Paul Vecchiali #5 – « En haut des marches »

© Shellac

La semaine dernière, une décennie s’est achevée avec la critique de Corps à cœur. Le deuxième volume du coffret édité par Shellac reprend en 1983 avec un film très personnel de Paul Vecchiali. Plutôt que des mots, le cinéaste a recours aux images pour rendre hommage à sa mère, réincarnée dans En haut des marches par Danielle Darrieux.

Paul Vecchiali a six ans quand il découvre Danielle Darrieux dans Mayerling (Anatole Litvak, 1936). Le cinéma entre en lui par l’intermédiaire de ce visage qui va parcourir les décennies du cinéma français. C’est tout naturellement qu’en 1982 Paul Vecchiali demande à Danielle Darrieux de jouer le rôle de sa propre mère dans En haut des marches. Si le film est autobiographique, c’est autant pour des raisons familiales que cinématographiques. Ces deux lignes se confondent dans cette œuvre nostalgique qui permet au cinéaste de passer à autre chose, d’offrir un îlot d’images à sa mère qui ne verra pas le film.

Comme souvent chez Paul Vecchiali, ce film est traversé de fantômes, on pourrait presque voir En haut des marches comme une rêverie où les trois lignes narratives se confondent. Au premier dégré, Françoise revient à Toulon une vingtaine d’années après son départ. Son mari avait été abattu à la Libération pour des soupçons de collaborationnisme. Revenir ici, c’est affronter les fantômes de l’Histoire, ceux qui charrient un passé tragique. Françoise déambule dans les rues, croisent des personnages sans savoir s’ils sont vraiment présents, avant de rejoindre le nerf de la guerre, cette villa contaminée par les souvenirs et le bruit des tirs.

La part autobiographique

« Tu ne verras pas ce film et même si tu pouvais le voir, tu ne reconnaitrais rien, tu ne te reconnaitrais pas ». C’est par ces mots prononcés en voix-off par Paul Vecchiali que s’ouvre En haut des marches. Les photos d’époque accompagnent cette séquence autobiographique, c’est une déclaration d’amour à sa mère défunte. Faire un film, c’est probablement une manière de retrouver les fantômes, de redonner un corps à ce qui n’est plus. C’est par un effet de montage que le visage de la mère de Paul Vecchiali se confond avec celui de Danielle Darrieux, la fiction prend la main non pas en opposition au réel mais dans un prolongement.

L’autobiographie se confond donc avec le cinéma. La villa familiale est scrutée à travers un viseur avec des bruits de tirs comme bande-son. C’est que la nostalgie est sournoise. Les photographies d’époque peuvent faire oublier la violence du contexte politique, social et militaire pour ne laisser que des impressions de bonheur. En zoomant sur ces photos, en les liant par les images du cinéma, on ressent toute la tristesse qui infuse En haut des marches. Aux fantômes du passé s’ajoutent la violence du contexte présent, les attentats fomentés par l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) et le changement profond de la ville qui vous éjecte de la mémoire des habitants après une trop grande absence.

Quand Danielle Darrieux arrive dans le cadre, c’est à la toute fin d’un long travelling où les gens se croisent. Sa veste bleue témoigne déjà de l’amour que porte le cinéaste au personnage. Elle apparait sur scène à un âge où les actrices sont parfois éloignées de l’industrie. Elle dénote face aux couleurs ternes de la ville et des voyageurs de la gare. La mécanique du montage s’emballe très vite, on revient directement en arrière après cinq minutes de film. Pas d’indication à l’écran, c’est le changement de décor qui annonce cette faille temporelle. Si le montage ne nous aide pas, c’est pour mieux faire ressentir ce vertige du temps, celui qui confond le passé, le présent et l’avenir. On pourrait voir le film entier comme une rêverie, avec un affrontement contre le passé qui n’a jamais pu se faire.

Paul Vecchiali – “En haut des marches” (1983) et “Rosa la rose” (1985) |  Culturopoing
© Shellac

Moteur, action !

La grande erreur critique serait d’y voir un confusionnisme politique en s’appuyant sur une séquence où la voix du Maréchal Pétain est entremêlée avec celle du Général de Gaulle. Paul Vecchiali ne place pas sa dialectique sur le terrain des camps et des idées mais bien sur l’importance des actions. Cet arrière-plan politique qui revient dans la gueule du personnage de Danielle Darrieux met en lumière la violence subie par ceux qui sont restés, pas les collabos mais ceux pour qui la vie au quotidien était une survie. Le discours politique, entendu comme un écho, ne permet pas de saisir ce qui se joue à l’échelle individuelle. Françoise ne théorise jamais, dit qu’elle ne comprend rien à la guerre, elle se bat seulement avec ses souvenirs.

C’est à ce titre que l’intrigue policière est minime dans le récit d’ En haut des marches. Elle se dissout dans les temporalités, n’a peut-être jamais eu lieu. Pas de morale mais une urgence de revenir sur les lieux qui ont brisé une famille. La villa, c’est le lieu de l’enfance sacrifiée sur l’autel de la guerre. C’est en ce sens que Paul Vecchiali cerne le décor à travers un viseur sur des couleurs délavées. L’image ne peut plus être innocente, elle est éternellement marquée par la violence. Il n’y a peut-être plus de nostalgie possible semble nous dire le cinéaste.

Au milieu de ces ruines, il y a le visage sublime de Danielle Darrieux qui déambule comme un fantôme dans la ville de Toulon, c’est qu’elle aussi est une rescapée du cinéma français. Elle est récupérée par les cinéastes modernes comme Jacques Demy ou Paul Vecchiali. Elle se risque à chanter, comme une réminiscence d’un cinéma français disparu. La voix de l’actrice accompagnée par les notes de Roland Vincent est sublime. L’anachronique devient bouleversant.

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