MUSIQUE

« For The First Time » – Black Country, New Road sur la bonne voie

 © Black Country, New Road / Ninja Tune

Deux ans après avoir fait son apparition, le sextuor Londonien livre un premier album sous forme de manifeste d’un rock hybride profondément moderne et tourmenté.

Écumer les scènes, faire ses armes dans les pubs, caves et salles de concerts avant de pousser la porte des studios pour enregistrer, vite et bien, un premier album pour repartir illico sur les routes : tel semble être le nouveau crédo de bon nombres de récentes formations indépendantes.

Emmené par Isaac Wood et regroupant la plupart des anciens membres de Nervous Conditions (dont les accusations d’agressions sexuelles visant leur chanteur mirent fin au projet au début de l’année 2018), les sept membres de Black Country, New Road semblent décidés à rattraper le temps perdu et s’inscrire dans cette nouvelle mouvance, tout en établissant leur propre trajectoire.

© Bjorn Lebowski

Repérés par Dan Carey (Speedy Wunderground), producteur de Goat Girl et aujourd’hui signé chez Ninja Tune, la formation livre ici six titres menés tambour battant pour 40 minutes de musique au compteur ; le choix de la concision, et d’une certaine efficacité.

Saint-Phonie du nouveau monde

Le disque débute avec un pattern de batterie prenant, à la production léchée, organique et profonde, sur laquelle se rajoute un ostinato mélodique aux oscillations synthétiques. Puis des teintes cuivrées apparaissent, et c’est un monde nouveau qui s’entrouvre. Instrumental est sobre, élégant, efficace. Son mélange des timbres rappelle Horse Lord ; son entrée en matière le mythique Unknown Pleasures de Joy Division, transposé pourtant dans un contexte carnavalesque. Sa dimension folklorique, proche de la musique Klezmer dont viennent plusieurs membres du groupe, permet d’entrer dans ce nouvel état par le franchissement d’une étrange frontière, porte ouverte vers les possibles qui semble inclure toutes les sensibilités et questionnements esthétiques comme structurelles du moment. Obsession des boucles, des motifs répétés, des ritournelles transcendantes et des orchestrations soignées : l’humain est bien derrière tout cela. Et à l’heure où les machines dominent les sonorités et principales tendances de la pop actuelle, il est bon d’entendre ici d’autres horizons, d’autres préoccupations.

Athens, France rappelle d’emblée un autre groupe, voisin de son mais aussi de route : black midi. Si la comparaison est évidente d’un point de vue musicale, elle l’est aussi au niveau esthétique, conceptuel, à l’image de ces photogrammes qui ornent les clips, sites et réseaux sociaux des deux formations. Premier single de la formation réalisé début 2019, il propose un ton à la fois incisif, désinvolte et mélancolique, avec un chant qui rappelle les confessions excentriques de Geordie Greep ou les plus intimes percées narratives de Tim Darcy (Ought). Noir c’est noir, mais il y a de l’espoir.

Now all that I became must die before the forum thread / The cursed vultures feed and spread the seeded daily bread / And I guess I found out / What it’s like

Black Country, New Road – Athens, France

En entendant ce titre, on pense bien-sûr à Slint, auteur d’un des disques fondateurs du post-rock (Spiderland) mais aussi à Shellac  : deux influences plus que consciente, puisque présente dans les paroles du groupe ( « I have always been a liar, just to think I could’ve left the fair with my dignity intact and fled from the stage with the world’s second best Slint tribute act » puis, plus loin « I try to free myself from the grip of Shellac nails » ). Mais pas seulement.

Black Country, à la croisée des chemins

De références et de citations, le disque comme les paroles en sont truffés. On y croise notamment, pêle-mêle : Richard Hell (« I wish all my kids would stop dressing up like Richard Hell »), Scott Walker (« I am ‘modern Scott Walker’ »), Kanye West (« Leave Kanye out of this, leave your Sertraline in the cabinet »), Bruce Springsteen (« Wheelie-ing down Thunder Road tonight » ), des références bibliques («  After I sacrified the goat […] with Abraham and Isaac  ») mais aussi des mentions de l’entourage proche du groupe, comme black midi (« I told you I loved you in front of black midi » ), Famous et son chanteur Jack Merrett (« I told my friend Jack that “it could ‘ve been you” ») et même une autocitation avec la mention d’un titre du side-project The Guest par le chanteur Isaac Wood (« I check my phone and make the sound like “Theme from Failure” performed, but just for you »).

