CINÉMA

Paul Vecchiali #7 – « Once more »

© Shellac

« Digne, comme le film, comme les acteurs, comme Vecchiali » écrivait Patachou dans une lettre à l’été 1988. C’est peut-être le mot le plus juste pour qualifier Once more qui sort sur les écrans en 1988 et qui reste l’un des films les plus passionnants du cinéaste.

Le 15 octobre 1978, Louis (Jean-Louis Rolland) prend conscience de n’avoir jamais pleinement vécu ses désirs. Il rompt avec sa femme, vagabonde dans le métro parisien avant de rencontrer un homme qui n’hésite pas à lui faire des avances. Il expérimente une sexualité alternative au fil du film, avec l’émergence du Sida qui ne dit pas encore complètement son nom. Dix années de la vie d’un homme observé à coups de plans-séquences qui intègrent la mort dans la vie, avec cette jouissance du possible dernier instant qui viendra.

Avant d’y arriver, le premier plan-séquence qui ouvre le film nous pose en territoire vecchialien. La couleur des murs de la chambre est bleue, le goût des mots et de la chanson s’invitent dans cette scène de lit où un couple échange. Sybèle (Florence Giorgetti) se touche en solitaire, son mari est à côté. Quand elle est proche de la salle de bains, lui est proche de la sortie.

La dialectique se met rapidement en marche, le bleu de la robe de Danielle Darrieux dans En haut des marches, celui de Marianne Basler dans Rosa la rose, fille publique n’est plus qu’un lointain souvenir, une couleur presque oppressante qui occupe tout l’appartement. Louis ne l’aime plus. Sybèle, la mère des dieux dans la mythologie grecque puis romaine, perd de son prestige à ses yeux. Le lit conjugal devient le centre de toutes les attentions, celui de l’union des deux corps et de leur séparation.

Le désir est ailleurs

Le procédé technique du film tient pour esthétique. Découper la vie d’un homme en dix plans-séquences (générique inclus) séparés par des ellipses d’un an nous donne une sensation de vertige. Le plan-séquence permet de donner de la valeur à l’ellipse. Couper à l’intérieur d’une scène reviendrait à diminuer la puissance que contiennent les sauts dans le temps. C’est bien la rupture dans la continuité – la définition de la dialectique en somme – qui permet de saisir l’évolution du personnage. Il ne s’agit pas de filmer un homme qui éprouve son homosexualité après la lassitude de sa relation avec Sybèle mais de montrer les liens troubles qui unissent tous les personnages. Sybèle est évacuée hors-champ pour mieux réintégrer le cadre par la suite, pour lui donner une chance de vivre après sa rupture.

Tous les personnages ont donc une chance malgré la vision tragique de la vie. C’est l’une des composantes du cinéma de Paul Vecchiali, inclure la mort dans la vie. Cette opération se retrouvait déjà dans Change pas de main où la mort et l’acte sexuel se mêlaient. Quand Louis décide d’en finir à la fin de Once more, il ne fait pas parce qu’il porte en lui la maladie mais parce que Frantz termine leur relation. Si le Sida plane sur le film, c’est qu’il n’est pas encore la menace qui fera des ravages au tournant des années 1990, il est la particule de danger qui donne du poids à la vie de Louis. La morale du film est là, vaut mieux crever en vie que vivre comme un mort-vivant. Quand Louis s’en rend compte, c’est là qu’il passe à l’acte.

Encore (Once More) - CinéLounge
Jean-Louis Rolland et Albert Dupontel © Shellac

Rome Antique

Dans la scène du métro au début du film, une jeune femme semble nous interpeller à travers sa chanson. « Autrement romantique » dit-elle, comme pour déjouer des attentes de spectateur. C’est que le romantisme chez Paul Vecchiali est une notion trouble, la passion n’est possible que par sa destinée tragique. On jouit parce que l’on sait que la mort arrive. C’est ce qui couvait dans Corps à cœur, cette parenthèse qui était enchantée parce qu’elle était encadrée par le jeu de la séduction et la mort.

Le jeu des acteurs est en concordance avec ce tempo. Pas de grandes envolées lyriques, seulement des corps qui tentent de vivre dans un réel morne. C’est Ivan (Nicolas Silberg) qui joue dans le métro, c’est Immondice qui prend sa place en chantant tendrement. Dans sa présentation d’Un soupçon d’amour au Grand Action en 2020, Paul Vecchiali dénonçait, une fois de plus, le naturalisme. Il ne s’agit pas d’un refus du réel mais plutôt d’utiliser toutes les techniques possibles pour rendre compte de sa complexité.

Seul au monde

La musique de Roland Vincent vient appuyer cette dialectique. Les cordes sont tour à tour rassurantes puis angoissantes et viennent accompagnées les mots de Paul Vecchiali, notamment dans un chœur final où se dégage ceci : « Ne vivez pas la peur, acceptez les contraintes, rejetez les effrois, supportez les douleurs, misez sur le bonheur, écartez les oracles ». Parce qu’il faut bien finir un film pour que la vie continue, la caméra se lance dans un travelling final qui rompt avec la délicatesse des derniers instants. L’édifice technique s’emballe une dernière fois, comme un dernier morceau de vie qui ne veut pas lâcher prise.

Désormais, Louis est seul face à lui-même. Nous revoilà, encore une fois, au point de départ, à cette date d’anniversaire qui revient entre chaque séquence. Cette date d’anniversaire, c’est celui de sa fille, qu’il a eu avec Sybèle. Elle est le début et la fin de quelque chose. Si les années changent avec le temps qui modifie les corps, Louis revient au commencement, à la solitude d’être au monde. Il ne disparaît pas, il rejoint la foule de fantômes qui peuple le cinéma de Paul Vecchiali.

Critique : Once More (Encore), de Paul Vecchiali - Critikat
Patrick Raynal et Jean-Louis Rolland © Shellac

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