« Le Démon de la Colline aux Loups » – Tragédie contemporaine

© Le Tripode

Le Démon de la Colline aux Loups est la dernière parution des éditions Le Tripode. Premier roman de Dimitri Rouchon-Borie, un journaliste spécialisé dans la chronique d’affaires judiciaires, il s’impose par la puissance de sa langue et par la violence de son sujet. 

Le Démon de la Colline aux Loups n’est pas de ces livres que l’on feuillette distraitement, sur la plage ou sur un quai de métro, et que l’on referme après quelques pages, en ayant sitôt oublié ce que l’on vient de lire. La brutalité crue de la vie du narrateur, Duke, racontée sans nul artifice prend aux tripes. C’est un roman qui se dévore, tout comme le démon dévore l’âme de Duke. Cette entité fictive qui habite d’abord l’âme de son père, puis la sienne, dirige l’intrigue et détruit tout sur son passage.

Depuis la prison où il finit sa vie, Duke se remémore toutes les étapes de sa triste existence, dignes d’une tragédie antique, s’enchainant les unes après les autres avec une fatalité déconcertante. Il relate ses premiers souvenirs, en les tapant à la machine, du fond de sa cellule. Se dessinent peu à peu sous les yeux du lecteur, la misère profonde de toute une famille, la violence inhumaine des parents et le désastre à venir. Plus l’histoire progresse, plus la vie de Duke s’obscurcit pendant que le Démon de la Colline aux Loups continue à planer au-dessus de lui et à s’immiscer dans son corps et dans son esprit. 

Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait tous être épargnés. J’ai tourné dans ma tête mon meilleur dictionnaire mais je sais maintenant que ça ne se raconte pas joliment. Alors je vais le dire comme ça a été et vous comprendrez. 

Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 2021, p.51.

Une voix lumineuse dans l’ombre

La langue de Duke, le narrateur, surprend par sa simplicité, son oralité et sa justesse. Ce jeune homme qui n’a jamais appris à parler correctement et qui n’a découvert son nom qu’en allant à l’école, parvient à toucher la vérité bien plus que de longs discours au vocabulaire étoffé. Les mots de Duke, si authentiques dans leur inadaptation sociale, font éclore une réalité sensible et poétique qui rappelle celle du petit Momo dans La vie devant soi de Romain Gary. Malgré l’avalanche de malheurs qui s’abat sur Duke, le narrateur conserve le regard poétique qu’il porte sur le monde. Le lecteur se prend même parfois à sourire devant la candeur comique des mésaventures de l’enfance. Ici, Dimitri Rouchon-Borie mêle la crudité caustique de Bukowski, la poésie fulgurante de Simon Johannin et la naïveté si juste de certains personnages de Romain Gary dans une déflagration littéraire qui ne peut laisser indifférent. 

Je dis pas que je suis pas ordinaire je dis que j’ai hérité du démon et que c’est comme quand les dieux descendent chez nous sauf que là c’est le diable. Je sais pas de quoi il est fait mais il avait déjà été appelé par mon père il ne savait pas ce qu’il faisait et je n’avais pas mon mot à dire. Je me souviens que dans mon enfance quand j’ai pu sortir une fois et respirer la nature j’avais vu un cocon qui allait faire un papillon et je sentais que j’étais un cocon aussi mais pour une histoire qui serait seulement moche et je m’étais pas trompé de beaucoup. 

Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 2021, p.12.

Par-delà le bien et le mal

Au-delà de la noirceur du récit, le roman soulève des questionnements puissants sur les étroites relations entre bien et mal, mais aussi sur la notion de justice. Une telle cascade d’évènements tragiques ne peut que rappeler le fatum grec des tragédies antiques où le destin des personnages est dicté, dès les premiers mots de la pièce, par les dieux pernicieux. Ici, pas de dieu, mais un démon utilisant la souffrance qui submerge Duke dès son arrivée au monde pour le contaminer. Peut-on sortir de la spirale infernale de la misère et de la douleur ?

Duke, victime devenue bourreau, rayonne par ses contradictions et met au centre du roman le concept de culpabilité dans un monde où chaque action engrange un lendemain toujours plus violent que la veille. Dans ce noir profond où aucune lumière ne semble pouvoir s’infiltrer, quelques instants de beauté perlent tout de même au milieu de l’obscurité. La contemplation de la nature et l’innocence pure de l’amour font par moments goûter à Duke les possibilités moins douloureuses du destin humain sous les décombres de son quotidien. 

J’ai pleuré à cause des oiseaux qui étaient minuscules ils vivaient dans des îles où je n’irai jamais. Ils passaient des heures à faire des choses dingues comme nettoyer un coin de jungle ou construire un nid avec des fleurs et faire des danses pour attirer des femelles puis avoir des œufs. Et j’ai pleuré car je me disais que la vérité était là dans ces oiseaux et que moi j’étais avec des hommes qui se débattaient dans leur vie et qui ne feraient jamais cette perfection-là et j’ai hurlé à l’intérieur en demandant au Démon qu’il fasse de moi un oiseau. 

Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 2021, p.136.

Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode. 17 euros.

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