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Rencontre avec Jeanne Bonjour – « La mer m’inspire de la joie »

© Clément Simon pour Maze.fr

Avant la sortie de son premier EP prévue pour le printemps 2021, nous avons voulu rencontrer Jeanne Bonjour pour en savoir plus sur sa façon de composer, sur ses inspirations et ses projets à venir. Rencontre avec une artiste prometteuse.

La pluie s’écoule lentement dans les rues de Dol-de-Bretagne quand Jeanne Bonjour et Pierre-Marie Villareal (réalisateur de son dernier clip) nous rejoignent pour l’interview. Les deux jours qui viennent sont consacrés au tournage d’un clip. C’est une reprise d’un morceau de Feu ! Chatterton qui s’ajoute à la liste des artistes repris par Jeanne Bonjour. Dans cette courte discographie, on y croise les ombres de Benjamin Biolay, d’Etienne Daho et même Cabeza. Dans les thèmes abordés par les titres originaux, il y a de la tristesse qui infuse des morceaux comme Février 2018 et une envie d’aller de l’avant, de se reconstruire comme dans sa déclaration d’amour à la ville de Cancale dans le titre éponyme.

C’est déjà beaucoup pour ce jeune projet que Jeanne Bonjour trimballe depuis plusieurs années sans trouver la forme d’un disque, celui qui viendra sceller une première étape l’année prochaine. Il y a de la souffrance qui se dégage des derniers morceaux et l’artiste nous assure que l’EP sera assez sombre. Des traumas un peu partout pour mieux sortir la tête de l’eau. Un programme qui annonce un univers musical très riche.

C’est par le titre Cancale que j’ai fait ta connaissance. Le clip nous montre ton réveil, ton univers. La ville de Cancale t’aide à composer  ?

Cancale, il s’agit vraiment de montrer une renaissance. C’est ce qui va ressortir dans mon premier EP, avec des tonalités plus sombres que sur ce titre. Cette ville m’aide à écrire, elle m’inspire au quotidien et la chanson évoque ma reconstruction. Dans un même mouvement, il y a quelque chose d’éphémère qui se dégage. Je suis arrivée à Cancale il y a presque deux ans maintenant et ce nouveau départ scelle un pacte.

«  Toute seule et heureuse, ça m’arrive seulement face à la mer  » dis-tu dans la chanson. La mer est souvent accolée au sentiment de mélancolie. Quand Léo Ferré écrit La mémoire et la mer à quelques kilomètres d’ici, il est absorbé par ce sentiment. Chez toi, la mer a quelque chose de rassurant.

Exactement. En ce moment, on se questionne pour les clips à venir. Dans mes morceaux, il y a quelque chose d’assez triste qui évoque le traumatisme. Je ne veux surtout pas que ces chansons soient tournées vers la mer car cet élément m’apporte de la joie et aide à la reconstruction. C’est la vitalité que m’inspire la mer. Si la mer est mélancolique, c’est parce qu’elle purge, elle nous lave de tout un tas de sentiments. Je vivais avec mes parents à Rennes pendant plusieurs années et l’idée de se retrouver face à la mer a permis à ma famille de se ressourcer, voire de se reconstruire. Cette opération a d’abord eu lieu à Saint-Malo avant de retrouver ce sentiment décuplé lors de notre arrivée à Cancale.

Le titre sonne comme de la pop, comme une manière aussi de repousser cette mélancolie qui apparait dans quelques recoins de la chanson.

J’écoute beaucoup de pop, de funk mais quand je me mets à composer, c’est la tristesse qui se dégage en premier. Les paroles absurdes et un peu légères de Cancale sont un moyen d’évacuer cette tristesse. Le titre représente vraiment une sortie de ma zone de confort et ce sera marquant à la sortie de l’EP.

La langue française, si on s’inscrit dans le sillon de la chanson, tend assez facilement à l’introspection et par extension à la mélancolie. Quand tu fais des reprises d’une chanson de Benjamin Biolay ou d’Etienne Daho, l’habillage pop recèle parfois une tristesse sourde.

Oui, c’est vrai. Chez ces artistes là, Benjamin Biolay surtout, les textes sont vraiment sublimes. Il y a quelques années, avec ma mère, je ne composais pas forcément mais je me mettais à écrire des textes. Souvent, comme un cliché presque, je me mettais à écrire quand ça n’allait pas. J’avais déjà la volonté d’écrire quand ça allait mieux mais j’étais moins satisfaite par le résultat. Sois joyeuse dans ce que tu fais (rires). Au théâtre, je penche plus vers les choses sombres. Mon défi de cette année, c’est de faire rire.

Ça fait combien d’années que tu es active sur ton projet musical en solo ?

Ça fait un an que je prépare un EP. Je sais pourquoi je le fais et dans quelle direction je vais. Plus généralement, ça fait quatre ans que je fais un peu de featuring et quelques compositions. J’ai un rapport profond avec la musique depuis cinq ans mais l’articulation avec un projet construit autour de l’EP remonte à un an.

