ARTThéâtre

Rencontre avec les directeurs du Théâtre 14 : « La culture sauve l’humanité »

© Carole Sertillanges

Situé dans le 14ème arrondissement de Paris, au 23 avenue Marc Sangnier, le théâtre 14 a ouvert en janvier 2020. Il est de ce fait tristement représentatif de notre époque : il n’a ouvert, en tout et pour tout, que dix semaines. Nous avons rencontré Édouard Chapot et Mathieu Touzé, les co-directeurs, pour parler COVID, survie, société, et théâtre, bien entendu.

C’est écrit dans la brochure disponible à l’entrée : le théâtre 14 est devenu expert en retrouvailles. Après avoir titubé entre ouverture, fermeture, réouverture pendant presqu’un an, le petit théâtre est maintenant, comme tous les autres, à nouveau fermé. Cependant, cela n’empêche pas ses directeurs de fourmiller de projets, afin d’affronter cette période avec toutes les armes à leur disposition. Rencontre.

Édouard Chapot et Mathieu Touzé. © Diane Arques

Mathieu Touzé est comédien, metteur en scène, directeur de compagnie et, désormais, directeur de théâtre. Amateur et pratiquant de théâtre depuis qu’il a dix ans, il a monté divers spectacles. L’un d’entre eux, Un garçon d’Italie, a particulièrement été reconnu par la presse et le public. En parallèle de diriger le théâtre 14, il continue la mise en scène, et espère notamment monter On n’est pas là pour disparaître, d’Olivia Rosenthal, en septembre.

A ses côtés, Edouard Chapot nous confie en souriant que, en ce qui le concerne, ce n’est pas son profil artistique qui fait sa force. Après des études de Droit-Histoire de l’Art, il a entre autres travaillé en structure à La Colline. Son arrivée dans le secteur du théâtre a été provoquée par sa passion en tant que public, de lecteur, qui l’a conduit à chercher un métier tournant autour de la scène, sans pour autant ressentir le besoin de créer. Ce projet du Théâtre 14 était parfait, en ce qu’il nécessitait un profil administratif comme Edouard, associé à un profil créateur, comme Mathieu.

Comment vous êtes-vous retrouvés à la tête du Théâtre 14 ?

M.T  : Le théâtre 14 est un projet de la mairie de Paris. On a répondu à l’appel de projet en août 2018. Ce projet correspondait exactement à ma vision du théâtre, à mon envie de le transmettre et de le faire vivre. Avec Édouard, on avait déjà fait une candidature il y a longtemps qui n’avait pas abouti. Dans le cas du Théâtre 14 le directeur partait, mais l’administratrice aussi. Il y avait donc deux places qui se libéraient sans pour autant créer des difficultés d’une double candidature avec deux salaires pour un poste. Donc là toutes les cartes semblaient nous être favorables, tout nous ouvrait les portes. On s’est dit que c’était pour nous. 

E.C  : C’est allé très vite. On a eu l’occasion de défendre nos idées et notre projet, pour ensuite être nommés en décembre 2018. La prise de poste était prévue en janvier 2020, car le théâtre devait subir une grande phase de travaux esthétiques et techniques. 

Dans quelle lignée le théâtre 14 s’inscrit-il  ?

M.T   : L’idée ici, c’était de travailler autour des formes de théâtre. On a pensé le lieu en fonction du maillage parisien, donc très dense, avec des établissements qu’on aime beaucoup, comme les grands théâtres nationaux mais aussi municipaux. Ils ont une programmation puissante en termes d’esthétique. Nous, on avait envie de proposer un équilibre d’artistes reconnus et d’artistes au travail plus émergent, confidentiel, réunis autour de la manière de «  faire théâtre  ».

Cette logique-là nous amène plus souvent vers des formes contemporaines. On est notamment très attachés aux écritures, et à une forme de théâtre assez exigeante. On arrive donc à environ 50 % de noms reconnus dans le théâtre public et l’autre moitié peu ou pas connus. À ce niveau-là on a plutôt bien réussi notre coup. 

En même temps, on arrive à créer un vrai lien avec le public avec cette programmation : c’est là qu’on se rend compte que le mot « exigence » n’est pas forcément péjoratif. Les publics ont beaucoup moins d’à-priori que ce que l’on pense. A partir du moment où on sait que c’est exigeant, qu’il y a de l’exemplarité présentée, les gens viennent. 

