ENCRE FRAÎCHE #8 – Abigail Assor : le Maroc, droit dans les yeux

Crédits  : éditions Gallimard

Encre fraîche est un format made in Maze qui tire le portrait d’une autrice ou d’un auteur francophone de moins de trente ans. Pour l’occasion, nous avons rencontré Abigail Assor, autrice du roman Aussi riche que le roi, paru en ce début d’année chez Gallimard. 

Abigail Assor est une jeune autrice, née en 1990 à Casablanca. Après plus de dix ans passés en France, elle décide d’écrire un premier roman sur son pays d’origine, qui a laissé sur elle une empreinte indélébile. Aussi riche que le roi conte l’histoire de Sarah, jeune fille sublime et pauvre de Casablanca qui prend son destin en main et se met en tête d’épouser Driss, fils d’industriel issu de la bourgeoisie marocaine, si riche qu’il se murmure qu’il est aussi riche que le roi. Elle dresse en filigrane le portrait d’une société gangrenée par les inégalités de classe, dominée par une élite qui vit au-dessus du peuple comme des lois. 

«  Il y a en ce moment une réappropriation du discours qui s’opère, les gens osent beaucoup plus parler, au Maroc les mots ne sont pas anodins, on ne parle pas. On nous répète souvent, quand on parle, que c’est l’hchouma, la honte, on te dit «  parle pas, parle pas.  »  »

Abigail Assor

Aussi riche que le roi est un roman qui met en exergue les injustices qui régissent la société marocaine des années 90. Ton personnage principal, Sarah, est en colère et déterminé à se faire une place, à vivre avec les riches, alors qu’elle-même est pauvre. Est-ce que c’est cette colère-là qui t’a poussée à écrire  ?

Il y a une forme de colère arrivée plutôt tard. J’ai quitté le Maroc en 2008, après le bac, quand j’ai eu 18 ans. Quand on vit dans un système comme celui-ci, c’est difficile de prendre suffisamment de recul pour se rendre compte qu’il est vicié. J’ai commencé petit à petit [NDLR : après mon arrivée en France] à nourrir de la colère par rapport au Maroc, ses classes sociales et à ressentir une certaine amertume en y retournant. J’ai ressenti de la colère contre le pays, mais aussi contre moi-même. Contre moi-même pour avoir vécu dans ce système sans le questionner. L’écriture était pour moi un moyen de réhabilitation de ma propre personne, pour avoir vécu toutes ces années en acceptant la situation sans réagir.

Tu es née en 1990 à Casablanca. Tu es très jeune et en même temps, les études sont déjà derrière toi. Est-ce que tu avais toujours prévu d’écrire – et a fait des études qui allaient dans ce sens – ou est-ce qu’au contraire, ça t’a pris aux tripes tardivement ? 

Les deux en même temps. J’ai toujours été une enfant créative. J’écrivais beaucoup de poèmes, de chansons, de petites histoires, etc. Ça n’est pas spécifique à ma personne. De plus en plus de jeunes filles et de jeunes garçons ont un rapport créatif au monde quand cette créativité-là n’est pas encore bridée par la vie. Adolescente, je ne me disais pas du tout que j’allais écrire plus tard. J’ai fait une classe préparatoire littéraire, des études de philo ensuite, mais j’avais un rapport plus analytique à la littérature. Je ne me disais pas que ma place était dans la création. Ça m’est venu après les études, vers mes 23, 24 ans. Je me suis dit « Je vais écrire un roman. » Avant, je n’y avais jamais pensé. Je me rappelle que j’avais une copine qui avait créé un magazine pour jeunes artistes – un an avant que je ne commence à écrire – et je lui avais dit « non, je suis pas du tout une artiste.  » J’avais écrit pour elle une analyse et insisté sur ce fait-là. J’avais peur d’être dans la création, je ne me l’autorisais pas. Il y a quelque chose qui s’est libéré en entrant dans la vie active. L’écriture est devenue le centre de ma vie.  

