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Rencontre avec Luca Guadagnino : « Maurice Pialat aurait fait un immense général  »

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À l’occasion de la sortie française de la première série du réalisateur de Call Me By Your Name, nous avons pu discuter avec Luca Guadagnino. We Are Who We Are est à retrouver sur la plateforme Starzplay depuis ce dimanche 7 mars. Rencontre.

À 49 ans, le réalisateur sicilien de Amore (2009), A Bigger Splash (2015) et Call Me By Your Name (2017) signe avec We Are Who We Are une première incursion libre et virtuose dans la série. Tournée pour HBO et Sky et diffusée depuis le 7 mars en France sur la plateforme Starzplay, elle suit le parcours de deux adolescents dans une base militaire de la ville côtière de Chioggia, près de Venise. En huit épisodes langoureux et digressifs, le cinéaste capte la légèreté insoutenable de l’adolescence, ses métamorphoses et ses contradictions. Il nous raconte comment il s’est préparé pour cette série et comment ses personnages ont déjoué tous ses plans.

C’est votre première série, l’avez-vous tourné et conçu différemment d’un film  ?

C’est une question simple mais qui nécessite une réponse en deux temps. Au départ j’étais très présomptueux. Vous savez ce que je voulais faire  ? Donner à chaque épisode une forme spécifique, originale et faire de chacun des huit épisodes une chose totalement différente. J’ai fait les premiers tests dans ce sens et là, les acteurs sont arrivés. Ils m’ont fait réaliser à quel point ce concept était vain et prétentieux car tout ce qu’on a besoin de voir, ce sont les acteurs, les regarder jouer et agir. À partir de là, j’ai travaillé comme je travaille d’habitude, en mettant l’action au premier plan. 

Le titre We Are Who We Are me rappelle les expériences de l’écrivain William S. Burroughs et du plasticien Bryon Gysin sur le cut up (les poèmes permutés). Ensemble ils avaient découpé des mots et, en les réunissant par hasard, avaient obtenu la phrase «  I Am That I Am  » qui veut dire à la fois «  Je suis ce que je suis  » et «  Je suis celui que je fais  ». À la fin de chaque épisode les mots «  We Are Who We Are  » sont découpés sur l’écran par l’artiste Nigel Peake puis disposés dans des ordres différents…

Vous savez, en 1992, je voulais absolument réaliser un court-métrage d’après le Penny Arcade Peep Show, un des chapitres du livre Les Garçons sauvages de William Burrows [c’est d’ailleurs le premier livre que le personnage de Fraser retrouve dans les cartons de son déménagement dans l’épisode 1]. C’est une de mes idoles. J’ai énormément étudié les techniques du cut up et Le Festin nu de David Cronenberg est un de mes films préférés donc comment vous dire… ? Je ne l’ai pas fait consciemment, mais rien n’arrive jamais par hasard. Tout est connecté ! Nigel et moi avons beaucoup travaillé autour de l’idée de juxtaposition des mots. 

Vous avez déclaré à propos du personnage de Caitlin (interprété par l’actrice Jordan Kristine Seamón) que sa trajectoire dans la série était «  une défaite magnifique  »,pouvez-vous nous expliquer  ?

Caitlin pense qu’elle sait ce qu’elle veut mais elle finit par réaliser qu’elle ne sait rien du tout. D’une manière plus générale, le fait de se définir dans la vie pour réaliser ensuite que cette définition que l’on s’était imposée était un mensonge ou un trompe-l’œil, je trouve que c’est une défaite magnifique, car on se découvre encore plus.

© HBO Max

Un de vos premiers films, Melissa P. (2015), traitait déjà de l’adolescence… En un peu plus de quinze ans, avez-vous changé  ? Est-ce que les adolescents ont changé  ?

Les adolescents changent et ne changent pas. Il faut savoir repérer certains marqueurs temporels mais c’est avant tout une histoire de transformation : être adolescent c’est faire le deuil de l’enfance et avoir peur de l’arrivée de l’âge adulte. Le plus grand film de tous les temps sur l’adolescence c’est La Mouche de David Cronenberg car on assiste à la naissance d’un être totalement nouveau joué par Jeff Goldblum et qui s’appelle : « brundlemouche » (« brundlefly  »). C’est particulièrement dramatique d’être adolescent et ce drame est universel. Pour moi l’image parfaite de l’adolescence c’est un jeune homme qui vit dans un petit village reculé d’une région montagneuse comme l’Émilie-Romagne et qui se retrouve dans une grande ville comme Milan. Il est terrifié car il ne comprend rien et tout lui est inconnu. Mais il réalise alors qu’il est capable de s’adapter et de changer.

Vous avez rendu un hommage extrêmement émouvant à la France en baptisant votre base militaire d’après le général imaginaire Maurizio Pialatti, vous considérez-vous comme un des soldats de Maurice Pialat  ?

Maurice Pialat aurait fait un immense général  ! J’aime depuis toujours ses personnages. Il était considéré comme un homme difficile mais quel réalisateur extraordinaire. J’admire sa capacité balzacienne à comprendre aussi intimement la nature humaine dans son prisme le plus complet. Quel formaliste génial, et quel humaniste  ! Il n’y a pas de maître plus digne d’admiration que lui  ! Nous sommes tous ses élèves.

L’année dernière vous avez réalisé un portrait du chausseur italien Salvatore Ferragamo, quand pourrons-nous le voir  ?

Le film a été montré l’année dernière à la Biennale de Venise et acheté par Sony Classics donc il sortira cette année.

