SOCIÉTÉ

EDITO – Loyauté républicaine : the elephant in the room

© Gage Skidmore / Flickr

Le 13 février dernier, Donald Trump est acquitté lors de son second procès en impeachment devant le Sénat américain. Les républicains ont fait bloc  : seuls sept ont déclaré l’ancien président «  coupable  ». À l’intérieur du Grand Old Party (GOP), le parti des éléphants, derrière les discours, la discipline partisane profite, encore une fois, au «  trumpisme  ».

Démarcher les républicains

Tous les regards sont tournés vers les sénateurs républicains durant ces cinq jours de procès. Ils sont au centre de tous les calculs, de toutes les stratégies partisanes, à la fois des démocrates et des républicains. Le résultat du vote dépend d’eux. Il faut 67 voix sur 100 pour que Donald Trump soit déclaré coupable, une majorité des deux-tiers prévue par la constitution. Elle n’est finalement pas atteinte  : seuls 7 républicains rejoignent les 50 démocrates (et indépendants), sûrs d’eux.

Trouver 17 voix n’était pas impossible. Les managers, ces représentants démocrates à la Chambre chargés de porter la procédure en impeachment durant le procès, y croyaient, sans naïveté, «  confiants  ». Stacey Plaskett, représentante des Îles Vierges à la Chambre, le montre en répondant fermement à Michael Barbaro, de The Daily, qui sous-entend que «  tout le monde connaissait à l’avance l’issue de ce procès  »  : «  nous sommes arrivés avec le sentiment que nous pouvions gagner, car il s’agissait d’une trahison épouvantable pour notre pays  ». Le procès ne tenait pas uniquement de l’ordre du symbole.

Face à la singularité de la période post-6 janvier, tout semblait possible. Un momentum flou mais intense semblait se déployer, chaque issue était envisageable. La vague de condamnation républicaine de l’insurrection au Capitole, et parfois même du président lui-même, laissait penser que cette deuxième procédure de destitution aboutirait, consensuelle. Stacey Plaskett l’explique  : pour les managers, chaque sénateur pouvait être convaincu.

Registres décalés

Un rendez-vous manqué. Il s’avère rapidement que tous les sénateurs présents ne prêtent pas la même fonction au tribunal qu’ils forment. Au fil des points débattus par l’accusation et la défense, les divergences de vues éclatent au grand jour.

Malgré l’argumentation ciselée, la précision presque «  chirurgicale  » des faits évoqués par les managers, républicains et démocrates ne réussissent pas à s’accorder sur les enjeux du procès, comme s’ils parlaient deux langues différentes. Lorsque l’accusation présente des documents destinés à prouver la gravité des événements de la journée du 6 janvier, les avocats de Donald Trump rétorquent que cela n’est pas le propos. Nul ne nie la réalité des événements, mais nombreux sont ceux qui ne veulent pas admettre publiquement que Donald Trump en est responsable.

Cette question du lien entre l’ancien président et les émeutes du 6 janvier crispe le débat. En exhumant des tweets datés de Donald Trump, désormais banni du réseau social, les managers souhaitent montrer la violence inhérente au discours «  trumpiste  », vecteur latent de radicalisation des militants. Ce facteur est devenu plus explicite après les élections de novembre 2020 et l’annonce de la défaite de Trump. «  Stop the Steal !  » (« Arrêtez l’escroquerie ! ») et «  Fight For Trump  !  » («  Battez-vous pour Trump ! ») définissaient les nouvelles priorités du républicanisme trumpien, dictées directement par le chef de l’État.

Lorsque les managers et les sénateurs démocrates s’accordent pour voir en ces discours de l’incitation à la violence (le chef d’accusation de Donald Trump), la défense brandit sa carte «  premier amendement  »  : la liberté d’expression s’appliquerait aussi au président, y compris pour contester le résultat d’une élection. Et éventuellement appeler ses militants à le contester eux-aussi, et à «  se battre  ».

Difficile de se battre dans le brouillard. La défense de Donald Trump l’a bien compris, et c’est cette carte qu’elle joue lors du procès, entraînant derrière elle la tête (et une bonne partie du corps) du parti républicain. Les tâtonnements ou retournements de veste (c’est au choix) du chef de la minorité au Sénat, Mitch McConnell, montrent bien la difficulté du parti à trouver une direction à suivre et à tenir.

Ayant tout d’abord affirmé que l’attaque du Capitole avait été «  provoquée par le président  » lors d’une réunion du Sénat le 19 janvier, le meneur des républicains fit savoir à ses collègues le jour même du vote, le 13 février, qu’il avait changé d’avis, les entraînant dans son sillage. Les raisons de ce revirement  ? Le respect de l’article II, section 4 de la Constitution qui prévoirait que l’impeachment ne concernerait que les présidents en fonction. Dans l’article d’opinion qu’il fait paraître le 15 février dans le Wall Street Journal, il note aussi qu’il « ne fait aucun doute que l’ancien président Trump porte une responsabilité morale  » de l’attaque. Une responsabilité qui ne fait visiblement pas le poids lorsque l’on est à la tête du parti de Donald Trump.

