CINÉMALITTÉRATURE

« La Transgression selon David Cronenberg » – Le corps, terrain de jeu

© Playlist Society

La Transgression selon David Cronenberg explore le corps humain dans la filmographie du cinéaste canadien. L’auteur saisit parfaitement ce cinéma organique qui transgresse les corps, les sexualités et les esprits. Un essai maîtrisé et captivant.

Publié le 21 janvier et écrit par Fabien Demongeot, La Transgression selon David Cronenberg met à l’honneur le cinéaste canadien dans ce dernier ouvrage made in les éditions Playlist Society Il succède au récent essai sur Christophe Honoré, et plus antérieurement à Christopher Nolan, les frères Scott (Tony et Ridley – pas la série américaine diffusée à l’aube des années 2000), les soeurs Wachowski, Paul Verhoeven et tant d’autres.

Prod DB © Alliance / DR CRASH (CRASH) de David Cronenberg 1996 GB/FRA/CAN avec David Cronenberg sur le tournage d’apres le roman J.C Ballard

Docteur en Lettres modernes et en Études cinématographiques, auteur pour la revue en ligne Le Rayon vert, Fabien Demongeot s’est penché sur l’entièreté de l’œuvre de D. Cronenberg. Par l’angle logique de la transgression et de l’organique, l’auteur articule une réflexion pertinente en trois parties : transgression corporelle, transgressions sexuelles et transgressions psychiques. Le corps humain est le terrain de jeu principal du réalisateur. Il est sujet de dégradation physique, de métamorphoses, de réinvention voire de transmutation comme le cinéma du réalisateur, jouant avec les formes et les genres.

Avant d’être cinéaste, David Cronenberg a fait des études en biologie. Cette appétence, il l’associera au cinéma expérimental qu’il propose dès ses premiers courts métrages à la fin des années 1960. Son premier long-métrage sorti en 1969, Stereo, parle de jeunes cobayes prêt à tester différentes expériences sexuelles menées par un parapsychologue. Le tout bercé par une voix off déconnectée de l’image. Le jeune réalisateur s’amuse avec les images comme un jeu de Kapla ou de Lego où toutes les combinaisons sont possibles. Mais pour rencontrer le succès et devenir le maître du « Body Horror », il lui faudra revenir peu à peu à des structures narratives plus classiques tout en renforçant ses thèmes dans un cinéma gore et angoissant où le corps reste au centre du dispositif.

« Un observateur de la nature humaine qui redéfinit par le biais du corps notre rapport au monde, à l’esthétique à la morale  »

La Transgression selon David Cronenberg, Fabien Demongeot

Cinéma des métamorphoses

L’auteur analyse à travers la filmographie complète du cinéaste canadien comment les corps évoluent, à travers les maladies corporelles ou psychiques, jusqu’à créer de nouveaux organismes vivants, des enveloppes mutantes. Entre les pulsions de vie et de mort, les personnages cronenbergien s’émancipent dans la chair et le sang par l’intervention du médical créant l’horreur : les enfants monstres et les manifestations physiques ignobles de Chromosome 3, un médicament donnant naissance à des médiums capable de faire exploser (dans une scène culte) des têtes dans Scanners, la détérioration du corps mi-humain/ mi-insecte dans La Mouche, les pratiques gynécologiques des jumeaux de Faux-Semblants ou encore le corps pratiquement mécanique de Rosanna Raquette dans Crash et l’érotisation de sa cicatrice – pour ne citer qu’eux.

Fabien Demongeot s’attarde à raison sur la redéfinition des concepts de beau et de laid présentée par David Cronenberg dans son cinéma. Il dissèque notamment la sensualité des personnages qui tendent dans Crash vers une forme de nouvelle sexualité, où l’enveloppe corporelle est un lieu d’expérimentation érotique. Les transgressions sexuelles et les zones d’ombres sont multiples. Aussi nombreuses que la complexité des cerveaux, organe à part entière sur laquelle la dernière partie de l’ouvrage se concentre, puisque corps et esprit sont intrinsèquement liés.

La folie humaine est finalement disséminés dans chaque film par la schizophrénie (Faux semblants), les hallucinations (Maps to the Stars), les visions (Dead Zone) le contrôle des esprits (Scanners) ou l’hystérie (A Dangerous Method) et les troubles psychiques partagés par l’ensemble des personnages. À travers ces dysfonctionnements, la déshumanisation – qui atteint son paroxysme dans Cosmopolis – est au cœur du cinéma de David Cronenberg et se mêle à l’art et à la technologie, dressant le portrait d’une société qui ne ressent plus rien.

Dead Zone de David Cronenberg © MARY-X Distribution

Malgré la présence forte de la psychanalyse dans l’œuvre de David Cronenberg, il n’est jamais psychologisant inutilement et surtout ne porte ni jugement ni empathie sur le comportement de ces personnages, se contentant de les montrer aux spectateurs.rices. L’auteur de cet essai saisit avec brio les différentes nuances constituantes de son cinéma. Fabien Demeongeot présente ici un texte passionnant, étayé par des références littéraires, artistiques et psychanalytiques, donnant envie de (re)plonger dans les méandres organiques et transgressives de la filmographie de David Cronenberg. Un essai rare, parfaitement anglé et maîtrisé de la première à la dernière page : « Tour à tour expérimentale, gore, fantastique et dramatique, l’œuvre de Cronenberg est un corps protéiforme. À l’image des êtres qui la peuplent, elle est ouverte à toutes les métamorphoses. »

Chromosome 3 de David Cronenberg © D.R.

La Transgression selon David Cronenberg de Fabien Demangeot chez Playlist Society. En librairies depuis le 21 janvier 2021, 14 euros.

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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