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Rencontre avec Iliona – « J’aime bien faire tout et son contraire »

Iliona © Roxane Diamand

© Roxane Diamand

Quelques jours avant la sortie de son tout premier EP, Tristesse sorti ce vendredi, nous avons plongé, tête la première, dans l’univers mélancoliquement autodidacte de la jeune Iliona. Rencontre.

Françoise Hardy, Barbara, Claude François… Depuis 2019, du haut de ses vingt ans, Iliona s’attèle à chanter les plus grands. Mais la jeune femme, véritable couteau suisse – ou plutôt bruxellois – est une bouffée d’indépendance. Elle compose, produit, interprète, monte. Elle détonne et intercepte son auditoire de sa voix douce et franche. Depuis, on compte quatre singles solos au compteur, parmi lesquels Moins joli qui l’entraîne loin de sa chambre isolée et la bouscule sous les feux des projecteurs. Les mots bleus, les yeux bleus, le premier EP de l’artiste est à son image : pluriel et mélancoliquement envoûtant. Tristesse sorti ce vendredi nous rend heureux. C’est un mardi gris, dans un 18ème arrondissement aux trottoirs glissants, qu’Iliona nous a ouvert les portes de sa belle mélancolie.

Iliona, tu as vingt ans, tu es belge et originaire de Bruxelles. Aujourd’hui, tu es interprète, compositrice et autrice et je crois que tu fais du piano depuis toute jeune. Quand et pourquoi as-tu commencé à faire de la musique  ?

Iliona : Je faisais du piano pour le plaisir et j’écrivais pour le plaisir. C’est un peu gnan gnan mais c’était pour extérioriser des trucs. C’était un peu comme un journal intime, c’était un défouloir de faire du piano, de chanter des chansons qui existaient. J’ai toujours écrit, j’ai toujours chanté et fait du piano. Mais quand j’ai commencé à véritablement écrire des chansons de A à Z, j’avais quinze ans à peu près…

Beaucoup d’artistes ont été bercé.e.s dans le milieu musical ou artistique au travers de leur famille, de leurs proches… Est-ce que c’est ton cas  ?

Oui, franchement mes parents accordaient de l’importance à la musique, sans en faire réellement, mais ils accordaient beaucoup d’importance à l’art. Je faisais beaucoup de dessin et ils m’encourageaient grave. Ils trouvaient ça trop cool. Ils m’emmenaient dans des musées… Donc oui, c’était naturel un peu pour moi.

Avec quelle musique as-tu grandi, quel artiste ou genre musical  ?

Un peu des trucs américains, anglophones, ce qui était à la mode quand j’étais petite  : Lily Allen Alicia Keys… Ce sont des albums que mes parents avaient. Mon père écoutait et écoute toujours de l’électro. Ma mère accorde beaucoup d’importance aux mots et mon père vraiment pas du tout, il n’écoute que la musique. Quand je lui montre des chansons que j’écris c’est trop drôle. Par exemple, quand je leur ai fait écouter l’EP, m’a mère m’a fait des remarques et des commentaires vraiment que sur les paroles, et mon père il est incapable de dire ce que j’ai dit dans la chanson. Vraiment, il n’entend pas ce qu’il se passe dans une chanson (rires). C’est deux parties de moi.

Quand on écoute tes titres, on a l’impression que l’écriture est tout aussi, si ce n’est plus, importante que la musique en elle-même. Et, plus on réécoute tes mots, plus on se rend compte que tu as une écriture très imagière, en un sens. Dans Rattrape-moi , tu dis « Pas de sens, seulement des mots », tu n’as pas besoin d’en dire beaucoup pour t’exprimer. Est-ce que c’est cette pudeur que tu recherches ou est-ce que t’es juste pudique de manière générale ?

Ce n’est même pas une question de pudeur car je dis facilement des choses assez trash dans mes chansons. En fait, j’ai l’impression que les sentiments – parce que moi mon but c’est vraiment d’écrire des sentiments, des sensations, par rapport à des situations données – sont plus faciles à expliquer par des détails. Par exemple, si tu expliques à ta meilleure pote ta soirée d’hier, tu t’es embrouillée avec ta pote et tu lui racontes, tu ne vas pas lui dire “ Là, je me sentais comme ça”… J’ai l’impression que c’est en donnant des petites clés de lecture sur une image que l’on comprend le mieux un sentiment.

Pourquoi tu écris, pour extérioriser  ?

Ouais, juste pour ça. Et quand je vais bien, je n’arrive pas à écrire.

