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« Corps public » – déboires d’un corps féminin

© Éditions du Faubourg, Mathilde Ramadier, Camille Ulrich

Corps public aborde l’oppression du corps des femmes au sein de la société. Écrite par Mathilde Ramadier et illustrée par Camille Ulrich, la bande-dessinée évoque, avec justesse, les obstacles quotidiens de Morgan et de son corps. 

Le corps de Morgan semble bien souvent ne pas lui appartenir pleinement. A 12 ans, un gynécologue la met sous pilule pour réduire la douleur de ses règles. Puis, jeune adulte, elle enchaine les relations sans attaches dans lesquelles ses partenaires masculins projettent leurs désirs sur elle, sans vraiment l’écouter. D’abord ouvreuse dans un théâtre, elle devient comédienne et utilise son corps comme un outil de travail et d’expression. Pourtant, là aussi, les idées de la société – et de certains hommes – imposent une image figée de la femme dans l’art. Entre ses partenaires sexuels, une vieille dame dans un magasin ou sa belle-mère réactionnaire, Morgan croule sous les réflexions déplacées qui font de son corps un objet de discussion et de controverse ouvert à tous. Les autrices dévoilent ici les métamorphoses et les sensations du corps féminin – parfois violentes, d’autres fois plus agréables – dans une société qui ne cesse de parler à la place des concernées. 

© Éditions du Faubourg, Mathilde Ramadier, Camille Ulrich

La BD prend un tournant quand Morgan tombe amoureuse de Pierre, tout en continuant brillamment sa carrière théâtrale à Berlin. Le couple souhaite avoir un enfant et le corps de jeune femme de Morgan se transforme, au gré des nausées, de la grossesse ou de l’accouchement. Enceinte, Morgan oscille entre doutes et douleurs dans cet entre-deux si étrange qui fait de son corps le théâtre d’une nouvelle vie. Loin d’être le recueil d’idées pessimistes ou déprimantes, Corps public se présente plutôt comme un tableau lucide et éclairé de la vie d’une jeune femme au XXIe siècle. Tout en subtilité, des bribes de l’histoire de Morgan se succèdent sous les yeux du lecteur qui partage avec elle ces expériences nouvelles auxquelles elle est souvent peu préparée. La BD, créée à partir de témoignages, évite l’écueil des représentations trop stéréotypées ou trop artificielles que l’on rencontre parfois.

© Éditions du Faubourg, Mathilde Ramadier, Camille Ulrich

L’histoire féministe du corps féminin

Corps public s’inscrit dans la lignée de réflexions féministes prônant la liberté des femmes à disposer de leur corps comme elles l’entendent. Les théories féministes s’étendent dans l’espace social avec la seconde vague du féminisme, autour des années 1960-1970, et de la libération sexuelle scandée par la révolution de mai 68.  Les féministes du XXe siècle luttent pour les corps des femmes : le droit à l’avortement, à la contraception, à la liberté sexuelle ou encore à la liberté et à la sécurité des travailleuses du sexes. Nombreuses sont les féministes qui prennent la parole pour se révolter contre l’objectification ménagère ou sexuelle des corps féminins, devenus les simples objets du regard masculin : objet de désir comme objet de servitude. Pourtant, si des penseuses comme Simone de Beauvoir ou Monique Wittig n’ont jamais cessé d’interroger les constructions sociales du corps des femmes, beaucoup de combats restent encore à mener aujourd’hui. 

Dans son travail «  Un poids insoutenable : féminisme, corps et culture occidentale  », la philosophe américaine Susan Bordo examine la pensée philosophie occidentale : Aristote, Hegel, Descartes. Elle la déconstruit en dénonçant l’opposition entre l’homme représenté du côté de l’esprit et de l’action et la femme du côté du corps et de la passivité. L’image de la femme façonnée comme objet devient ainsi une propriété dans la société occidentale. Dans Corps public, de nombreuses anecdotes, symptomatiques de cette vision du corps féminin, renvoie à cette déconstruction par le prisme des réflexions féministes. Morgan y découvre son corps devenir le terrain de discussion des autres, parfois objet de désir, d’autre fois reflet de la bienséance attendue par les normes sociales. En 2021, les discours contemporains popularisent certaines idées féministes dans les médias ou les publicités, mais continuent à noyer les femmes sous les diktats esthétiques et les pressions sociales. Un long chemin reste à faire autour de la question du corps des femmes dans un système patriarcal et des ouvrages comme Corps public continuent d’éclairer les esprits.

© Éditions du Faubourg, Mathilde Ramadier, Camille Ulrich

Corps public, Mathilde Ramadier et Camille Ulrich, Éditions du faubourg. 20,90 euros.

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