Dans We Are Who We Are, Fraser est passionné par la mode, il parle souvent des grands couturiers, de leurs créations et regarde même sur son téléphone dans le sixième épisode une interview de Karl Lagerfeld qui parle de la nécessité de s’adapter au présent. On pourrait penser que le personnage de Fraser (joué par Jack Dylan Grazer) lui-même pourrait devenir styliste…

D’après moi Fraser a plus de chances de devenir réalisateur. Il risque de comprendre très vite que la haute couture limite ses capacités et son désir à comprendre les autres. Je ne sais pas s’il y a un lien entre la mode et le cinéma mais ce sont deux entreprises formalistes. Les formes sont leur matière première, et elles entretiennent un lien ténu avec le commerce. 

Vous entretenez d’ailleurs vous aussi des liens étroits avec le monde de la mode…

Cela fait partie de mes nombreuses passions. Je suis aussi très proche du monde de la gastronomie et j’ai même ouvert avec de jeunes architectes brillants un studio de décoration d’intérieur dans un ancien moulin à soie près du lac de Côme.

Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Les Garçons sauvages de William Burroughs, votre série est aussi une gigantesque librairie. Ces références sont-elles des hommages, des influences, des informations sur les personnages  ?

Quand j’ai commencé à faire du cinéma au début des années 1990, je me sentais frustré de voir des films italiens longs ou courts qui semblaient conçus pour mettre la vie à l’écart. Même le fait de ne pas pouvoir montrer la marque Coca-Cola mais de devoir la remplacer par Cola m’irritait. Plus rien n’était connecté à la réalité, à ce que les gens vivent. Il n’y en avait que pour les «  personnages  » et tout tournait autour de ce mensonge. Je me suis promis de ne jamais faire ça. Donc pour moi le film n’est pas rempli de références, c’est la vie qui est remplie de références. Regardez derrière vous  : vous avez une bibliothèque splendide avec des Pléiades, je vois aussi un tableau bleu et en dessous un vinyle de Sampha. Je peux voir que votre vie est pleine de références.

« Donc pour moi le film n’est pas rempli de références, c’est la vie qui est remplie de références. »

Luca Guadagnino

Et c’est une des choses que j’apprécie beaucoup dans votre cinéma  : cette impression que nous échangeons avec vous des livres, des disques, des paysages et des choses qui vous inspirent, comme une conversation…

Merci pour ce compliment qui me touche beaucoup. 

Le compositeur Devon Hynes (Blood Orange) qui a signé une partie de la musique de We Are Who We Are est aussi présent physiquement puisque Caitlin et Fraser se rendent à son concert à Bologne. Comment s’est passée cette collaboration ?

Au départ c’était un personnage. Nous voulions que la passion des deux adolescents pour sa musique se matérialise sous la forme d’un concert. Mais en avançant dans la création du canevas musical de la série nous manquions d’un liant entre John Adams, Henri Dutilleux, Paul Bowles et Julius Eastman, et en discutant avec Dev j’ai réalisé que nous partagions les mêmes références musicales. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de lui proposer de composer le reste de la bande originale. 

Les adolescents ont aussi une relation très forte avec la musique pop. Le titre du morceau de Blood Orange, «  Time Will Tell  », pourrait d’ailleurs être celui de la série…

C’est le titre de ma vie  ! Et c’est le titre de la vie de ce jeune homme dont on parlait tout à l’heure qui descend de son petit village dans les montagnes  : «  le temps nous dira ce qui lui arrivera  ».

© HBO Max

Il y a dans votre cinéma et dans la série un goût pour le scandale  : Fraser s’indigne des accusations de transphobie portées à l’encontre de Blood Orange pour avoir mis un transsexuel sur la couverture de son album Cupid Deluxe en 2013 et il a au-dessus de son lit un poster du Dernier tango à Paris de Bertolucci. Le personnage de Jonathan (joué par Tom Mercier) qui est plus âgé lui offre Les Bienveillantes, un livre qui traite des vingt ans d’un officier SS…

Le scandale est dans l’œil de celui ou de celle qui regarde. Jonathan Littell est un auteur Juif qui a su écrire depuis la perspective d’un nazi, le livre est en lui-même un scandale. Je crois que cette idée qu’on peut se protéger et vivre dans une cabine de verre pour ne pas être contaminé par quoi que ce soit est complètement infantile. 

Vos deux personnages principaux naviguent assez librement dans les genres et les sexualités. Caitlin veut être un garçon. Fraser est attiré par les deux sexes. Est-ce spécifique à cette génération  ?

Ça a toujours été comme ça. J’espère que la série ne va pas devenir à la mode à cause de ces questions de genre. John Waters a dit un jour  : «  Les années 1980 étaient géniales, tous les gamins de la classe moyenne américaine voulaient se travestir comme Boy George et être noir comme Michael Jackson.  » Et puis bien sûr Michael Jackson a voulu changer de couleur de peau, mais ça c’est une autre histoire… Être ouvert à l’autre et accueillir toute cette altérité ne peut pas être réduit à une mode. 

Rassurez-vous, We Are Who We Are me semble être surtout une série qui parle d’ êtres sensibles et d’une telle légèreté qu’il peuvent à tout moment se décomposer et disparaître…

…comme Luca.

Pour conclure cet entretien pouvez-vous nous dire quelque chose sur une éventuelle saison 2 de We Are Who We Are ?

Je peux vous dire que s’il y a une saison 2, elle ne se passera plus dans un seul lieu mais dans une multitude d’endroits.

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