« Irréversible » – Le mythe de la rue sombre

© Carlotta Films

En 2002, Irréversible fait la controverse en raison de sa représentation explicite d’un viol. Avec des scènes choc montées dans le désordre, le long-métrage de Gaspar Noé devient très vite culte. Ne serait-il pas temps de désacraliser le mythe ?

Et si Gaspar Noé nous l’avait faite à l’envers ? Et si son film culte au montage antéchronologique, remis dans l’ordre à l’occasion de sa ressortie en salle en août dernier, n’avait pas le sens qu’on lui prêtait ? Et si sa subversion ne tenait pas tant de la violence de ses images que de celle de son arc narratif ?

A travers la représentation des groupes subalternes, Irréversible n’est qu’un énième théâtre complaisant pour l’exercice de la domination masculine. Au programme, un Vincent Cassel qui serre les dents et pour qui la violence physique et verbale devient un trait de personnalité. Il évolue aux côtés d’un Albert Dupontel, éternel « mec bien » dont on pardonne l’aigreur, la jalousie, la lourdeur. La caméra peut bien s’agiter : dans ce long-métrage, les lieux communs restent bien reconnaissables.

Une histoire de vengeance

Que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Irréversible recèle de petites trouvailles ingénieuses. La composition des plans donne du sens au récit. L’improvisation s’exerce dans un cadre maîtrisé et on trouve indéniablement cette alchimie, cette complicité qui manque à tant de castings. Que le film soit inversé ou présenté dans sa version originale, l’immersion est totale. Et le son n’y est pas pour rien, évidemment. Simplement, l’intrigue n’a rien de novatrice. Pire, derrière le vernis progressiste qu’on y associe parfois, c’est une image bien rétrograde qui transparaît.

D’emblée, une mise en garde s’impose dans cette critique : le film, interdit aux moins de 16 ans, mêle violences verbales, physiques et sexuelles. Impossible de faire l’impasse sur cette énième réinterprétation du mythe de la ruelle sombre. Irréversible n’est pourtant pas l’histoire d’un viol. Le film lui consacre un plan séquence fixe interminable où Alexandra (Monica Bellucci) se débat laborieusement alors que son agresseur l’empoigne, la sodomise, la roue de coups. Non, il s’agit d’une histoire de vengeance.

Marcus (Vincent Cassel) découvre sa copine inconsciente sur un brancard. Le corps mutilé. Le récit est celui de sa peine, du cheminement de pensée qui le mène du choc à la violence, accompagné de son ami Pierre (Albert Dupontel), ex-petit copain d’Alexandra. Gaspar Noé nous embarque donc dans un «  rape and revenge » movie classique mais d’auteur. Un recyclage de poncifs misogynes qui n’a finalement rien de subversif, que le film nous entraîne de la rue des prostituées au Rectum, un club gay parisien aux pratiques BDSM.

Les premières minutes du film donnent le ton. On parlera de transgression. De « mecs qui déconnent » à qui on dit que c’est grave. Et puisqu’il n’y a « pas de méfaits » mais « que des faits », la complaisance sera de mise. La vengeance est le droit de l’homme selon un des personnages, non sans expliquer que le viol n’est pas « une affaire de tapettes ». Et ça tombe bien : Marcus n’est pas une tapette. Il le répètera plusieurs dizaines de fois pendant le film que l’on puisse s’en assurer.

Monica Bellucci, Vincent Cassel et Albert Dupontel dans Irréversible © Unifrance

Une affaire de tapettes

« Au commencement il y a l’injure » écrit Didier Eribon dans Réflexions sur la question gay, un essai philosophique de 1999 sur la culture homosexuelle. Par cette phrase, l’auteur de Retour à Reims entend montrer que l’insulte crée la catégorie. Dans Irréversible, elle mène le récit du début à la fin. Si le montage est à l’envers, l’ordre social reste quant à lui bien en place.

L’injure devient un prisme à travers lequel tous les subalternes sont regroupés puis confondus. Quelques dialogues suffisent à identifier les « anormaux », les « déviants ». Le film juxtapose « chinetoque de merde », « sales pédés » et autres « putes » transgenres dont on exhibe le pénis pour révéler l’identité. Reste à savoir ce que l’association de la transidentité à l’exposition des parties génitales a de si subversif. Du côté de la clientèle du Rectum à la sexualité brutale, sale et bruyante, il semble que le portrait se passe également de nuances. Ce club gay dont l’évocation mobilise un champ lexical homophobe d’une richesse inouïe, est un triste exemple de cette catégorisation par l’injure.

Mais qu’importe, toute la narration se développe du point de vue de Marcus, quitte à évincer Pierre qui incarne une masculinité plus cérébrale, plus rationnelle. C’est par son regard que les autres groupes et les événements prennent du sens. Le flou de l’action se dissipe au profit de la grille de lecture de Marcus.

Son ami tente vainement de contrebalancer les coups et les injures de son ami avec quelques excuses timides et une animalisation assez malvenue. Le professeur de philosophie se paie la « tête de primate » de Marcus et le singe dans la lassitude générale : « moi vouloir manger, moi vouloir baiser ». C’est un festival. Et que serait un festival sans performance ?

