La Madeleine de ProustLITTÉRATURE

La Madeleine de Proust #20 – « Sur la route » : Et ils brûlent, brûlent …

© Fanny Monier

© Illustration – Fanny Monier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa Madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur. Ce mois-ci, Sur la route de Kerouac.

Quel écrivain ne s’est jamais rêvé à l’arrière de la voiture de Sal Paradise, traversant les routes désertes de l’Amérique profonde, en quête d’aventures pour étancher une soif de vie insatiable  ? Jack Kerouac, lui, en a rêvé mais l’a aussi écrit. En 1957, il écrit Sur la route avec pour seul matériau un rouleau de parchemin unique, long de 36 mètres.

C’est une histoire sans fin, mais aussi sans début. Une simple histoire, de celles que l’on aurait envie d’entendre, ou même de raconter, mais que l’on finit toujours par laisser au fond d’un tiroir, ou de notre mémoire, car vraisemblablement sans queue ni tête. Sur la route, c’est simplement l’histoire de Sal et de son ami Dean, et de leurs autres amis, et des amis de leurs amis, et puis des inconnus, aussi, et de leurs aventures dans l’Amérique des années 50. Rien de particulier, si ce n’est la sensation que tout le monde à l’époque se connaissait, et était mû par le même désir, intense, de vivre. 

Lire Sur la route, cela revient à fermer les yeux et à s’imaginer les roulements de la voiture sur les routes désertes ou dans les quartiers mal famés ; c’est sentir l’odeur des gauloises fumées d’une traite, enchaînant paquet sur paquet. Ce sont les paysages américains avant la pureté, l’épuré, le plexiglas. L’Amérique, la vraie, comme on dirait. C’est le son du jazz, mais aussi les coups de feu, c’est le bouillon réconfortant qui nous attend au retour, mais c’est aussi la famine de quand on est perdu. Et puis, retour de quoi, finalement  ? S’il n’y a ni début ni fin, il n’y a pas de retour à avoir car, dans ce cas-là, où aller, et d’où partir  ? 

« Je me suis rendu compte que ces clichés, nos enfants les regarderaient un jour avec admiration, en se figurant que leurs parents menaient des vies lisses et rangées, se levaient le matin pour arpenter fièrement les trottoirs de la vie, sans se douter du délire, de la déglingue, de la déjante des réalités de notre existence, de notre nuit, de notre enfer, cauchemar absurde de cette route-là. »

Sur la route, J. Kerouac

Mais alors pourquoi, nous dirons-nous – et c’est bien ce que je me suis dit la première fois que j’ai entendu parler de ce livre – pourquoi lire Sur la route de Kerouac  ? Pourquoi ne pas se concentrer sur les milliers de romans de voyages trépidants qui attendent, posés sagement sur les étagères de notre bibliothèque  ? Il m’a fallu, en ce qui me concerne, ouvrir le livre, et lire la dernière page, comme à mon habitude, pour le savoir.

Ainsi se clôt l’œuvre phare du poète qui deviendra plus tard, grâce à cette dernière, le symbole de ce que l’on nomme la Beat Generation  : «  …et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver à qui que ce soit, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend.  »

Si l’histoire semble patiner un peu, ou pour parler honnêtement, ne semble aller nulle part, c’est parce que ce n’est pas un roman que Kerouac nous livre là mais bel et bien un état d’esprit. En révolte permanente contre une Amérique décevante, contre un monde médisant, contre une société insultante, cette œuvre pseudo-autobiographique révèle les élucubrations d’un écrivain en quête de sens, dans un monde où vivre d’écriture est considéré comme le premier pas vers la folie. 

« Les seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de vivre, de discourir, d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller. »

Sur la route, J. Kerouac

Car c’est là la véritable force de Sur la route, une fois passée la stupeur de constater que le livre, en soi, ne va nulle part. Il n’est pas fait pour lire  : il est fait pour écrire. Ou, plus précisément, pour donner envie d’écrire. Lire Sur la route, se perdre dans les méandres de ses pages, c’est finalement une étape nécessaire pour se détacher du fond du roman, de la vie de Sal et de Dean, pour se pencher sur sa forme. Et une fois cela fait, c’est là que tout intervient. 

Il est rare de trouver, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, un auteur ayant réussi le même exploit que Kerouac dans cette œuvre  : faire de chaque phrase une citation. On pourrait décortiquer le bouquin, le séparer phrase par phrase, les éparpiller aux quatre coins du monde, chacune d’entre elle constituerait, à elle seule, un morceau d’inspiration.

« Les fous, les marginaux, les rebelles, les anticonformistes, les dissidents…tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles. Vous pouvez les admirer ou les désapprouver, les glorifier ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent, imaginent, explorent, créent, ils inspirent, faisant avancer l’humanité. Là où certains ne voient que folie, nous voyons du génie. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent. »

Sur la route, J. Kerouac

L’envie d’écrire vient en lisant le livre, en écoutant Sal parler, en écoutant Dean se perdre, se retrouver, se reperdre à nouveau. On ressent la folie qui émane d’entre eux, ce besoin frénétique de vivre, de respirer, de bouger, de voler. Des fourmis apparaissent dans nos membres, elles persistent, elles grimpent jusqu’à atteindre également nos organes, elles pénètrent en nous jusqu’à nous donner la bougeotte, jusqu’à envahir nos tripes, nos intestins, et à y mettre le feu.

C’est un message d’espoir que nous donne Kerouac, une bouteille à la mer nous avertissant que l’inspiration est là, qu’elle guette, et qu’il ne lui manque qu’une dernière petite poussée, un dernier petit pas, pour enfin sauter dans le vide et nous tomber dessus au moment où l’on s’y attend le moins. En lisant Sur la route, on se rêve vagabond, voleur, mendiant, mais surtout on se rêve Kerouac qui, pris d’une inspiration tombée d’on ne sait où, écrit le portrait d’une jeune Amérique révoltée en seulement trois semaines, sur un simple bout de papier. Lire Sur la route, c’est brûler, brûler, brûler comme le dit si bien Kerouac lui-même, «  comme les fabuleuses chandelles romaines des feux d’artifices, qui éclatent en formant des araignées jaunes à travers les étoiles, et au beau milieu, vous voyez soudain le bleu du bouquet final et tout le monde fait « Aaah ! » ». 

« Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie. »

Sur la Route, J. Kerouac

Aaah ! Et l’envie d’écrire vient de l’envie de lire, qui vient de l’envie de partir qui vient de l’envie de s’enfuir, qui vient de l’envie de finalement, simplement, sommairement, de vivre. Jusqu’à s’en brûler les ailes. 

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