La première fois qu’on t’a écoutée c’était sur Instagram avec ta cover de Voilà de Françoise Hardy. On te l’a déjà dit je crois, mais ce sont des influences qui se ressentent en t’écoutant. Tu peux nous citer quelques noms de celles et ceux qui t’ont influencés ?

J’ai beaucoup écouté Barbara, Françoise Hardy… J’écoutais pleins de trucs, dont Michel Polnareff, que je cite moins souvent mais que j’écoute énormément. Claude François aussi… Et là, depuis quelques mois, j’écoute Lio tous les jours. J’ai une obsession, j’adore.

Le titre Rattrape-moi est construit autour d’une prod assez rap, voire trap. Tu en écoutes beaucoup ?

En vrai, j’écoute du rap comme tout le monde. J’en ai écouté tôt quand même, j’avais 12-13 ans, mes potes ne comprenaient pas pourquoi j’écoutais ça. C’étaient encore des trucs un peu old school, il n’y avait pas encore de la chanson dedans. J’écoutais des artistes que mes potes-mec me montraient mais qui n’étaient pas du tout connus, à Bruxelles et tout. Et j’aimais trop, je ne saurais pas dire pourquoi. Et plus les années ont passées, plus on a ajouté de la mélodie dans le rap, pas seulement au niveau vocal mais dans des instrus inspirées d’autres sous-genres (électro, etc.), et ça m’a influencé.

Il me semble que c’est toi qui composes tes prods et tu t’es entourée d’un label indépendant, Artside. C’est important pour toi de garder cette indépendance  ?

Grave, c’est hyper important. Même depuis que j’ai signé ici, je suis trop chiante avec eux (rires). Je garde trop la main sur tout, jusqu’au moindre détail. Je crois que ça fait partie de mon caractère. Puisque j’ai commencé à sortir mes chansons toute seule, en faisant mes clips et mes visuels toute seule sur mon ordi, je faisais du bricolage… Pour moi c’est complètement ancré en moi cette façon de faire. Même si, maintenant, heureusement qu’on m’aide car je n’aurais pas le temps de tout gérer. Mais je fais quand même chier tout le monde.

Jusqu’à maintenant tu as collaboré et composé sur les projets d’Ana Diaz. Là ton premier EP, Tristesse, sort le 5 février. Des artistes t’encensent – même Patrick Bruel je crois (rires). Comment tu te sens par rapport à ça, ça te fait peur  ?

En fait, c’est trop bizarre parce que, premièrement, j’ai commencé à sortir mes chansons pendant le confinement, donc les seuls retours que j’avais c’était des trucs sur Insta, des commentaires sur Youtube… Même pour Patrick Bruel je n’étais pas du tout au courant et je l’ai appris parce que l’on m’a envoyé un DM sur Insta. Et tu te réveilles un matin et tu vois ça, c’est trop bizarre  ! Et en fait, cette année, j’ai l’impression que ça a été une succession de moments où je suis devant mon téléphone et je me dis “Non  ? !”. En plus Paris, ce n’est pas ma ville, je n’y suis pas beaucoup, et quand je reçois de la force d’artistes français ça me fait bizarre. Mais en même temps ça me fait trop plaisir, c’est juste incroyable et je n’aurais jamais imaginé que ça m’arriverait. C’est allé super vite, ça me choque je te jure. C’est inconcevable dans le sens où j’ai l’impression que je suis toujours à Bruxelles dans ma chambre. Du coup, recevoir des messages de personnes que je voyais à la télévision… Je n’arrive pas à le réaliser et c’est juste trop cool. J’ai l’impression d’être une enfant face à cette situation.

On peut dire que c’est le titre Moins joli qui t’a donné le plus de visibilité jusqu’à maintenant. C’est une ballade en piano-voix que tu as décrite en interview comme « une chanson de rupture classique ». A nous, elle nous donne l’envie de se faire larguer et d’écrire. Ton premier EP s’appelle Tristesse… C’est le sentiment qui t’inspire le plus ? Est-ce que c’est moins facile d’écrire sur tes joies ?