Pour revenir sur ton histoire, ton personnage principal est une jeune française pauvre qui vit à Casablanca. Elle fait preuve d’une ruse et d’une détermination à toute épreuve qu’elle met au service de son grand projet de vie : marier un riche. J’ai trouvé le parallèle entre sa grande indépendance dédiée à la volonté d’être dépendante d’un mari assez amusant. Est-ce que tu as fait ce choix par cynisme, ou est-ce que c’est la réalité qui l’est, cynique, et les femmes du Casa des années 90 n’avaient pas d’autre moyen de se sortir de la misère ?

En écrivant, je me suis plongée dans la personnalité de Sarah, très différente de la mienne dans sa manière d’appréhender le monde. Elle fait preuve d’une forme de féminisme qui n’est pas le nôtre. Aujourd’hui, les femmes ont les ressources intellectuelles pour avoir envie de faire changer les lois et le monde. À cette époque [NDLR : 1994], à 16 ans, à Casablanca, ce sont des ressources qui n’existent pas. Elle n’y a pas accès et fait le maximum pour essayer de s’en sortir. Il y a une grande différence entre le féminisme radical dans lequel on baigne et le female empowerment, qui consiste à trouver un moyen de s’en sortir dans le système patriarcal. Le féminisme, c’est sortir du patriarcat. Sarah n’en a pas les moyens car elle est trop jeune. Ce qu’elle peut faire, en revanche, c’est trouver sa voie à l’intérieur du système. Il y a une forme de féminisme qui n’est pas habituelle mais elle n’a pas le choix.  

Cette mise en récit te permet de montrer le contraste entre deux modes de vie totalement antagonistes, de mettre en lumière la véritable ségrégation spatiale qui s’opère à Casablanca. D’un côté, il y a les bidonvilles et de l’autre, les riches planqués dans leurs grandes maisons et leurs voitures avec chauffeurs. Aussi, tu dis dans le roman que les pauvres ont bien raison d’être fous et que serait fou celui qui s’habitue à cette société-là. C’était important pour toi de montrer la démence qui se loge dans les inégalités sociales ? 

C’était important pour moi de le mentionner, surtout. J’ai beaucoup de mal avec l’explication dans le roman. Je veux toujours montrer mais jamais expliquer. À la fin du livre, j’écris pourtant cette phrase explicative qui parle de cette démence généralisée. J’ai hésité à la retirer mais j’ai fini par la garder. C’était important pour moi de la mettre à la fin, une fois que la situation était claire, que le lecteur était complètement rentré dans l’état de fait. Une fois immergé, il s’habitue à l’ordre social du Maroc. Une forme de normalité s’en dégage. Avec cette explication, il s’agissait de le sortir de la normalité, de lui dire que cette normalité est démente. Les gens sont fous. C’est d’ailleurs ce que dit Driss, au moment où le mouton va être tué : plein de choses deviennent normales quand on est fatigué de hurler.

«  J’ai ressenti de la colère contre le pays, mais aussi contre moi-même. Contre moi-même pour avoir vécu dans ce système sans le questionner.  » 

Abigail Assor

Puisque tu es toi-même née à Casa, ça ne doit pas être facile de regarder droit dans les yeux l’hypocrisie d’un pays dont on est originaire. Qu’est-ce qui a déclenché ta révolte ? 

Je n’ai aucun mérite sur le fait d’être partie en France. J’ai grandi davantage du côté de Driss que de celui de Sarah. Après avoir fait des études en France, on revient généralement au Maroc. Moi, j’ai choisi de rester parce que le Maroc est un pays avec lequel j’ai une relation douce-amère. Pour vivre heureux dans ce pays, il faut se plier à cette norme sociale qui n’est pas acceptable. Le fait d’être allée en France n’est pas un acte de courage de ma part, ce n’est pas une fuite que j’ai organisée à dix-sept ans. C’est ma condition sociale qui m’y a amenée. Je suis partie du Maroc il y a douze ans maintenant, j’ai fini le livre l’an dernier, donc j’ai eu presque dix ans de réflexion. Et quand tu es loin, c’est toujours plus simple d’avoir du recul. Pendant longtemps, je n’ai pas du tout écrit sur le Maroc, je tournais autour du sujet, je ne suis pas rentrée dedans. Puis m’est apparue cette colère qui m’a donné envie de rentrer dedans.

