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LE FILM CULTE – « Un Condamné à mort s’est échappé » : Au malheur des hommes

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson (1956) © Gaumont

Chaque mois la rédaction de Maze revient sur un classique du cinéma. Le mois dernier, nous nous sommes attardés sur Les Affranchis de Martin Scorsese. Pour cette nouvelle année, nous allons commencer par le film le plus connu de Robert Bresson, Un condamné à mort s’est échappé, sorti en 1956. Il s’inscrit dans la longue lignée française des films de prison tout en conservant le caractère du cinéma de son auteur.

Le film d’évasion est le film de genre par excellence, qu’il soit traité comme sous genre parmi un autre ; souvent le film de mafia comme L’enfer est à lui de Raoul Walsh, ou comme genre principal  ; marié au film de guerre dans La Colline des Hommes perdus de Sidney Lumet. Véritable cliché cinématographique, les films de prison permettent souvent aux réalisateurs d’ouvrir une fenêtre sur la société pour la raconter par la marginalité. Robert Bresson a rendu son film le moins spectaculaire possible, sans pour autant trahir l’essence du genre, le suspens.

Fraternité et sonorité

Quand on ne connaît pas le cinéma de Robert Bresson, le visionnage d’Un condamné à mort s’est échappé peut dérouter. Un style reposant sur de nombreuses ellipses narratives, ponctuées par des fondus au noir, le recours à des acteurs qui n’ont presque jamais joué, et surtout le braquage de la caméra sur des détails sur lesquels beaucoup moins d’auteurs s’attardent. Par exemple, dans la scène d’ouverture, Fontaine (François Leterrier) apparait dans une voiture, visiblement accompagné par d’autres prisonniers, peut-être comme lui, d’autres résistants pendant l’occupation allemande, qui sont, contrairement à Fontaine, menottés.

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson (1956) © Gaumont

Bresson commence par filmer ses mains – il filme très souvent les personnages d’abord par une partie du corps avant que sa totalité apparaisse dans le champ – aller et venir entre la poignée de porte de la voiture et ses cuisses, prêtes à saisir l’opportunité de s’échapper au bon moment. L’enjeu pour le spectateur est double, la réussite de Fontaine et le moment de la tentative d’évasion. Beaucoup de choses sont remarquables dans cette scène, la façon dont Bresson filme les mains de manière très rapprochée contrastant avec un plan poitrine qui comprend souvent une partie de son voisin pour souligner la dangerosité de l’entreprise. Mais la virtuosité de mise en scène s’établit par le traitement du son  : la variation du vrombissement du moteur rythme les mouvements des mains de Fontaine, la cloche d’un tramway annonce la survenue prochaine d’un obstacle tout en cachant sa nature, enfin les pas, les coups de feu rapidement tus, indiquent sans que la caméra ne quitte la voiture, l’échec de Fontaine.

Le son est la principale matrice du film, il permet brillamment de construire l’univers autours d’un personnage principal cloitré dans sa cellule. Les claquements de bottes des geôliers, le choc des clefs contre les barreaux d’escaliers etc. Intelligemment, le bruit est souvent synonyme de danger pour Fontaine qui redoute que les sons produits par ses grattements contre sa porte le trahissent. Blanchet (Maurice Beerblock), l’occupant de la cellule voisine de Fontaine, craint d’ailleurs que la découverte par les allemands du projet de Fontaine mette en péril tout l’étage et entraine des représailles.

«  Réorganiser les bruits inorganisés (ce que tu crois entendre n’est pas ce que tu entends) d’une rue, d’une gare de chemin de fer, d’un aérodrome… Les reprendre un à un dans le silence et en doser le mélange.  »

Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, 1975

Le plan intradiégétique de la piste sonore prendra sa pleine mesure lors du soir de l’évasion quand Fontaine doit tuer un allemand pour s’échapper, et comme dans la scène de la voiture, les opportunités sont dictées par le gravier sur lequel marche le garde. Sur le plan extra diégétique, seul le Kyrie de la Grande Messe en do mineur de Mozart est utilisé. Il n’apparaît qu’à quatre reprise en comptant le générique de début et la fin du métrage. Le thème comprend une descente autour de l’accord du premier degré de la tonalité do mineur, puis une montée chromatique, plus tortueuse qui aboutit sur la note de départ. La phrase musicale illustre à la fois l’évasion de Fontaine qui doit descendre en isolement pour finalement sortir de l’enceinte de la prison, la monotonie du quotidien de tous les prisonniers, le temps qui s’égrène avant l’exécution de la sentence. Une telle façon de traiter la musique par un thème récurrent pour reposer la narration est très commune au cinéma  : par exemple dans Solaris, Tarkovski adapte le prélude de choral Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ de Bach précisément à cette fin.

