« Je veux me battre partout où il y a de la vie » – La force militante contre l’aliénation fasciste

Crédits : Editions Hors d’Atteinte

Qualifiée par l’empereur Guillaume II de «  sorcière la plus dangereuse du Reich allemand », «  principale théoricienne du féminisme socialiste » selon la philosophe et militante Angela Davis, Clara Zetkin inspire autant qu’elle questionne. A travers un regroupement de lettres et de discours, Je veux me battre partout où il y a de la vie expose les cheminements de l’une des premières politiciennes communistes européennes. 

La perception de Clara Zetkin est complexe. Le chancelier Helmut Kohl l’a tenue pour co-responsable de la destruction de la République de Weimar, tandis que le gouvernement Mitterrand a instauré la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, en son honneur. Aux côtés de Rosa Luxembourg et Alexandra Kollontaï, elle a mis en place les piliers du féminisme socialiste. Suivie, menacée et surveillée par le gouvernement, elle a consacré sa vie à la révolution communiste ainsi qu’à l’unification des femmes prolétaires contre le fascisme.  

« Des milliers de personnes ont rejoint le fascisme. Il est devenu un asile pour sans-abri politiques. [ Les dirigeants fascistes ] s’imaginent que la volonté ferme de créer quelque chose de nouveau et de meilleur sur le plan social suffit à surmonter tous les antagonismes de classe. L’outil censé leur permettre de réaliser [cet] idéal serait un Etat fort et autoritaire. »

Clara Zetkin

La force, la rage et l’épuisement de la lutte

Bien avant Umberto Eco, Clara Zetkin analyse l’émergence du fascisme en Europe et surtout du nazisme en Allemagne. Citoyenne de son pays, ses écrits évoluent sur la question, passant de la prévention au boycott pour aboutir à la déception épuisée. Alors âgée de 75 ans, presque aveugle, elle prononce son dernier discours en tant que doyenne du Reichstag en 1932. Face à une tribune constituée de sections d’assaut en uniforme vert-de-gris, elle appelle les travailleurs.ses à constituer un front uni contre les dangers du fascisme. Elle mourra un an plus tard. 

Dans un rapport daté de 1923, elle écrit : « L’une des racines du fascisme est bien la décomposition de l’économie capitaliste et l’Etat bourgeois. (…) Il ne se manifeste pas seulement par une extrême paupérisation du prolétariat, mais aussi par la prolétarisation de très larges couches de la petite et moyenne bourgeoisie, par la situation désespérée de la petite paysannerie et la misère noire des intellectuels. » Elle démantèle donc le fonctionnement d’un système de pensée opportuniste qui, par le biais d’une crise économique sans précédent, a pris les rênes du pouvoir. Se faisant passer pour la nouvelle façon de faire de la politique, le fascisme a étendu ses tentacules dans toute l’Europe en proposant un programme vague basé sur des promesses populistes et un libéralisme économique carnassier. 

« Il est clair que le fascisme présente des caractéristiques différentes selon les pays. (…) Il présente néanmoins deux traits constants : d’une part un programme en apparence révolutionnaire s’appuyant (…) sur les courants, les centres d’intérêt et les revendications de très larges masses sociales et, d’autre part, le recours à une terreur extrêmement brutale et violente. »

Clara Zetkin

Clara Zetkin n’a pas dérogé un seul instant à ses principes. Fervente défenseuse de la IIIème Internationale, elle n’a eu de cesse de pointer du doigt les sociaux-démocrates, les réformistes et les dissidents du parti. Au milieu de la rage et de l’énergie qu’elle a mis en marche au profit de la révolution prolétarienne, ses écrits dépeignent parfois un manque de recul à l’égard des agissements communistes.

Femmes de tous les pays

Au cœur du tumulte historique dont elle a été témoin, Clara Zetkin s’est appuyée sur les militantes de son entourage. La sororité qu’elle vit avec Rosa Luxembourg lui apporte beaucoup de force et de soutien. Son assassinat sera, pour elle, un déchirement aussi bien personnel que militant. En 1919, elle lui écrit : « La seule chose qui nous éclaire est que nous nous comprenons dans notre souffrance. (…) Hier, les journaux annonçaient que ces malfaiteurs du gouvernement t’avaient mise en prison. Je me suis effondrée. (…) Mon unique Rosa, je sais que tu partiras fière et heureuse. Je sais que tu n’as jamais souhaité mourir autrement qu’en te battant pour la révolution. » Tenaillée entre l’injustice et le désespoir, Clara Zetkin n’a pas pour autant abandonné son combat. 

Toute sa vie, elle se sera battu pour unir les femmes du prolétariat autour d’un féminisme communiste qui aujourd’hui peut sembler daté. En effet, celui-ci gommait volontiers les couleurs de peau et les religions au profit de la révolution communiste. Cette idée transparaît dans un article qu’elle écrit à propos de son invitation au club des femmes musulmanes en 1926. Pour l’autrice, il ne fait aucun doute que le communisme a libéré ces femmes. Elle exotise leur apparence et rapporte leurs propos à travers une émotion grandiloquente qui envahit le récit de leurs expériences. 

« Dans ce que Zetkin dit de la lutte pour la libération des femmes musulmanes, on trouve un message absolument pertinent (…) aujourd’hui. La classe ouvrière et les femmes opprimées sur le plan de la race affrontent l’oppression sexiste d’une façon qui reflète les interconnexions objectives réelles et complexes entre l’exploitation de classe, l’oppression raciste et la suprématie masculine. »

Angela Davis, Préface à Clara Zetkin, Selected Writtings

Mais certaines idées restent assez visionnaires. Elle dénonce, par exemple, la mise en place d’un féminisme bourgeois et raciste qui ne serait qu’une muselière déguisée à destination des femmes prolétaires. Aussi, elle insiste sur le fait que « le droit de vote [des femmes ] sans la liberté économique  n’est ni plus ni moins qu’un chèque sans provision. » 

Clara Zetkin est donc une militante de son époque puisqu’elle a participé à bâtir l’idéologie communiste européenne des années vingt en étant convaincue qu’elle serait l’alternative efficace contre le fascisme. Si certains de ses raisonnements présentent aujourd’hui leurs limites, la ferveur qui se dégage de son combat continue d’insuffler de la force au travers de ses mots. 

Je veux me battre partout où il y a de la vie, Clara Zetkin. Edition Hors d’Atteinte, 19 euros.

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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