Tu composes d’abord avec le piano ?

Oui. Avant c’était le violon mais je n’y touche plus depuis un petit bout de temps. Je vais m’y remettre prochainement. C’est le piano qui m’aide à improviser et à lâcher prise.

Un lâcher prise relatif puisque le piano te permet de tout contrôler notamment quand tu reprends tes titres dans des versions épurées, avec pour seul compagnon le piano.

C’est un lâcher prise au moment où je compose. Il y a quelques années, un piano trônait dans une pièce chez moi. Personne n’y allait et je passais mon temps dans cette pièce. Je me baladais entre les notes, sans l’inquiétude de bien jouer. J’ai appris grâce à ça, avec l’aide de ma sœur. À Saint-Malo se trouvait un piano où tout le monde pouvait jouer. Des personnes m’ont aidé à m’améliorer et cette expérience était similaire à la gare de Rennes avec ce piano accessible à tous. Au début, mes textes étaient accompagnés par des instrus utilisées dans le rap et je faisais du piano à côté. C’est comme ça que j’ai basculé sur cet instrument pour composer.

Tu te plies assez régulièrement à l’exercice de la reprise, que ce soit avec Cabeza (Oboy) ou Benjamin Biolay (Ton Héritage). On voit bien là les deux pôles qui t’attirent, la pop/rap et la chanson française. Pour Cabeza, tu fais surtout ressortir les instruments classiques (violons en tête).

Au départ, je n’aimais pas du tout les reprises. En faisant un lien direct avec le théâtre, j’ai pris beaucoup de plaisir à m’approprier ces partitions. Benjamin Biolay, ça m’impressionnait beaucoup et j’avais besoin de la modifier pour me sentir à l’aise avec l’idée de la reprendre. C’est peut-être plus évident avec Ton Héritage puisque son côté épuré me laisse de la liberté, ce qui est plus difficile pour la prochaine reprise qui sera une chanson de Feu ! Chatterton. Il y a beaucoup d’accords dans leurs chansons. Je travaille avec Léo qui est représenté sous le nom de L’Atelier. J’arrive chez lui avec mes productions et il les remet au goût du jour. Moi, je vis dans les années 2000 sinon (rires).

Pierre-Marie Villareal est réalisateur et monteur sur le clip Oboy. Pierre-Marie, comment s’est passé le tournage ?

Pierre-Marie Villareal : Il y avait une part importante d’improvisation. J’avais déjà en tête la chorégraphie du clip, avec l’emplacement des personnages. Pour tout le découpage technique, on a improvisé sur le plateau. Par exemple pour le premier plan, on avait posé un baril bleu dans la pièce et le chef-opérateur était en train d’installer les rails de travelling. On a eu l’idée de démarrer le clip par ce plan qui synthétise bien le travail de Jeanne, des sonorités liées aux samples en passant par des instruments classiques.

Mobil’hom, un de tes premiers titres, fait bien ressortir les guitares. C’est un morceau très planant.

J’avais oublié que c’était toujours sur ma chaîne YouTube (rires). C’est le premier morceau que j’ai sorti, peu de temps avant le featuring avec PeterPan. J’étais en vacances avec mon père et mon frère, qui est d’ailleurs plasticien sur la reprise de Feu ! Chatterton. Il avait un micro et sa guitare et le morceau a commencé à se construire pendant cette parenthèse. On avait fait un super clip qui n’est jamais sorti…

Issue est dominé par un piano entêtant qui laisse entrevoir de belles sessions live.

C’est un morceau très important pour moi même s’il est assez mal mixé. J’aimerai reprendre ce titre un jour, en élaguant le texte de quelques mots pour ralentir le rythme. Quand je fais des productions, j’ai tendance à mettre beaucoup d’éléments. Léo, quand je vais dans ce studio, propose régulièrement de retirer pour conserver la quintessence d’un titre.

Les études de théâtre sont un moyen de te préparer à la scène pour les concerts ?

Oui même s’il y a de grandes différences entre la scène d’un concert et son jeu dans une pièce de théâtre. La voix est une angoisse différente qui s’atténue avec les résidences. Au théâtre, je me concentre sur mon jeu alors que sur scène il y a d’autres paramètres à gérer comme les arrangements des instruments, le placement sur scène.

On revient encore au contrôle.

Carrément. Il faut tout mettre en place, tout contrôler pour qu’au moment venu il y ait un lâcher prise. C’est ce qui est le plus difficile au théâtre. Le lâcher prise est possible par un travail important en amont.

Quels sont tes projets pour la suite ?

L’EP devrait sortir au printemps 2021. Je ne sais pas si ça intéresse quelqu’un mais je vais jouer La Cerisaie de Tchekhov au Conservatoire (rires). Après l’EP, il y aura un deuxième volume dans la foulée mais ce n’est pas pour tout de suite.

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