CINÉMA

« Le cinéma selon Jean-Pierre Melville » – Ressortie d’un ouvrage majeur

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Près de cinquante après sa première parution, le livre d’entretien avec Jean-Pierre Melville mené par Rui Nogueira se présente dans une nouvelle édition, chez Capricci. Accompagné d’un chapitre supplémentaire, l’ouvrage permet d’approcher au plus près la figure du cinéaste.

« De toute façon, personne ne me pose jamais les questions que j’aurais envie que l’on me pose. Personne. Et surtout pas vous ! », c’est par ces mots que Jean-Pierre Melville répond à Rui Nogueira quand celui-ci lui demande s’il voit d’autres questions à poser à propos de L’Aîné des Ferchaux. Au fil du livre, on retrouve cette idée d’un dialogue impossible, comme si les discussions qu’il aimait n’étaient plus possibles. Il se voit dans la préface comme « le dernier témoin vivant d’un certain cinéma d’avant-guerre », renvoyant par cette phrase la conception d’un débat à égalité avec Rui Nogueira. Si le livre est si beau, c’est qu’il fait écho avec modestie de la nostalgie qui s’empare de Jean-Pierre Melville.

L’entretien mené par Rui Nogueira s’attache à évoquer chronologiquement l’œuvre de Jean-Pierre Melville, de son premier court-métrage réalisé en 1946 jusqu’au Cercle rouge. L’ouvrage est facile d’accès et offre une approche sur la construction des films, de l’idée du scénario à une pensée du montage. Ce qui intéresse le journaliste est davantage l’histoire du cinéma qu’une réflexion esthétique. Sa simplicité est une grande force.

L’art du mensonge

C’est un petit gamin de six ans qui se frotte à une caméra Pathé-Baby qui deviendra un cinéaste important dans le paysage français. Jean-Pierre Melville, dans un circuit logique, est cité par Quentin Tarantino ou John Woo. Le livre d’entretiens revient en arrière, tente de tisser des liens avec des cinéastes des années 1930, pour mieux faire ressortir la nostalgie qui occupe l’esprit du réalisateur. Ce goût du passé se noie chez lui dans une passion pour le mensonge, ou tout du moins par une réécriture de l’histoire. Le journaliste Rui Nogueira semble sceptique face à certains déclarations : « Melville : vous avez l’air de me prendre pour un menteur ».

LE CINÉMA SELON JEAN-PIERRE MELVILLE

C’est probablement une inquiétude face à la modernité, celle qui éloigne les regards des individus. « Je ne crois pas que les citadins, les gens aliénés par les villes, ne puissent encore être bons », déclare-t-il. Cette phrase n’est pas anecdotique, elle exprime la passion du cinéaste pour le genre du western. Ce genre qui exalte les grands espaces, qui charrie une mythologie et qui oblige les hommes à tuer, à croiser le regard.

Comme un goût d’Amérique

Né Jean-Pierre Grumbach à Paris en 1917, l’homme s’appelle désormais Melville, comme un écho à l’écrivain mondialement célèbre pour Moby Dick. La baleine monstrueuse qu’il pourchasse, c’est une certaine vision du cinéma qui tire vers l’épure. La première partie de sa filmographie est étonnante et lorgne davantage du côté du cinéma français des années 1930, malgré son rejet affiché pour certains films. Progressivement, il va se tourner vers le genre policier. Il y livrera ses plus beaux films (Le Samouraï en tête) avant de revenir à l’histoire. Cette histoire qui le hante, qui l’obsède comme un fantôme et qui occupe une bonne partie de l’échange avec Rui Nogueira.

Il a fallu une vingtaine d’années pour que Jean-Pierre Melville fasse une adaptation de L’Armée des ombres, un livre écrit par Joseph Kessel en 1943. « D’un récit sublime, merveilleux documentaire sur la Résistance, j’ai fait une rêverie rétrospective, un pèlerinage nostalgique à une époque qui a marqué profondément ma génération ». En revenant aux sources, il contamine l’histoire d’un parfum policier. C’est un film majeur, probablement le plus beau de Melville. Le chapitre du livre s’attache à la biographie du cinéaste et offre des pages très sincères sur un homme qui ne s’est jamais vraiment remis de la Seconde Guerre mondiale. Il est donc tout à fait logique qu’un chapitre sur Le Chagrin et la Pitié vienne se greffer à cette nouvelle édition. Le livre en sort renforcé.

Pour aller plus loin, une conférence sur Jean-Pierre Melville par Nicolas Saada :

 

Le cinéma selon Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira, Éditions Capricci, 2021. 22 euros.

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