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« La Familia Grande » : dire et décrire le silence

Camille Kouchner

© Photo : Camille Kouchner/Wikicommons

Depuis quelques semaines maintenant, le livre La Familia grande  fait beaucoup parler de lui. À l’origine du mouvement #MeTooInceste, il est d’abord un livre touchant sur le sujet de la famille. 

Cette semaine encore, la démission de Frédéric Mion, président de Sciences Po accusé d’avoir tu les agressions d’Olivier Duhamel, rappelle la parution du livre de Camille Kouchner. Depuis début janvier, le livre La Familia grande n’a de cesse de secouer l’actualité et certaines classes politiques et sociales. Il semble être l’étincelle qui a provoqué l’embrasement de ce combat. Comment ne pas avoir peur, en ouvrant les premières pages, de trouver des détails sordides, des descriptions glaçantes. Pourtant, en se plongeant dans l’œuvre, on trouve un réel travail littéraire.

Le récit de Camille Kouchner ne se réduit pas à l’agression de son frère. Certes, il est l’événement central de leur vie et du livre. Toutefois, il s’agit de l’histoire d’une grande famille, de ses membres, d’explosions internes, le tout créant un socle bancal pour des enfants en construction. Telle semble être la conclusion du propos de l’autrice. Le livre est également le symbole d’une prise de parole difficile et qui dit parfois ses hésitations. 

Dans l’intime du schéma familial 

L’inceste, point central de l’œuvre, n’est que l’apogée d’un autre phénomène plus complexe mis en place. En effet, Camille Kouchner ne l’évoque pas pendant la première moitié du livre. L’autrice partage d’autres fêlures de son enfance comme le divorce normalisé de ses parents, l’hyper sexualisation à l’œuvre au sein de sa famille, la distance du père, l’abandon de la mère et les remarques du beau-père adulé. 

« À l’enterrement de ma mère, le souvenir des fleurs partout et de ces gens que j’ai longtemps aimés. À l’enterrement de ma mère, le souvenir de ces gens au loin, qui ne se sont pas approchés. Ceux de l’enfance, du Sud, de la famille recomposée. La familia grande. »

Camille Kouchner

Le livre s’ouvre sur de grandes retrouvailles qui n’ont rien de festif. Elles sont le prétexte pour l’autrice de présenter les personnages principaux de sa vie et de son œuvre, les membres de la « familia grande ». Au gré des premiers chapitres, Camille Kouchner rend hommage à sa mère, célèbre essayiste de gauche, et à leur relation parfois compliquée. Le portrait de la mère parfaite, aimante et intelligente, laisse place progressivement à un abandon.

« Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître. Nous étions le rappel de sa vie obligée. J’étais sa crainte, son impossibilité. Le jour où j’ai perdu ma grand-mère, j’ai perdu ma mère. À jamais. » 

Camille Kouchner

Le point de vue adopté est double : l’autrice veut garder les émotions et les pensées de l’enfant qu’elle a été. En parallèle, elle pose sa réflexion d’adulte pour décortiquer les événements vécus. C’est ainsi qu’elle parvient à dépeindre les difficultés des relations familiales qu’elle connaît.

Démêler les silences

Pour pouvoir faire comprendre au lecteur le contexte des agressions sur son frère, Camille Kouchner installe dans le livre un climat de confiance. Elle détaille l’importance du beau-père dans sa vie, comme pour justifier l’amour et la protection qu’elle lui apporte. Comme pour expliquer ce long silence. Camille Kouchner ne cache pas l’amour qu’elle portait à son beau-père. Elle ne cache pas non plus le soutien qu’il lui a apporté lorsque sa mère s’éloignait d’elle.

Cette transparence narrative donne à voir la puissance des mécanismes de domination. Elle permet à l’autrice de déconstruire ce silence dont elle est faite « prisonnière ». Tout en admettant la gravité indicible du vécu de son frère jumeau, Camille Kouchner démontre comment elle aussi a été victime de son beau-père. Le silence, pourtant vu comme la solution facile, agit sur la femme en double condamnation : son beau-père l’a faite taire dans son enfance mais ensuite c’est son frère qui lui demande de ne rien révéler.

« J’ai senti mon frère affronter une peur infinie. J’ai entendu sa voix me conjurer à la fois de me taire et de parler. J’ai compris que, si pour la première fois c’était moi qui mettais des mots sur nos silences, son calvaire prendrait une nouvelle réalité. »

Camille Kouchner

Tout au long du livre, l’autrice dit son tiraillement entre la parole et le silence. Mais ce constat permet en conclusion de démontrer l’importance du livre-même. Au fil des péripéties de la famille, la libération de la parole s’impose à elle, le silence n’est plus une option.

« Préférer rester dans le silence, c’est fuir, manquer de courage. […] Crier plus fort que les autres, ça n’est pas qu’égocentrique, c’est aussi extrêmement valeureux, très courageux. » 

Camille Kouchner

Une écriture de la reconstruction 

Enfin, ce livre n’est pas seulement le symbole de la parole qui vient après le silence. Il est également le signe d’une lente reconstruction. Retracer rétrospectivement les événements qui ont marqués la vie de la grande famille permet à Camille Kouchner de comprendre différents mécanismes. L’évidence de la parole se fait progressivement. De la même façon, l’autrice apprend à vivre avec son sentiment de culpabilité.

N’allant pas jusqu’au pardon, Camille Kouchner cherche à comprendre l’attitude des membres de sa famille. Tout d’abord, elle entend la douleur de son frère et reconnaît son propre consentement du drame. Ensuite, elle comprend la volonté de silence de ce dernier. Enfin, elle soulève les enjeux de pouvoirs cachés sous le silence des membres lointains de cette prétendue grande famille de Sanary.

« Être dans la confidence est pour les plus faibles d’entre eux un moyen renouvelé de témoigner leur soumission à mon beau-père, outil le plus efficace pour prêter allégeance au souverain, lui jurer fidélité. »

Camille Kouchner

La fin du roman s’adresse directement à sa mère et son beau-père. Pour la défunte, elle garde toute l’expression de son incompréhension, tous les reproches et les sentiments paradoxaux qu’elle ressent à son égard. Les derniers mots sont dédiés au beau-père et le condamnent. Dans cette adresse directe, elle rappelle la loi et crie l’injustice qui a été commise sur la petite fille qu’elle était à 14 ans. Enfin, elle parvient à se libérer, ne serait-ce qu’un peu, de la culpabilité qui la ronge depuis trente ans.

« J’ai senti mon frère affronter une peur infinie. J’ai entendu sa voix me conjurer à la fois de me taire et de parler. J’ai compris que, si pour la première fois c’était moi qui mettais des mots sur nos silences, son calvaire prendrait une nouvelle réalité. »

Camille Kouchner

La familia grande, Camille Kouchner, éditions Seuil, 18€

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