Performances de genre

C’est un jeu. Marcus bombe le torse, Pierre courbe l’échine. Les performances se confrontent et se complètent. La plus éloquente reste celle de l’agresseur, une masculinité accomplie ; active, dominante, vulgaire, brutale. Dans un long plan séquence statique, « le Ténia » commente le viol qu’il est en train de commettre. Comme s’il fallait ajouter l’horreur à l’insoutenable. Tout y passe. Putophobie, provocation, paternalisme, insulte, menace. Il faut choquer le bourgeois avec un contre modèle radical de masculinité. Contre modèle qui devient vite révélateur de la monstruosité qui sommeille en chacun des personnages masculins. Les fameuses pulsions. « Le Ténia » désinhibe la violence des deux acolytes, mus par leurs rêves de vengeance.

Mais là encore, Gaspar Noé ne choque plus personne. S’il pousse la performance de genre masculine à son paroxysme, il épargne à ce développement tout regard critique. Le véritable choc advient dans un autre basculement. Arrivé au Rectum, Marcus devient pour la première fois objet de désir, et non plus sujet désirant. Le club gay devient alors un lieu d’altérité radicale pour cet homme qui se voit constamment sexualisé. Et ce renversement semble une des plus jolies pistes du film, bien qu’il soit vite balayé par les coups.

L’hostilité pour le lieu d’un personnage qui revendique tant son hétérosexualité se traduit par un long plan séquence sombre et mouvementé pour accompagner la descente dans le club. Un long plan dans lequel on distingue quelques pénis en érection, des clients dans des costumes en cuir, un briquet qui longe le torse nu d’un homme… A ces images furtives s’ajoutent des bruits de gémissement, de coups de fouet, de coups. Un imaginaire glauque et brutal saisissant d’opacité. Évidemment, le club est souterrain, comme s’il fallait associer davantage le lieu à un imaginaire infernal.

Car Irréversible est un film d’hommes. De vrais hommes. Ceux qui baisent. Ceux qui mènent l’action. Ceux qui règlent les problèmes. Ceux qui « déconnent ». Ceux qui violent.

On arrache à Monica Bellucci quelques cris, un ou deux pas de danse, des plans sur sa robe moulante avant que le film ne se termine. Rôle de composition. A ses côtés, d’autres femmes, d’autres objets. « Une brune, une blonde » énumère Marcus pendant la soirée alors que les filles l’accueillent avec des cris d’euphorie. Toutes manifestent un intérêt pour lui et semblent sexuellement disponibles, qu’il soit entreprenant ou non. La plupart de ces figurantes sont anonymes dans le film. La seule femme avec laquelle il n’entre pas dans un rapport de séduction est l’amie d’Alex, enceinte (Isabelle Giami).

Le temps détruit tout

Dans Irréversible, « le temps détruit tout ». La citation fait office d’ouverture dans la bouche du regretté Philippe Nahon et de clôture du film, affichée comme un slogan, un processus caractéristique cher au réalisateur français. Mais s’il est dit et répété que « le temps détruit tout », tout porte à croire qu’il construit au contraire le rapport aux personnages et conditionne notamment notre empathie. Gaspar Noé l’avouait lui-même lors de la réédition du film.

Avec son montage antéchronologique, le film nous met en position d’enquêteur aux côtés de Pierre et Marcus. Tous deux apparaissent d’abord en situation de vulnérabilité. L’un sur un brancard, l’autre menotté. Quand ils découvrent le Rectum dans la scène suivante, ils sont les seuls à porter de la rationalité dans ce milieu qui leur est hostile. Rationalité dont on a tant besoin à se stade. Pas étonnant que l’on se place de leur côté, en particulier de celui de Pierre qui semble refuser la violence (et la regretter après les coups d’extincteur qu’il inflige à l’agresseur supposé d’Alex).

Alors qu’on suit les deux agents du récits, on perçoit au contraire Alex comme un motif de souffrance pour les deux hommes plus que comme un personnage à part entière. Elle est définie par son statut de victime, elle est celle qui a été violée, la raison de cette vengeance. Ce statut n’est ni contesté ni contestable puisque le viol est représenté et qu’il correspond à la représentation du mythe de la rue sombre, trop souvent considéré comme le « véritable viol ».

Ce statut de victime favorise une grille de lecture culpabilisante : tous les comportements d’Alex sont lus avec la conscience de la suite. On lui reprochera aisément sa robe trop courte, trop moulante, son départ seule de la boîte, l’emprunt du passage… Avec le viol en tête, certaines des phrases qu’Alex prononce prenne un autre sens (« La jouissance d’une femme, c’est la jouissance du mec. Si je sens que le mec ne jouit pas, je suis bloquée » explique-t-elle à Pierre qui l’interroge dans le métro sur sa vie sexuelle). 

Bien plus qu’un viol, c’est l’histoire d’une vengeance. Celle de deux hommes qui auront le privilège de définir ce monde hostile qui les entoure. Ce monde ne leur appartient pas, il leur est étranger, inconnu, inaccessible en un sens. Il leur faudrait les mots des autres pour concevoir ce désordre, ce bordel auquel le film refuse l’hétérogénéité. Loin de célébrer les minorités, Irréversible leur tourne le dos. Ce que le temps détruit le plus reste sûrement les victimes.

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