Derrière le légalisme, le pragmatisme électoral

Difficile de se contenter des discours de justification des différents sénateurs. Les stratégies partisanes dépassent largement le cadre des mots, qu’ils soient proclamés dans un discours ou articulés dans une pièce d’opinion. Les résultats du vote d’acquittement de Donald Trump requièrent une autre échelle de lecture, pour en apprendre plus sur l’état du parti républicain.

Si les managers souhaitaient s’adresser à tous les sénateurs de la même manière, leurs arguments n’ont pas pu toucher les républicains comme les démocrates  : tout au long du procès, la rationalité républicaine suivait une logique binaire qui ne permettait pas de recevoir les faits pour ce qu’ils sont. Le choix qui s’imposait à eux était primaire  : prouver sa loyauté envers le «  trumpisme  » (et, par conséquent, le parti) ou, au contraire, trahir.

Le principe de «  ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi  », pilier de la rhétorique trumpienne, est tenace. Il a marqué le parti républicain d’une façon presque indélébile, si bien qu’il continue de régler les agissements des élus plusieurs semaines après le départ de Donald Trump. L’ancien président, retiré dans sa résidence de Mar-a-Lago en Floride, est en fait très au courant de la vie politique du pays et du parti. Éloigné, mais toujours présent.

Pour les républicains, l’impeachment est un non-choix. Tous le savent. Ce procès aurait pu permettre de renier le «  trumpisme  » ou, du moins, de lui tourner le dos, pour redonner vie au parti. Certains l’ont envisagé. Mais les cadres ont opté pour une forme de sécurité, à l’instar de Mitch McConnell  : la trace laissée par Donald Trump sur le parti et le pays aurait rendu une réforme trop douloureuse, les électeurs auraient pu se détourner.

Une fois les têtes du parti convaincues, les élus républicains ont vu leurs options se reformuler  : ne pas renier publiquement le trumpisme et se voir garantir la poursuite d’une carrière au sein du parti et avec son soutien, ou au contraire oser exprimer son désaccord et s’exposer à toutes les critiques, à la censure (comme Liz Cheney dans son État du Wyoming), et voir sa carrière menacée.

Tous en étaient conscients. Les sept sénateurs républicains ayant voté en faveur de la condamnation de Donald Trump y compris. Ceci explique certainement le fait qu’à l’exception de Lisa Murkowski, sénatrice de l’Alaska, tous se trouvent dans une situation confortable, au début de leurs mandats (comme Bill Cassidy de Louisiane, Susan Collins du Maine, et Ben Sasse du Nebraska) ou à la veille de la retraite (comme Richard Burr de Caroline du Nord, ou Patrick J. Toomey de Pennsylvanie).

Lisa Murkowski est la seule «  sur la sellette  », à l’approche des élections de mi-mandat (Midterms) de 2022. Avec Mitt Romney, sénateur de l’Utah, ils ont tous deux exprimé leur volonté de «  rompre  » avec leur parti, ou du moins, avec Donald Trump. Pour Lisa Murkowski, ce «  cas de conscience  » ne devrait pas en être un  :

«  Ce qui compte vraiment, c’est ce que nous défendons. Si je ne peux pas dire ce que je pense que notre président devrait défendre, alors pourquoi devrais-je demander aux habitants de l’Alaska de me soutenir ?  ».

Lisa Murkowski, Politico, 13 février 2021.

Une loyauté choisie

Le parti républicain pourrait bientôt être pris de court. Voilà maintenant cinq ans que les républicains non-acquis au «  trumpisme  » avalent des couleuvres au nom de la «  discipline de parti  ». Pour certains, le 6 janvier a été un wake-up call, un appel à la prise de conscience.

Le 5 février, près de 120 républicains (dont une centaine d’anciens responsables des quatre dernières administrations républicaines) se sont réunis sur la plateforme Zoom pour discuter de la constitution d’un nouveau parti «  de centre-droit  », ou d’une nouvelle faction à l’intérieur du GOP, mais indépendante de lui, selon l’ancien représentant républicain à la Chambre Charlie Dent.

Ce nouveau groupe, fondé autour de l’idée de «  conservatisme de principe  », se situerait à la gauche du parti républicain, et serait prêt à travailler de concert avec les démocrates. D’après Dent toujours, des figures comme Liz Cheney et Mitt Romney y auraient naturellement leur place.

Exigeant la loyauté des républicains, Donald Trump a conduit une partie des membres de son parti à renier les cadres traditionnels dont il a hérité et qu’il a phagocytés. Avec l’aide de ses fidèles, ils ont abîmé les structures du parti en les privant de toute autonomie (stratégique et morale), en s’en rendant maîtres de l’intérieur. Être fidèle, ou du moins aller dans le sens du «  trumpisme  » ne protège personne  : les derniers appels de Trump à remplacer McConnell le montrent bien. Une part non négligeable du GOP souhaite aujourd’hui se réapproprier la notion de loyauté pour lui redonner un sens, et retrouver le chemin de la morale.

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