STYLE

AU FIL DE LA MODE #3 – Madeleine Vionnet, l’architecte de la mode

Dessin de modèle de Madeleine Vionnet, Musée Galliera, Paris, collection hiver 1912. Bibliothèque historique de la ville de Paris, acquisition Thérèse Bonney, http://www.palaisgalliera.paris.fr/ © Madeleine Vionnet

Chaque mois la rédaction de Maze revient sur un personnage ou un évènement marquant en lien avec la mode et son histoire. Aujourd’hui, le défilé se poursuit avec Madeleine Vionnet. Connue pour ses longs drapés blancs et fluides, elle mena une certaine révolution de la mode durant l’entre deux-guerres.

Naissance et histoire de Vionnet

Madeleine Vionnet naît en 1876 dans le Jura. Issue d’une famille modeste, elle quitte l’école à 12 ans pour travailler chez la femme du garde champêtre. Elle y fera ses premiers pas dans la couture. En 1896, elle part en Angleterre dans le but d’apprendre l’anglais et est engagée chez Kate Reily.
Son apprentissage se poursuit en 1901 lorsqu’elle rentre à Paris, d’abord chez les sœurs Callot, puis chez le Jacques Doucet en 1906. Celui-ci l’engage dans l’espoir de «  rajeunir  » sa célèbre maison. Vionnet proposera aux mannequins de marcher pieds nus dans des robes sans corsets, c’est un scandale. Son style allant à l’encontre de celui Doucet, elle décida de partir.

Ainsi, en 1912 Madeleine Vionnet ouvre sa propre maison de couture au 222 rue Rivoli, à Paris. Elle sera contrainte de fermer durant la Première Guerre Mondiale, pour ensuite rouvrir en 1918 et connaître un franc succès. En 1923, elle déménage dans un hôtel particulier au 50 Avenue Montaigne, quartier réputé pour les illustres créateurs qu’il abrita. Ses salons sont aménagés par les décorateurs art déco Georges de Feure et René Lalique, faisant ainsi d’eux de véritables musées. La maison Vionnet sera en partie reconnue pour avoir habillé Marlene Dietrich, Greta Garbo et autres célébrités des années 30.

Toutefois les grèves de 1936 et un enchaînement d’évènements tragiques mèneront la maison à sa perte. En 1939, le bail de la maison est arrivé à expiration, la guerre éclate et les investisseurs, poussés par les tensions politiques, se voient dans l’obligation de se retirer. La dernière collection de cette année ci sonne la fin d’un empire. En revanche, deux parfums seront par la suite crées, «  MV  » en 1977 et «  Haute Couture  » en 1996. Dès 1988, la maison Vionnet appartiendra à la famille de Lummen. Puis, comme un rayon de soleil émanant de l’obscurité, la créatrice de mode grecque Sophia Kokosalaki reprit les rênes de la direction artistique en juillet 2006. C’est elle qui redonnera vie à la marque. Par la suite se succèderont divers acquéreurs, investisseurs et directeurs artistiques.

Sculpture d’une nouvelle silhouette féminine

De la guerre est né un nouvel élan de modernité pour le style féminin. Désormais, et surtout depuis Poiret, le corset a quitté les gardes robes pour rendre leur liberté aux mouvements du corps. Les femmes semblent s’affirmer, briser leurs chaînes. La guerre y est aussi pour beaucoup, la plupart d’entre elles se sont soudainement retrouvées à travailler, certaines sont désormais veuves. L’ère est à la modernité, la Belle Epoque, comme nous l’appelons désormais, vient d’éclore. De cette période naîssent Coco Chanel, Jeanne Lanvin et Elsa Schiaparelli, trois illustres figures de la mode qui s’engageront dans la cause féminine et briseront irrémédiablement les codes stylistiques.


