LITTÉRATURE

« Sans alcool » – un récit nu, sobre et lucide

© Alexandre Tabaste/Flammarion

© Alexandre Tabaste/Flammarion

Claire Touzard, journaliste et grand reporter, retrace dans Sans Alcool son parcours et sa relation conflictuelle avec la boisson. Elle se livre, à la manière d’un journal, sur les difficultés de l’addiction. La lucidité qu’elle retrouve lui permet de déconstruire tous les mythes bâtis par le vivre ensemble.

Aujourd’hui, les bars sont fermés. Freiné.es par le couvre-feu, nous sommes empêché.es de fêter ou de dîner en famille ou entre amis. Pourtant des études montrent que chez certain.es, la consommation d’alcool a augmenté dès le premier confinement. Dès lors, on comprend que la boisson joue un rôle dans le quotidien des Français.es. C’est ce que la journaliste Claire Touzard veut montrer dans son autobiographie Sans Alcool.

Les injonctions des bons vivants

En premier lieu, Claire Touzard cherche à comprendre la relation que les Français.es entretiennent avec l’alcool. La conclusion est simple. Boire fait partie des bonnes traditions françaises. Les Français.es sont bons vivants, marient leurs plats avec le bon vin. Toutefois, l’abus d’alcool se noie dans cette culture.

« L’ivresse n’est pas un défaut, c’est une excuse nationale au manque de civilité […] l’alcool n’est plus une simple coutume, il s’est érigé comme le tissu social presque organique, qui maintient tacitement notre ville »

Sans Alcool, Claire Touzard

Alors, en bonne enquêtrice, l’autrice cherche une raison à cette consommation. L’alcool n’est-il qu’un phénomène social ? À quel moment sait-on que l’on franchit la limite de l’alcoolisme ? Pour elle, la surconsommation d’alcool n’est autre que la marque d’un mal-être profond que nous refusons de regarder en face.

« Nous sommes impuissants. C’est cette impuissance-là, je crois, qui nous pousse tous à boire. Notre impuissance face aux choses qui nous transpercent, notre impuissance à changer le système et à être enrôlé dedans comme des cons. »

Sans Alcool, Claire Touzard

En incluant depuis sa condition de femme, une réflexion sur l’articulation entre féminité et alcoolisme, Claire Touzard dépasse le simple récit social et apporte une réflexion nouvelle sur ce sujet. Aussi constate-elle que boire, pour les femmes, est un symbole de l’émancipation en apparence. Un pas vers le statut de l’homme. La bonne excuse pour parler fort. Cependant, l’alcool expose les femmes à d’autres dangers.

« Je confondais l’alcool avec l’émancipation, voire le discours militant : être bourrée était pour moi un geste politique en soi, c’était une irrévérence, un pied-de-nez au statut de femme trop lisse que l’on m’obligeait à tenir. »

Sans Alcool, Claire Touzard

Sobriété et société 

Dans son récit, Claire Touzard lutte contre la pluralité des alcoolismes. En ce sens, elle rétablit un lien entre les bons vivants qui boivent régulièrement, seul ou en société, et le mythique pilier de bar qui carbure au pastis à 9h du mat. Pour elle, l’alcool n’est plus un phénomène différent selon les classes sociales mais un problème qui touche potentiellement tout le monde.

Sans Alcool fonctionne comme un appel au questionnement. La déconstruction des injonctions de la culture française va de pair avec une interrogation sur la place de la sobriété. Reconnaître son alcoolisme et arrêter de boire devient aussi compliqué que de se confronter au regard de l’autre. Les remarques de proches sur le prétendu excès de son choix conforte l’autrice dans son propos : la sobriété est mal vue.

« Dans nos milieux, les gens picolent, c’est avéré, personne ne s’avouera jamais alcoolique, mais personne n’est sobre non plus – être sobre, ça signifie que l’on a un problème. »

Sans Alcool, Claire Touzard

Au fil du livre, Claire Touzard se dresse comme une des voix des Alcooliques Anonymes. Une des missions qu’elle se fixe est celle d’améliorer l’image de ce groupe pour enfin décrire son caractère nécessaire. Une preuve de plus que le témoignage de l’autre peut devenir la condition de son propre rétablissement.

« Les AA, c’est la solution gratos, mais aussi la solution du cœur : ici, on remplace ses maux non pas par une molécule, mais par les mots des autres. »

Sans Alcool, Claire Touzard

Autobiographie d’une reconstruction 

Enfin, cette autobiographie devient le lieu d’une reconstruction personnelle. Au long de sa réflexion, Claire Touzard nous livre chaque problème qui se cache derrière son expérience de l’alcool et les étapes de son parcours. Sous les yeux du lecteur, elle lève le voile sur les zones grises de son passé. Sa lucidité retrouvée, elle comprend que la mémoire de certains événements ou soirées ne reviendra pas. Ainsi, elle apprend à vivre avec cette part d’inconnu et s’en nourrit pour apprendre à se connaître à nouveau.

« C’est sans doute le plus dur parfois, lorsqu’on arrête de boire : reluquer le pire de soi, les yeux dans les yeux. »

Sans Alcool, Claire Touzard

Pour finir, Sans Alcool est le récit d’une double histoire d’amour. Celle d’un amour propre retrouvé. Mais aussi celle d’un homme nommé Alexandre, photographe rencontré avant la sobriété, qui en a été l’élément déclencheur et un des piliers de son parcours.

« Depuis que j’ai arrêté, je suis spectatrice de la consommation des autres. Ce n’est pas moralisateur : je tente, pas cette observation, de percer le mystère de notre rapport à la boisson. »

Sans Alcool, Claire Touzard

Grâce à la tonalité très personnelle que prend ce récit, le pari est tenu : on ne retrouve aucun aspect moralisateur. Claire Touzard donne à voir à son lecteur à la fois son parcours personnel et le cheminement de sa pensée comme un témoignage. Elle ne se dresse ni comme modèle ni comme contre-modèle. En somme, ce livre à la fois fluide et enrichissant devient le récit authentique d’une guérison.

Sans Alcool, Claire Touzard, éditions Flammarion, 19,90€

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