pourquoi.

Vous avez écrit pour pas mal d’artistes français (Camellia Jordana, Luce, Vanessa Paradis,… ). Maintenant que vous écrivez en anglais, est-ce que vous allez vous lancer dans l’écriture pour des artistes anglais ?

Je n’ai jamais fait la démarche d’écrire pour quelqu’un. C’est eux qui sont venus vers moi. Si ça se présentait je serais très surpris parce que même si j’écris peu en anglais, je voulais que ce soit un anglais correct. Il n’y a pas une faute d’anglais dans mes paroles. Je me dis que c’est un anglais qu’un anglais n’aurait jamais pu écrire. Déjà parce qu’il n‘a pas les même sentiments qu’un français, ni la même psyché. Il n’y a pas d’anglais comme je suis, je pense. Après ma façon d’utiliser l’anglais c’est ça qui m’intéresse. C’est «  qu’est-ce que c’est l’anglais vu par le prisme d’un francophone  ? ». Donc si un anglais est séduit par ça, je peux le comprendre car il va y trouver un charme exotique. Mais si un chanteur anglais veut chanter ces chansons, c’est comme si moi je demandais à la chanteuse de Pink Martini d’écrire une chanson pour moi. Ça serait bizarre, mais si on me demandait j’essayerais.

Vous avez joué pendant plusieurs années à la Java, est-ce que cette salle vous manque depuis que vous avez déménagé à Londres ?

C’est pas cette salle qui me manque en particulier. Je ne mystifie jamais une salle. Mais ce rendez-vous un peu hebdomadaire avec une salle comble, c’est un truc hyper simple pour jouer mes chansons. Ce sont les moments les plus épanouissants de ma vie d’artiste, cette Java. Finalement, si j’écris une chanson, c’est quoi le truc ultime ? C’est jouer sur une scène avec des gens qui m’attendent et c’est ce moment précis qui est l’orgasme de tout ça.

Et ça, je l’ai fait un peu à Londres car j’ai trouvé un club où j’ai fait résidence, le Servant Jazz Quarters, mais c’était une fois par mois, et il y avait plutôt 40 personnes que 200. C’est un petit club charmant où j’ai du jouer dix fois pendant un ans je pense. Là ça me manque car on ne peut plus le faire mais je suis très patient donc cette crise je me dis que bon… si je ne fais pas de concerts pendant deux ans, c’est pas très grave car des concerts j’en ai fait mille, mais si on me dit que je ne peux plus jouer pendant dix ans ou plus jamais je le vivrais très mal. Car faire des concerts c’est vraiment vital.

Vous avez pas mal exploré notre monde au cours de votre vie. Quelle est votre prochaine destination rêvée ? À découvrir ?

Je vais faire une réponse un peu tordue mais si j’ai un voyage que j’aimerais faire ce serait d’arriver à vivre l’instant présent. Ce qui pourrait m’arriver de mieux ce n’est pas de me dire «  oh j’aimerais tellement aller au pôle nord  », même si j’adorerais et ce sera super le jour où j’y mettrai les pieds. Mais c’est plutôt de me dire «  ah je suis bien, ici et maintenant dans le 11ème arrondissement de Paris  ».

Ce que je n’arrive pas à faire dans ma vie c’est de jouir de l’instant présent. Je suis beaucoup à fantasmer sur ce que je vais faire, sur le passé, j’ai tendance à archiver les choses, les photos, les concerts, j’ai tout dans mon ordinateur, comme un trésor. Mais d’arriver à vraiment jouer l’instant présent, de me balader dans la rue et d’être bien ici et maintenant sans penser que je serais mieux demain parce que je ferais autre chose, j’y arrive mais pas assez. J’ai cinquante ans et j’espère que mes 25 prochaines années auront pour objectif de bien vivre maintenant qu’à penser à ce que je ferais après.

Si vous en voulez encore, nous vous laissons découvrir Mathiou. Un superbe mini documentaire, réalisé par Arthur Le Fol, qui nous plonge dans la naissance de EN ANGLAIS. Vous y découvrirez tous les questionnements de Mathieu Boogaerts sur ce peuple outre-manche et sa ténacité pour essayer d’y trouver une place. Le documentaire est disponible juste ici :

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