Tu parles aussi beaucoup de domination. Celle des riches sur leurs employés de maisons, des patrons sur les ouvrières, des hommes sur leurs femmes … avec les hommes riches en haut de la chaîne. Ton écriture, contrairement à celle de Leïla Slimani dans Le pays des autres qui parle aussi de la société marocaine par exemple, n’admet pas le «  C’est comme ça.  » Est-ce que tu penses que c’est une question de génération  ? 

Je ne sais pas si c’est une question de génération. Il y a une différence dans nos écritures : Leïla Slimani vient du journalisme, elle a une écriture qui est à la frontière entre fiction et essai, presque dans le documentaire parfois. Pour cette idée de génération, il est difficile pour moi de me prononcer. Mais c’est marrant que tu dises ça parce que je constate qu’aujourd’hui, au Maroc, il y a une forme de rébellion qui se met en place chez les jeunes. Il y a beaucoup de jeunes femmes qui prennent la parole sur des sujets de société qui sont encore tabous. Par exemple, Zainab Fasiki, une jeune artiste qui dessine des femmes nues dans la ville, revendique le droit des femmes à une sexualité libre. Elle est très talentueuse, jeune et prend beaucoup de risques. Il y a dix ans, ça n’existait pas. Il y a en ce moment une réappropriation du discours qui s’opère, les gens osent beaucoup plus parler. Au Maroc, les mots ne sont pas anodins, on ne parle pas. On nous répète souvent, quand on parle, que c’est l’hchouma, la honte, on te dit « parle pas, parle pas. » Les jeunes marocains se battent contre ce concept et prennent la parole. Il y a quelque chose de plus irrévérencieux. 

« Ça soulage de mettre des mots sur les choses. L’écriture est rassurante car elle valide nos expériences du monde. »

Abigail Assor

Ce qui m’a beaucoup marqué aussi, dans ton livre, c’est la manière dont tu traites les femmes. Elles semblent former l’arrière-plan de tout le livre, être tous les personnages qui ne sont pas directement dans l’histoire mais en font sa toile de fond. Il y a les ouvrières des usines, les bonnes, les femmes des bidonvilles, les putes. Elles font les frais de toutes les injustices. Mais malgré tout ce qui leur arrive, on sent dans ton écriture, qu’aucune d’elles n’est soumise, qu’elles sont très dignes. Comment as-tu pensé ces femmes ? 

Ce que j’ai remarqué au Maroc, autant chez les femmes que les hommes, c’est une forme d’acceptation insolente. D’un côté, on accepte le système parce qu’on sent qu’il faut déplacer des montagnes pour le changer, de l’autre, il y a une forme d’insolence que l’on retrouve notamment dans le discours et les actions des femmes. Comme s’il s’agissait d’une volonté de reprendre le contrôle, mais par d’autres moyens. Cette insolence est sourde. On sait qu’on ne peut pas changer les choses mais on refuse de se prosterner devant l’ordre établi. Cette insolence, je l’ai beaucoup vue chez les femmes de ma famille qui vivaient leur position dans la domination, mais ne baissaient pas les yeux dans leur soumission. Il y avait cette idée de « je vais pas changer les choses mais moi je baisse pas les yeux.  » 

Puisque tu es toi-même issue de cette société marocaine, je me demandais comment tu avais vécu la réception du livre dans ton pays d’origine. Quelles ont été les réactions dans ta famille, parmi tes proches  ? Quel est ton rapport au Maroc aujourd’hui  ?

J’avais peur de sortir le livre au Maroc, que ce soit mal reçu, d’autant que le titre mentionne le roi et que c’est quelque chose qui ne se fait pas là-bas. Mais les marocain.e.s ne m’ont pas attendue pour lire des livres de cet ordre-là et il y a eu un petit engouement autour du livre. J’ai été très touchée et je me suis dit que si la réception était si positive, c’est que ces réalités avaient été pressenties. Quand les mots sont dits, il y a toujours une forme de libération. Ça soulage de mettre des mots sur les choses. L’écriture est rassurante car elle valide nos expériences du monde.