Y a-t-il des artistes particuliers qu’il vous tient à cœur de représenter  ?

M.T  : En parallèle à la programmation, on travaille sur nos idéaux de société, en étant attentifs à nos propres constructions et déconstructions. On essaye d’avoir une programmation plutôt paritaire au niveau des metteuses et metteurs en scène. En effet, on considère ce métier comme à la source de la création et du pouvoir. Plus que les comédiens, c’est la mise en scène qui compte dans le geste artistique. Cela ouvre une réflexion sur la perception des œuvres par les publics en fonction du sexe du metteur en scène. Le public, dont nous évidemment, habitué à voir des pièces davantage masculines. Il pourrait avoir été conditionné par cela, et accueillerait donc mieux les pièces montées par des hommes.

Je ne pourrais pas du tout identifier ce qui caractérise une représentation masculine plutôt que féminine. Mais depuis que l’on a commencé à programmer, on se rend compte qu’il est beaucoup plus difficile, techniquement, de produire une femme plutôt qu’un homme. Que ce soit au niveau du financement, du public, ou de la presse. Cela nous pousse à réfléchir là-dessus. Je ne pense pas que les publics soient plus masculins que féminins, au contraire, ce qui rend la question légitime et intéressante.

On se pose aussi la question d’avoir une programmation représentant la diversité française, et en particulier parisienne  : c’est-à-dire avec des artistes aussi racisés, et de se demander, s’il n’y en a pas, pourquoi ?

Vous parlez d’exigence dans le travail et dans vos choix : comment concilier cet élément avec votre vision d’une société théâtrale égalitaire ?

M.T : L’idée n’est pas de programmer pour programmer. On ne va pas répondre aveuglement à des idéaux politiques ou sociaux. Il s’agit simplement de se poser la question de pourquoi on fait les choses, comment on les fait. Surtout, on se demande si notre programmation répond à notre vision de la société. On ne va évidemment pas programmer des gens dont le travail ne nous intéresse pas, et ne colle pas à notre ligne.

L’idée est de programmer des projets qu’on estime, qu’on va défendre, issus d’un travail exigeant. En revanche on va se poser des questions larges. Quand on va faire notre travail de curateurs, de recherche d’artistes, on va davantage porter notre attention sur certains artistes, parce qu’on sait qu’on va avoir plus de mal à les trouver.

Mais le Théâtre 14 est bien plus qu’une simple salle de spectacle n’est-ce pas ?

E.C  : Oui ! Entre autres choses, on accompagne les compagnies émergentes au sein d’un incubateur. C’est un dispositif de soutien sur le long-terme, au sein duquel on accompagne une équipe artistique pendant une saison entière. Ce peut être sur la diffusion d’un projet, les montages, ou bien les répétitions. On essaye vraiment de s’adapter à chacun. Cette année on travaille avec 3 compagnies à la place de 2 au vu de la situation particulière. On a gardé celles de l’année dernière même si les spectacles ont cessé, et on en a rajouté une.

Le hall du Théâtre 14 © Carole Sertillanges
Vous avez également ouvert différents projets au public : Il y a l’université populaire, le club 14…

E.C  : Mathieu parle de la parité et de la manière de programmer, de nous-mêmes, de la réflexion sur nos pratiques  : et bien l’université populaire c’est ça, c’est une réflexion sur nos pratiques. C’est une autre manière d’approcher le monde que par le seul prisme du théâtre. C’est ce qu’on fait, nous, au quotidien. Donc on partage ça dans notre université, on invite des artistes, on fait des conférences. On voudrait également faire des masterclass. Pour l’instant le théâtre est fermé, mais ce serait une manière de partager la création et la pensée théâtrale. 

On a également ouvert des ateliers de théâtre, pour amateurs mais aussi pour professionnels, afin de continuer à les accompagner durant cette période.

Le Club 14, c’est encore une autre approche  : habituellement, on est sur du théâtre de texte. On a voulu ouvrir un peu plus la sphère, montrer tout ce qui se fait dans le Théâtre avec un grand T. Ce qui nous permet d’accueillir des formes artistiques hybrides, liant théâtre et danse, musique etc. Ca répond vraiment à ce besoin de diversification. L’idée est de faire vivre le club en deuxième partie de soirée, ce qui permettrait aussi de travailler les publics. Il y a des gens qui ne viendront que pour la pièce, d’autre que pour le club, certains pour les deux. Ainsi, l’idée est de continuer à partager tout ce qu’il se fait. 