La Fille de Ryan de David Lean (1969) © Production / MGM

Singularité et authenticité

Un Condamné à mort s’est échappé occupe une place particulière au sein des films sur l’univers carcéral. Le premier film avec lequel on est tenté de le comparer est le plus célèbre film de Jacques Becker, Le Trou sorti en 1960, soit quatre ans après le métrage de Bresson. Il raconte la tentative d’évasion de Gaspard et de ses codétenus à la prison de la Santé. Le Trou est un film beaucoup moins revêche qu’Un Condamné à mort s’est échappé, s’attachant plus à la façon dont les comparses se lient d’amitié et interagissent ensemble. En somme, Le Trou est un film s’attardant sur le versant social du genre, dans la veine d’un autre grand classique du cinéma hexagonal pour lequel Jacques Becker avait officié en tant qu’assistant réalisateur  : La Grande Illusion de Jean Renoir. En effet en se rappelant la connivence entre les personnages interprétés par Fresnay et Von Stroheim, le dénouement du dernier film de Becker est beaucoup plus explicable, la différence entre Gaspard et ses amis est sociale et le film le rappelle cruellement. Plus récemment, Un Prophète d’Audiard ou L’Aveu de Costa-Gavras s’axent aussi, plus sur le côté politique et polémique envers la société.

«  Les travellings et panoramiques apparents ne correspondent pas aux mouvements de l’œil. C’est séparer l’œil du corps. (Ne pas se servir de la caméra comme d’un balai.)  »

Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, 1975

Finalement, Un Condamné à mort s’est échappé occupe une part spéciale dans le genre car il a été conçu selon une pensée sur le cinéma reposant sur l’abolitions des excès de romantisme et l’économie de la narration faisant activement participer le spectateur par l’imagination. Un seul film français sur l’emprisonnement ressemble à Un Condamné à mort s’est échappé  : Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson sorti en 1962. Il est encore plus radical, pas de musique, pas d’échappatoire haletante, juste des dialogues entre Jeanne et ses inquisiteurs dont l’issue ne fait aucun doute. Une telle austérité dans la mise en scène est accentuée par les déclamations des acteurs bressoniens  : les modèles. La monotonie de la prosodie surprend, étonne, rebute même, mais l’intention de Bresson est de remplacer l’acteur par le modèle, véritable inspiration pour son approche de l’art cinématographique. Il ira jusqu’à remplacer un acteur par un âne dans son plus grand chef-d’œuvre, Au Hasard Balthazar. Point d’hubris à la Caligula, Bresson montre juste que l’émotion peut être transmise par tout ce qui est vivant.

Au hasard balthazar de Robert Bresson © Roissy Film

Dans Au hasard balthazar, Bresson reprend l’idée fixe d’une mélodie qui accompagne le récit, cette fois l’andantino de la vingtième sonate pour piano de Schubert pour dissoudre la mélancolie du récit par la douceur. La tendance mélodramatique qui avait apparu dans Un condamné à mort s’est échappé prend toute sa dimension dans Au hasard balthazar, le film comparé à Pickpocket le film qui suit immédiatement Un Condamné à mort s’est échappé  est un drame quasi Leanéen, dont le dénouement ressemble d’ailleurs à La Fille de Ryan. Véritable récit de vie, Bresson est alors le plus proche d’œuvres littéraire française naturaliste du XIXème siècle depuis Partie de Campagne de Jean Renoir. Et si Bresson abandonnera progressivement cette partie de drame dans son approche du cinématographe, le lyrisme prend forme du fantasme, on peut retenir la scène de nu dans Quatre Nuits d’un rêveur.

«  Modèles devenus automatiques (tout pesé, mesuré, minuté, répété dix, vingt fois) et lâchés au milieu des événements de ton film, leurs rapports avec les personnes et les objets autour d’eux seront justes, parce qu’ils ne seront pas pensés.  »

Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, 1975

Un Condamné à mort s’est échappé est le film le plus abordable de la filmographie de Robert Bresson, il en est le pivot avec lequel Bresson amorce un mûrissement dans sa dramaturgie et son agogique. Il fait aussi figure d’exception dans les nombreux chefs-d’œuvre du cinéma français du genre carcéral, manifeste plus cinématographique que social, Bresson arrive à toucher le spectateur par ce que son cinéma possédait le plus, la sincérité.


Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson (1956) © Gaumont

Auteur·rice

Étudiant en santé

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