Aujourd’hui, ma relation avec le Maroc est assez particulière. J’aime ce pays d’une manière presque incontrôlable et, en même temps, je ressens une forme d’amertume. Pourtant il y a eu des avancées : un nouveau code de la famille en 2004, les jeunes femmes qui prennent la parole, les associations, les podcasts qui parlent de la condition des femmes ou du sexe hors mariage. Ça avance mais je suis quand même en colère. Je voudrais que ça aille plus vite et que ça bouge aussi dans les sphères politiques qui, elles, sont toujours frappées d’immobilisme.

« Plein de choses deviennent normales quand on est fatigué de hurler.  »

Abigail Assor

J’ai parlé de Leïla Slimani tout à l’heure, mais il y en a d’autres… Est-ce qu’il y a des auteur.ices qui t’ont inspirée dans l’écriture de ce roman  ? 

Je ne sais pas s’il y a des auteurs qui m’ont inspirée pour ce roman. Quand j’écris, j’essaie d’espacer les moments de lecture pour ne pas tomber dans le pastiche. Quand je lisais Aurélien, j’essayais d’écrire comme Aragon. J’ai essayé de trouver ma langue, et surtout celle de mes personnages. Naturellement, je n’écris pas de manière orale mais là, j’ai vite senti que pour écrire le monde du point de vue de Sarah, il me faudrait être dans l’oralité. Il y a beaucoup d’obscénités dans le livre et mes proches m’ont vite dit « tu parles pas du tout comme ça, tu ne dis jamais de gros mots. » Je ne cherchais pas à faire un livre qui ressemble à quelqu’un, mais un livre qui ressemblerait aux personnages. 

Et par extension, quels sont les grands livres qui t’ont marquée  ?

Il y a des auteurs qui m’inspirent énormément, vers lesquels j’essaie de tendre en écriture : Romain Gary dans la Promesse de l’Aube. Il y a un humour dans la fiction, il parvient à être émouvant, sensoriel, c’est comme si on entendait la voix de sa mère. On parvient à plonger dans son monde. J’aime les auteurs qui donnent à percevoir. Il y en a d’autres qui le font moins, qui sont plus proches de l’essai et moins dans la perception. Il y a ce livre, Les Saisons de Maurice Pons, dont je n’avais jamais entendu parler avant. Maintenant, je suis accroc. Son écriture est d’une précision incroyable et c’est ce que j’essaie d’atteindre dans mon écriture. Véhiculer l’image d’une manière immédiate, sans tomber dans le cliché. J’aime aussi beaucoup Alessandro Barrico, un auteur italien contemporain. C’est un vrai conteur d’histoire, il pourrait dire « Il était une fois » au début de chacun de ses livres. Il n’est pas du tout dans le narcissisme de l’auteur qui s’écoute parler. Quand il fait de la fiction, on ne sent pas qu’il y a un auteur derrière. J’aime beaucoup les auteurs qui ne se mettent pas en scène, qui plongent le lecteur dans l’histoire, qui se rendent invisibles. 

J’ai une dernière question sur la manière dont tu envisages la suite de ta carrière d’écrivaine. Est-ce que tu as d’autres projets, d’autres idées de romans, de livres, pour la suite ? Est-ce qu’après un premier roman, on est envahie par les projets littéraires ou est-ce qu’au contraire, on envisage un retour à une vie « normale » ?

C’est assez particulier pour moi, parce que j’écrivais un autre roman avant Aussi riche que le roi. C’était un texte assez dense, un roman historique qui durait sur un siècle et qui me demandait beaucoup de recherche. Avec Aussi riche que le roi, je voulais faire une pause. J’avais prévu que ce soit une nouvelle qui me donnerait deux semaines de répit. Au final, ça m’a pris un an. À la fin, je savais que je devais reprendre mon projet initial. Ça m’a beaucoup aidée. Néanmoins, tant que mon livre n’était pas publié, j’ai eu beaucoup de mal à réécrire. Tout s’est débloqué lors de sa sortie.

Aussi riche que le roi de Abigail Assor, paru en janvier 2021 aux éditions Gallimard, 18 euros.

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