Avez-vous un commentaire particulier à faire sur la situation culturelle actuelle, vous qui la voyez d’un point de vue interne  ? 

M.T   : Je suis très inquiet par ce qui est en train de se passer, à pleins de niveaux. Au-delà de la fermeture de l’arrêt, etc. Il y a tout ce qui se dessine en sous texte. Par exemple le peu d’intérêt porté à la culture. Moi je pense que la culture est fondamentale dans notre société. Le rayonnement français vient de la culture, de nos auteurs, de la mode, du cinéma. Notre histoire rayonne de culture, d’art, et pas forcément de politique et d’économie. Le pays où il y a le plus de touristes au monde brille de par ses monuments, son art.

Je ne comprends pas pourquoi les gens ne sont pas d’accord avec ce discours là. Et ce qui se dessine, c’est une dégradation de nos conditions d’existence. Les gens trouvent que ce n’est pas grave que nous soyons à l’arrêt. Pourtant, il y a tout un secteur d’activités qui est très large et très important et qui dépend de l’art. Les photographes, attachés de presse, agents… eux aussi sont à l’arrêt.

La culture permet de sauver une partie de notre humanité. On met sur la table nos défauts, nos erreurs, nos mauvaises habitudes, nos malheurs. Il y a un rôle cathartique de la culture, on extériorise, on expulse. Et maintenant ce n’est plus possible, il n’y a plus de débat, de pensées complexes. La culture permet d’initier le débat, et de changer la conception des choses. Et là on va vers un monde sans tout ça, un monde assez inquiétant.

Vous n’avez ouvert que 10 semaines en tout, à cause de la pandémie mondiale. Comment avez-vous géré cela, et quel impact cela a eu sur le théâtre, son ouverture, vos projets  ? 

E.C  : On a transformé notre activité pour faire vivre un peu le théâtre. On a fait des représentations professionnelles, on a créé une fabrique de théâtre et de la pensée, on accueille des auteurs, des philosophes, qu’on partage en live avec le public. En revanche, on n’a jamais pensé à filmer les représentations. On en n’a pas les moyens techniques, ce n’est pas le meilleur moyen de rencontre avec le public, mais à côté de ça on a fait ce qu’on pouvait pour garder le lien. 

Pendant le premier confinement on faisait des lectures, par les artistes associés, tous les jours à 18h. Tout ça a pour but général d’accompagner les spectacles pour que le public, une fois qu’il pourra revenir, se retrouve au plus proche du théâtre. 

Que pensez-vous de l’utilisation du virtuel dans un secteur comme le théâtre, où le contact est si important ?

M.T  : On est à fond pour le virtuel, pour la communication avec le public, mais on n’est pas spécialement convaincus par la captation en direct, car ça ne rend pas la même intensité. En revanche, on est très actifs sur les réseaux sociaux, on relaie des informations, on crée du réseau, on développe une présence très importante qui est primordiale pour garder le contact. 

On a voulu fournir des moyens de contourner le spectacle, de créer des ponts autour du spectacle, du travail des artistes etc. C’est un moyen pour les gens de découvrir au-delà de l’oeuvre, de rencontrer les acteurs, d’approfondir leur travail. On avait déjà l’idée de construire ça, avec des podcasts, des salons où l’artiste se présente, des masterclass. Ca nous intéressait déjà, mais le confinement a accéléré cela, et tout est devenu directement virtuel. Et grosse nouveauté  ! On va bientôt ouvrir un site en parallèle à celui du théâtre, qui regroupera toutes les actions que l’on va mener, et qui permettront de suivre l’actualité du théâtre, malgré la fermeture.

Malgré la pandémie, c’est donc un théâtre en effervescence que le Théâtre 14. Bien loin de se faire arrêter par les conditions actuelles, Mathieu et Édouard redoublent d’efforts pour faire vivre l’art du théâtre, et tout ce qu’il nous apporte.

Théâtre 14, 23 avenue Marc Sangnier 75014 Paris. Métro Porte de Vanves (ligne 13)
Bus 58 et 95 – T3 Didot. Infos et programmation

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in ART