Madeleine Vionnet, malheureusement moins connue, sera pourtant de celles-ci. Chez elle aussi, à bat le corset et les robes archaïques, place aux drapés qui dévalent les courbes féminines et aux motifs fleuris. Désormais, ce n’est plus le corps qui s’adapte au vêtement, mais l’inverse. Couturière exemplaire, elle savait manier la technique du biais à la perfection. Le biais, devenu fard grâce à elle durant les années 30, est une technique de couture tendant à promouvoir un certain rendu esthétique, des ourlets souples et des faux plis virevoltant autour de la silhouette, dont la taille sera toujours soulignée. Au-delà des mouvements du corps, les tissus eux aussi semblent se mouvoir inlassablement.

Beaucoup enviaient le talent et la technique Vionnet et peu la comprenait. Telle une véritable sculptrice du vêtement elle modèle la mousseline, le satin, le velours, ou encore la soie sur une petite poupée de bois avant de reproduire sa création sur grandeur nature. Cette petite poupée permettait à la styliste d’avoir une vue d’ensemble de sa création en trois dimensions, telle une sculpture. De plus, Madeleine Vionnet mena des recherches autour des formes géométriques, telles que le carré, le rectangle, puis le cercle. Celui-ci permit aux robes de se positionner plus près du corps. Dotée d’une connaissance parfaite quant aux propriétés intrinsèques du vêtement, elle était capable d’imaginer à l’avance quel serait le rendu exact d’une robe une fois portée.

Ses drapés, milles fois réinventés, enroulés autours du corps ou passés sur les épaules, ainsi que ses robes ne tenant qu’à un fil, laissent deviner une certaine inspiration antique. D’ailleurs, le logo de la maison dessiné par Thayaht, représente une femme habillée d’un péplos, sur une colonne typique de l’époque antique. Vionnet s’amusera même à réinterpréter la toge.

Du côté des couleurs, les gammes restent toutefois  réduites au rouge, jaune, mais surtout au blanc et noir  ; rehaussées d’un goût très prononcé pour les motifs fleuris, particulièrement la rose qu’elle affectionne. On les retrouve brodés, ou encore tressés. On note des clins d’œil aux peintres puristes de son époque tels que Amédée Ozenfant ou Le Corbusier. Pour ses robes du soir, elle usera régulièrement de lingerie afin de donner un effet déshabillé. Ici encore, la styliste menait une ode à la féminité, le tout drapé dans divers tissus en biais, s’accouplant toujours au corps avec harmonie.

Une femme d’affaire visionnaire

On reconnaît Madeleine Vionnet avant tout pour son esprit avant-gardiste, non seulement dans la couture mais aussi de part son sens des affaires. Elle se révéla soucieuse du bien-être de ses employées, proposant ainsi l’accès à divers services sanitaires et sociaux. Parmi eux, des soins médicaux gratuits ou une crèche. Elle accorda des congés payés et des congés maternité alors qu’aucune loi ne l’y obligeait. Par-delà ses qualités de couturière, Madeleine Vionnet était aussi une femme d’affaire hors pairs. Elle savait qu’augmenter la qualité de vie de ses employées augmenterait aussi celui de leur travail et du rendement de l’entreprise.

Soucieuse de préserver son patrimoine artistiques, Vionnet s’engagea dans «  l’Association pour la défense des Arts Plastiques et Appliqués  », son objectif étant de protéger les intérêts de l’industries de la Haute Couture en s’opposant à la contrefaçon. Ainsi, chacun de ses modèles fût référencé, numéroté et photographié en trois faces, puis archivé dans des albums. La créatrice adopta même une méthode d’indentification par l’ajout de sa propre empreinte digitale sur ses modèles  ; du jamais vu pour l’époque  !

Lorsque la maison Vionnet fermera ses portes en 1939, les diverses créations et les tissus se retrouvent vendus aux enchères. Toutefois et fort heureusement, la styliste avait conservé une certaine partie de son travail qu’elle offrit à l’Union Française des Arts du Costume en 1952. L’UFAC devint par la suite le musée de la Mode et du Textile.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in STYLE