Cette avalanche de citations alliant pop culture et références plus exigeantes, typique des premières générations nées avec internet, participe à la photographie d’un instant, profondément intime et biographique, où vies privées, expériences personnelles et collectives se mêlent et s’unifient.

« Je ne pense pas que ce soit un album incroyable, mais je pense que c’est une représentation honnête de ce à quoi nous étions et de ce à quoi nous ressemblions lorsque ces chansons ont été écrites. »

ISAAC WOOD (APPLE MUSIC)

Si la modestie des membres semble par moment masquer l’indiscutable qualité de ce premier effort et jouer sur de vieux modèles, c’est pour mieux bâtir de nouvelles normes, de nouveaux espaces à conquérir. En effet, si la formation s’inscrit bien dans une esthétique de rock à guitare, ces dernières sont ici pourtant si rugueuses, instinctives et saisissantes, détachées de tout effets illusoires ou ornementations ostentatoires qu’elle semblent acquérir de nouveaux paramètres sonores, autonomes.

Et si elles peuvent être salissantes, à l’image du début de Science Fair, c’est pour mieux jouer ensuite sur la retenue, le contraste et la remise en question d’éléments sonores comme structurelles, les espaces de tensions et de silences entre sons numériques, électriques, analogiques, acoustiques. Car il y a chez Black Country, New Road -ou désormais BCNR pour les intimes- deux atouts majeurs, en plus des guitares, synthétiseurs, basse et batterie qui ornent la couleur instrumentale du groupe : un violon et un saxophone, qui permettent d’étoffer le son global et de mener l’ensemble vers des territoires proches du (free) jazz et de la musique savante. Le chant-parlé, digne héritier de la tradition contemporaine du sprechgesang allemand, ajoute également à l’aspect avant-gardiste de l’ensemble.

Moments fort du disque, Sunglasses se situe justement dans cette sphère , quelque part entre The Psychotic Monks et Swans, Après une longue exposition se concluant par un lointain cousin cuivré de la protéiforme transition d’A Day In A Life des Beatles, le morceau entame sa seconde vie à mi-parcours, avec cet accord répété et ce rythme de batterie clair, binaire et salvateur. Le saxophone de Lewis Ewans établi alors des lignes de contre-champs entêtantes et parcellaires tandis que les paroles d’Isaac Wood, rédemptrices et donnant soudain tout son sens au titre (« I am invincible in these sunglasses »), émettent à nouveau un recul bienvenu sur l’œuvre en cours d’accomplissement des jeunes musiciens. A l’image du criant et socratique « And I am so ignorant now, with all that I have learnt » scandés et répétés comme un mantra face à ces connaissances, ces savoirs et expériences qui nous paralysent parfois plus qu’ils ne nous aident.

Track X convoque Steve Reich dans son écriture pointilliste, phasée et pensée comme un continuum sonore néo-tonal, tout comme de douces influences plus colorées, apaisées.

Mais si la fête est bien au rendez-vous sur le morceau final que constitue Opus, elle est tout de même amère, déviante, menaçante, comme une contredanse hostile et nocive qui vogue plus vers les tourments de Matt Elliot que les rances paillettes de Tame Impala.

La dimension orchestrale de l’ensemble rappelle par moment les grandes heures d’Arcade Fire, avec toutefois une approche radicalement différente : ici tout est tourné vers l’intérieur, les éclats ne sont jamais que ceux d’un intime voyage au cœur de l’inconscient, des rêves, des projets, des remords et des regrets.

Chaotique et inspirée, la musique de Black Coutry, New Road s’impose alors comme une nouvelle voie dans la musique indépendante actuelle, bien ancrée dans son temps et son époque mais la dépassant pourtant par ses ambitions post-modernes. Faire du neuf avec du vieux, de l’instinctif avec du cérébral, du collectif avec de l’individualité : ne reste plus qu’à attendre la réouverture des salles de concert pour vérifier si cette trajectoire, loin des fossés et des fausses routes, se confirme comme une véritable voie nouvelle.

Trois dates françaises sont déjà annoncées pour l’automne 2021 : le 25 octobre au Trabendo (Paris), le 27 au Grand Mix (Tourcoing) et le 29 à la Rock School Barbey (Bordeaux).

Black Country, New Road – For The First Time, disponible depuis le 5 février en streaming, physique et digital.

Auteur·rice

AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

    Vous pourriez aussi aimer

    More in MUSIQUE