LITTÉRATURE

« Ma vie avec Apollinaire » – Un poète pour ami

Guillaume Apollinaire

© Guillaume Apollinaire, extrait du poème du 9 février 1915, éditions Gallimard

François Sureau a, depuis l’adolescence, un ami que beaucoup de littérateurs envieraient : Guillaume Apollinaire. Le confinement a été pour le récent académicien l’occasion de revenir sur la vie du poète, de raconter avec amour et nostalgie cette amitié magnifique, hors du temps.

Les langueurs des journées de printemps 2020 ont au moins permis à François Sureau de conter la relation qui le lie depuis son adolescence à Guillaume de Kostrowitzki, dit Guillaume Apollinaire. Car ce n’est ni en biographe, ni en critique que l’écrivain récemment élu à l’académie française s’adresse à ses lecteurs, mais bien en ami de « Guillaume  ». Il ne cherche pas pas à lui rendre justice, « un poète est hors d’atteinte » ; c’est avec nostalgie que nous découvrons comment la vie du poète a influencé celle de l’écrivain, pourtant séparés de plusieurs décennies.

« Je n’avais rien vécu qui vaille, je n’avais rien à dire […] Je voulais être écrivain et c’était tout. Je voulais la même tête et le même costume qu’Apollinaire. »

Ma vie avec Apollinaire, François Sureau

Sur les traces du poète assassiné

À l’heure de l’immobilisme et de l’isolement imposé, quelques échos du monde dans lequel Apollinaire vécut nous parviennent. François Sureau nous raconte à rebours les aventures entre deux siècles de l’auteur des « Calligrammes ». La mort du poète, emporté par la grippe espagnole en 1918, à deux jours de l’armistice, est ainsi le point de départ de ce court récit. Sa naissance en est la conclusion. Les trente-neuf ans de sa courte existence sont dévoilés par séquence, les passerelles sont tendues au travers du XXème siècle et tissent la relation entre l’écrivain et le poète. Aux côtés des deux amis, nous sommes sur les boulevards parisiens, dans les rues ensoleillés de Nice et voyageons à leur suite au début du siècle, dans ce « monde nouveau » dont Apollinaire « attendait de grandes choses ».

Fleurissent les anecdotes, tels ces quelques jours emprisonnés à la Santé pour avoir été accusé à tort du vol de la Joconde. Ou encore sa naturalisation sous les drapeaux, après avoir été fait officier dans l’armée régulière. A l’instar de poète Alan Seeger, ou de l’écrivain Blaise Cendrars, engagés dans la Légion Étrangère, il sera hanté par sa participation dans une guerre qui n’est pas la sienne, si ce n’est par amour pour le pays qui les a accueilli. Apollinaire fut de tous les combats durant les quatre ans de la « Der des Ders », jusqu’à cet éclat d’obus qui lui vaudra une opération au trépan, et une célèbre photographie au visage bandé.

Apollinaire, c’est surtout des amours aussi marquantes que célèbres, dont les relations retentissantes sont consacrées par ses écrits. Annie Playden, Marie Laurencin, Madeleine Pagès, Louise de Coligny-Châtillon… ces liaisons parfois tumultueuses, ombrageuses, feront naître autant de célèbres poésies – le Pont Mirabeau en souvenir de Marie Laurencin, les poèmes à Lou issus de sa correspondance de guerre – mais également une production pornographique considérable, parfois très crue. Des amours qui éclairent la personnalité du poète, qui se croisent et se mélangent dans le récit de François Sureau.

« Apollinaire était homme à chercher le double effet du sang qui afflue dans les corps caverneux et d’un cœur essoré, dans le même temps, par la jalousie comme une serpillère. »

Ma vie avec Apollinaire, François Sureau

Enfin, les amitiés de Guillaume, dans le microcosme avant gardiste précédant la guerre auquel succédera les excentricités du mouvement surréaliste, sont rapportées avec une certaine mélancolie. François Sureau le dit lui même : il est l’homme de ces années-là. Il nous partage la proximité de l’auteur d’Alcools avec Picasso, Marx Jacob ou Braque, pour qui il aurait « ferraillé inlassablement » dans ses critiques, et nous laisse entrevoir quels ont pu être ces temps d’expériences, ces recherches d’esthétiques nouvelles pour ce nouveau monde qui arrivait. Comme on entrebâillerait une porte sur le passé, nous ne pouvons qu’observer à la dérobée ces fragments de scènes rappelant le foisonnement intellectuel qui a vu s’épanouir tant de de grands artistes dans le Paris de la belle époque.

Un récit polyptyque, dense et sincère

Bien qu’il ne se revendique aucunement spécialiste d’Apollinaire, l’érudition de François Sureau est bien là, et le récit est dense de références. On est tenté à chaque page de se plonger dans la biographie d’un tel pour s’étonner de la véracité des propos rapportés.

Chaque chapitre s’ouvre sur une nouvelle période et aborde une à une les différentes personnalités du poète. Apollinaire amant, Apollinaire soldat, Apollinaire critique et journaliste se succèdent et se mélangent. Autant de vies différentes auxquelles François Sureau trouve des correspondances dans la sienne. De la découverte de Guillaume, dans la bibliothèque familiale, à son service militaire puis ses débuts d’écrivains, le poète est là, par dessus son épaule, l’approuve et le soutient. Chacun marche dans les pas de l’autre, partageant les même visons, rêvées ou réelles. La complicité est manifeste. Même dans les vers qu’on lui reproche encore ( « Ah Dieu ! que la guerre est jolie Avec ses chants, ses longs loisirs » dans Calligrammes, « L’Adieu du cavalier », 1918), Sureau explique, dément et défend son compagnon. Apollinaire a payé pour voir. Il cherchait dans l’art un moyen de conjurer le sort.

La naissance d’un écrivain est souvent le fruit d’un complexe parcours intérieur. Écrire quelque chose qui vaille, voilà une obsession qui a paralysé plus d’une plume. En s’affublant dès sa jeunesse d’une pipe identique à celle de son idole, François Sureau rêvait les miracles de la vie d’écrivain. Mais ce sont les vers de Guillaume qui lui auront donné une « recette pour la gloire » : « Portez sur vous quatre stylographes, buvez eau claire, ayez le miroir d’un grand homme et regardez-vous souvent dedans sans sourire. »

Un texte bref, qui, malgré les époques tourmentées qu’il lie à un siècle de distance, ne peut se détacher d’un regard tendre sur le passé, sans en adoucir les drames. Apollinaire s’est trouvé là un compagnon sincère et loyal.

Ma vie avec Apollinaire de François Sureau, éditions Gallimard, 16 €)

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