Quand j’écris une chanson ou quand je donne un titre à une chanson, les mots me viennent hyper naturellement mais je ne sais pas toujours pourquoi. Ça résonne en moi. J’étais sûre du nom Tristesse mais, en même temps, je ne savais pas trop pourquoi. On me dit souvent que j’écris des chansons d’amour. Je réponds souvent que non, qu’il y a aussi des chansons sur l’amitié, sur la famille… C’est souvent sur les relations. En analysant vraiment les similitudes, en effet, c’est la tristesse qui revient le plus. Mais ce n’est pas la tristesse d’une situation. Pour moi, la tristesse fait partie de moi et fait partie de tout le monde. Ce qui m’intéresse ce n’est pas de dire que je suis triste, ça tout le monde s’en fout, c’est de comprendre pourquoi je suis triste. C’est pour ça que je crois que c’est un exutoire d’écrire, c’est comme une séance de psy. Quand je finis une chanson, je me sens soulagée d’un poids. C’est ça qui m’intéresse.

C’est une tristesse quasi universelle que tu racontes sur Moins joli

La rupture dont je parle dans Moins joli n’était pas aussi mignonne que dans la chanson, évidemment. Mais j’avais besoin de la rendre un peu mignonne. Je pense que l’EP porte bien son nom au final, alors que je n’avais pas prévu que ce soit aussi logique.

L’Outro de l’EP, Baguette magique, est à mon sens le titre le plus introspectif de ton projet, tu nous parles de l’évolution de tes relations dans le temps, notamment avec ta famille… Pourquoi ce titre, Baguette magique  ?

Cette chanson-là j’ai failli la supprimer de l’EP parce que c’était trop pour moi. Je n’ai pas l’impression d’être timide dans mes chansons mais dans Baguette magique j’avais l’impression d’en avoir un peu trop dit. Mais, en même temps, ça m’a fait ultra du bien de l’écrire. C’est la première fois que j’écris autant sans filtre ou, en tous cas, en visant moins une situation particulière. Au moment où j’ai écrit la chanson, j’étais submergée par des milliards de trucs… Et depuis que je suis petite, quand je suis dans cet état-là, ma mère me demande  : “Là, si tu avais une baguette magique, si tout pouvait être exactement comme tu le veux dans ton cœur, comment ce serait  ?”. Et je trouve que c’est un bon moyen de s’écouter et de retirer tout le superflu. Une baguette magique qui enlève tous les autres paramètres. C’était une bonne conclusion pour l’EP, je crois.

C’est véritablement un morceau touchant et brut. Tu fais aussi le parallèle avec ta musique, tu dis «  la musique me tue  ». Est-ce que la musique t’isole  ?

C’est difficile à dire. C’est un changement de vie un peu radical mais que j’ai aussi voulu. C’est aussi mon âge je pense. Ça me rassure de me rendre compte que toutes mes potes qui sont en train de faire des études sont exactement dans la même situation finalement. C’est juste que moi j’ai l’impression d’avoir tellement bataillé pour en arriver là, j’avais des œillères et peut-être que je ne me rendais pas compte que j’étais en train de gâcher des choses à côté. La musique c’est un vrai travail. Et on ne se rend pas forcément compte mais il y a quand même un truc glauque à glorifier la musique de quelqu’un qui est assez triste pour écrire des chansons. Mais maintenant je me rends compte que ça va aller. C’est un choix et, dans tous les cas, je ferai ma musique toute ma vie. Il y a énormément de points positifs dans la musique mais il y aura toujours des moments où je serai toute seule dans ma chambre.  

Surtout si tu es autonome sur une partie du processus. Sur la composition notamment…

J’étais déjà très solitaire étant ado. C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai commencé à écrire des chansons. Je m’ennuyais énormément, partout où j’allais. A part quand j’apprenais à faire des trucs, où je faisais ma musique. Faire de la musique mon métier ça m’a isolé car j’ai encore moins de temps pour ma vraie vie… Mais j’ai l’impression que c’est le prix à payer. D’autant que je rencontre pleins de gens et je rencontrerai les personnes qui écouteront ma musique.

Marguerite est un titre intrigant. Il s’agit seulement d’une prod électro qui n’est pourtant pas un interlude parce qu’il résonne vraiment comme une chanson à part entière. Tu peux nous en dire plus, c’est toi qui l’as faite ?

Oui, c’est moi qui l’ai faite. Mon père écoute beaucoup d’électro et des trucs assez planants, des espèces de mix qui durent une heure. Ça tourne dans la maison et tu ne sais même pas qui c’est (rires). Il écoute aussi de l’électro assez signé, comme RONE par exemple, et j’aime trop ça. Je sais que c’était un risque de mettre Marguerite dans l’EP car c’est une chanson sans parole mais ça m’a fait du bien de la composer. Parfois se détacher des mots ça fait du bien aussi. Dans la musique sans parole il y a un atout énorme qui est que tu laisses les gens vivre leur truc. Là, la musique est triste, un peu angoissante mais aussi dansante. Mais il n’y a pas plus d’informations que ça, donc tu en fais ce que tu veux. C’est le genre de chose que j’aime bien écouter.

