AU FIL DE LA MODE #2 – Paul Poiret, dit « Le Magnifique » : femmes, respirez !

Credits © Paul Poiret, marque de fabrique, 1911, sur un modèle conservé au Metropolitan Museum, New York, 1983

Modernité et insouciance  : voici les mots qui qualifient la Belle Époque, une douce période qui toutefois annonce un siècle de révolutions et de tourments. Ici débute la longue péripétie de la libération féminine  ; une libération qui s’émet avant tout à travers celle du corps et du vêtement. Ainsi, nous pensons d’ores et déjà à Gabrielle Chasnel, en omettant celui qui permit aux femmes de respirer  : Paul Poiret, dit «  Le Magnifique  ».

Paul Poiret naît le 20 avril 1879. Ses parents sont marchands d’étoffes à Paris. Lui, travaillera d’abord chez un marchand de parapluie, avant d’entrer à 19 ans chez Jacques Doucet, couturier célèbre pour ses collections d’art. Le jeune couturier y sera formé aux bonnes manières, à l’art et à la couture. Puis, il rejoignit la maison Worth, alors gérée par les films du fondateur. Son talent est méprisé par Jean-Philippe Worth et pourtant, en 1903 il ouvre sa propre maison de couture, rue Auber à Paris. Par la suite, il déménagera rue Pasquier, avant de s’implanter dans l’actuelle avenue Franklin Roosevelt.

L’avant-garde exotique

Lorsqu’il ouvre sa première boutique, Paul Poiret est déjà reconnu pour ses robes simples et ses manteaux inspirés des kimonos japonais qui attirent le Tout-Paris. Aux aurores du XXe siècle sonne la naissance de l’Art Nouveau, un courant dont les femmes seront de pures émanations. L’Art Nouveau favorise en effet davantage les courbes et les mouvements. Une volonté qui n’entre plus en adéquation avec le corset qui tord les femmes en «  S  » et qui, selon Poiret, leur donne l’air de «  tirer une remorque  ».
En 1906, Poiret dessine une robe sans corset pour sa femme, muse, égérie et mannequin préférée, Denise. Il souhaitait ainsi revenir à une autonomie naturelle des femmes qui sont sur le point d’être propulsées dans un siècle de libérations. Le créateur ne cherche pas à choquer  ; le décolleté est arrondi ou carré, les manches courtes ou longues mais serrées et la poitrine est toujours soutenue par une ceinture. A partir de celle-ci, la robe est assurément droite, voir fuselée. Sous la doublure de la robe se cache une ceinture baleinée qui enserre la taille. La femme est donc toujours maintenue. Dans la même lancée, désireux de remodeler la femme dans son entièreté, Poiret sera le premier à lancer son propre parfum, ligne de cosmétiques et même de vernis à ongles.

Mais ce qui caractérise le styliste, c’est avant tout son goût pour l’orientalisme, inspiré de ses voyages et des Ballets russes, qui se reflète assurément dans ses robes. Il use abondamment de broderies, soyeux lyonnais mais surtout de couleurs flamboyantes, vives et éclatantes (rouge, vert, violet, bleu roi, orange, citron), exprimés en grand à-plats. Un grand pas pour un siècle baignant encore dans les couleurs fades. C’est au cours de l’une des fameuses soirées qu’il organisait, que Denise va porter un turban orné d’une aigrette de 30 cm. Celui-ci deviendra l’accessoire à la mode, ainsi que l’emblème oriental de la marque.

Bien que les robes du couturier soient onéreuses et peu accessibles, la majorité des femmes vont réellement adhérer à sa mode novatrice. Son génie rebelle va à coup sûr marquer son temps. Le rejet du corset inculqué par Poiret arrivera à point dans une période d’entre-deux-guerres marquée par l’émancipation féminine.
Toutefois, les années 20 marquent aussi le début du déclin de la maison. Et pour cause, des problèmes financiers, mais aussi et surtout Coco Chanel accompagnée de sa petite robe noire et de son tailleur, viennent faire une entrée fracassante dans le milieux de la mode. Ce nouvel esprit vient contredire l’orientalisme de Poiret.  
La maison, accablée par la crise économique, fermera ses portes en 1929 et le roi de la mode décèdera dans l’oubli, le 30 avril 1944.

Credits © Paul Poiret, Fancy Dress Costume, 1911, Metropolitan Museum of Art, New York, 1983

La folie des grandeurs

Si Paul Poiret était un de ces créateurs de génie, son esprit audacieux et avant-gardiste ont fait aussi de lui un des précurseurs de l’art de la communication. En effet, il a été l’un des premiers à faire appel à des artistes pour illustrer ses collections. Ses albums étaient envoyés aux meilleures clientes, parfois à travers le monde. Parmi ceux-ci, Les robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe en 1908 et Les choses de Paul Poiret vues par Georges Lepape en 1911. Les modèles y étaient stylisés et les décorations assidument travaillées  ; des travaux qui donnèrent naissance au métier d’illustrateur de mode.
Par ailleurs, Poiret menait des conférences à travers le monde accompagné de ses mannequins, afin de s’exprimer au sujet de nobles sujets tels que la couture, le parfum et la décoration d’intérieur. Il fût même considéré comme l’un des précurseurs de l’art déco. En 1911, il bâtit une école d’art décoratif dans laquelle il enseigna uniquement aux élèves le secret du point noué, les laissant s’exprimer librement et sans polluer leurs esprits d’enseignements académiques divers.

Poiret était assurément un homme de goût, mais surtout un homme fastueux. Inutile de citer le couturier sans mentionner son attrait pour les grandes réceptions, d’où il tire son surnom «  Le Magnifique  ». Chaque mercredi étaient organisés de grands repas d’artistes dans son appartement de l’avenue Montaigne. Les fêtes lui étaient effectivement un moyen efficace pour présenter ses créations, en addition des défilés qu’il organisait à travers le monde. Parmi ses immenses soirées, on pense notamment à la fête de Bacchus durant laquelle ses 300 invités profitèrent de 900 bouteilles de champagne et des performances en danse d’Isadora Duncan. Sans oublier la fête persane du 24 juin 1911, baptisée Mille et deuxième nuit, durant laquelle seront révélés le fameux ruban et l’aigrette portés par Denise.

Si étonnamment Paul Poiret est désormais oublié du grand public, c’est pourtant lui qui, de part son esprit rebelle et sa créativité, permit aux femmes de s’émanciper de l’oppression du corset. Au-delà de ses créations, il fût l’un des précurseurs du marketing de mode, dressant ainsi les ébauches de ce milieu tel que nous le connaissons aujourd’hui.
En 2018, Yiqing Yin reprit la direction artistique de la maison Poiret, 90 ans après sa fermeture. Le temps de deux collections remises au goût du jour, le grand couturier fût de nouveau célébré.

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