Dans cet EP, tu t’éloignes du carcan de la chanteuse qui doit chanter.

L’EP je voulais vraiment le construire en mettant le plus de choses différentes qui me ressemblent. C’était évident qu’il fallait mettre une chanson électro, au même titre qu’un piano-voix.

Dans la même veine, sur Reste, ta voix est vocodée. Toute cette énergie digitale, informatique revient par touches. Quelle place tu donnes à cet univers  ?

Ce que j’aime bien dans ces sonorités-là, c’est qu’il y a un truc un peu brutal. J’aime bien faire tout et son contraire. J’ai écrit Moins joli et, deux mois plus tard, j’écrivais Reste et j’avais besoin de faire quelque chose qui n’avait rien à voir. Parce que je m’ennuie trop vite. Je pars d’une chanson française considérée comme mignonne et sage – parce que j’adore ça – mais je déteste la position de sage. Ce sont juste des pans différents de mes goûts musicaux. Faire une prod c’est habiller la composition et lui donner un caractère et une intention.

Et justement, tu composes comment  ?

Ça dépend. Des fois, j’ouvre mon ordi et je trouve un synthé qui déchire, je fais ma prod et je compose en même temps. Ce sont vraiment des impulsions. Parfois, je vais avoir envie d’une énorme guitare électrique et, d’autres, je suis juste au piano.

Ce qui est marquant aussi chez toi c’est ton identité visuelle assez marquée et homogène, que cela soit sur tes réseaux sociaux, tes clips et sur la pochette de Tristesse. Il y a un truc très holographique et rétro. En plus, tes quatre singles sont clipés, fait assez singulier pour être noté. C’est important l’identité visuelle pour toi et comment la travailles-tu  ?

Oui, trop. Avant de penser au fait que la musique pouvait être un métier, je voulais trop faire soit du ciné, soit de l’illustration. Je filme tout, je prends des photos de tout. Je fais même des montages parfois. Je m’occupe de pas mal de choses qu’on sort. C’est l’autre partie artistique en moi. C’est ce que j’aurais fait si je n’avais pas fait de musique. J’allie les deux et ça me va trop bien.

Mais tu travailles toute seule ou tu as une équipe qui t’accompagne et qui t’aide  ?

J’ai toujours des idées très précises de ce que je veux. Je me suis entourée au fur et à mesure de pleins de gens avec qui ça matchait. C’est hyper précieux. J’ai un photographe avec qui je travaille tout le temps, qui s’appelle Daniil Zozulya à Bruxelles. Et une photographe trop cool à Paris, Roxane Diamand. Et ils comprennent tout ce qui est dans ma tête… Je ne pensais même pas que c’était possible  !

Tu es programmée aux Francofolies 2021. Tu as hâte de défendre ton projet sur scène  ?

Yes, au Luxembourg. J’ai trop hâte. Il y a un côté qui me fait peur parce que c’est nouveau et je pense que c’est véritablement un métier à part entière d’être sur scène. Mais j’ai trop hâte de rencontrer les gens qui m’écoutent. Et puis de voir la vie tout simplement  ! J’ai envie d’être cohérente aussi sur scène avec des lights en rapport avec la musique, une mise en scène etc. Ça va être un vrai travail mais j’espère qu’on y arrivera.

Tu écoutes quoi en ce moment  ? Tu regardes quoi  ? Un petit conseil  ?

Comme je t’ai dit, j’écoute vraiment beaucoup Lio en ce moment, toute la journée  ! Au niveau du texte, de la mélodie, de la prod, je trouve ça incroyable. Et sinon, je regarde Succession, une série OCS. Elle est tellement bien que je la re-regarde.

Dernière question  : on est encore en début d’année, qu’est-ce que l’on pourrait te souhaiter pour 2021  ?

Je ne sais pas, c’est trop flou… En vrai, ce que je souhaite le plus, c’est qu’on arrête avec le Covid (rires). Que ce soit fini. Je suis l’une des rares personnes, je pense, qui a bien vécu cette année 2020. J’avais du travail, ça m’a empêché de trop déprimer. Et là, je sens que c’est trop  ! J’espère juste que tout le monde va être en bonne santé, surtout, et que l’on s’aimera tous plus. Qu’on tire profit de cette situation horrible et que tout le monde soit bienveillant.

Auteur·rice

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