MUSIQUE

DISQUE CULTE – « The Miseducation of Lauryn Hill », Ode à la spiritualité

Lauryn Hill, Kongsberg Jazzfestival, 2019-07-04, Kongsberg, Buskerud, Norway (NOR) / ©Tore Sætre 2019.

©Lauryn Hill au Kongsberg Jazzfestival / Tore Sætre 2019

Il n’aura fallu qu’un chef-d’œuvre à Lauryn Hill, sorti le 25 août 1998. Une carrière solo courte et intense, un seul album, The Miseducation of Lauryn Hill, comme une touche de lumière, deux Grammys et une vie de pop star internationale, entre scandales et talent monstre.

Il est de ces albums qu’il est impossible d’intellectualiser, qui apparaissent dans la chronologie comme objet unique, OVNI intemporel dont on ne saisit jamais complètement l’importance, l’origine et les retombées. The Miseducation of Lauryn Hill est l’un d’eux, touché par la grâce d’un instant T d’inspiration, véritable condensé d’époque et pourtant si avant-gardiste.

Adolescente, la jeune fille de South Orange apparait déjà aux yeux de tous comme une sorte de surdouée, talent brut de chant et de poésie. Lauryn excelle dans une chorale gospel qui l’emmènera même transpercer l’écran aux côtés de Whoopi Goldberg dans le film Sister Act 2. Mais la magie n’opèrera vraiment qu’au lycée, lorsqu’elle croisera le chemin tout aussi prédestiné de Pras Michel. Rejoints par Wyclef Jean, l’album Blunted on Reality voit le jour en 1994  : la légende Fugees est en marche.

De The Score à la rancœur

Ce n’est qu’en 1996, à la sortie de leur deuxième projet, The Score, que les Fugees s’imposent comme acteurs incontournables sur la scène RnB et Rap. L’album est un carton immédiat qui trust toutes les premières places. Au top du classement Billboard, The Score se vendra à plus de six millions d’exemplaires et donnera naissance à de véritables standards de la pop culture  : Fu-gee-la, Ready or not ou l’immense Killing me softly. Lauryn Hill devient l’âme du groupe, sa voix, entre soul et reggae, maniant avec justesse le phrasé hip-hop, est la marque de fabrique Fugees. The Score est certifié disque de platine à six reprises par la RIAA. En 1997, le trio est couronné de deux Grammys Awards pour «  meilleure performance vocale RnB par un duo ou un groupe  » et surtout comme «  meilleur album de rap  ».

The Fugees, composé de Wyclef Jean, Pras Michel et Lauryn Hill © Getty / Al Pereira / Michael Ochs Archives

Néanmoins, le succès de l’opus s’accompagne d’une éclatante fame personnelle et les trois artistes au talent brut se transforment en idoles. Wyclef Jean, Pras Michel et Lauryn Hill n’ont alors que la vingtaine et, de rien, sont précipité.e.s au cœur d’une gloire destructrice. Les différents prennent alors le dessus, les histoires personnelles et autres dissentions artistiques s’en mêlent et tou.te.s décident de faire bande à part. Lauryn Hill entreprend sa carrière en solo en 1997, tout juste relevée d’une histoire d’amour toxique et dissimulée avec Wyclef Jean. En 1998, elle apparait sur l’album A Rose Is Still A Rose sur lequel elle collabore, au détour d’un titre très RnB, avec l’idole d’une époque, Aretha Franklin.

Néanmoins, l’après-Fugees est source d’une angoisse très marquée pour l’artiste. Elle se sent esseulée face à l’indépendance assumée de ses compères d’un temps et reste persuadée que Wyclef Jean lui met l’industrie à dos dans un souci de revanche. L’entrée en studio pour son premier album est empreinte d’une certaine paranoïa, l’impression que son statut de femme l’empêche de s’entourer des musiciens qu’elle souhaiterait. Sur un conseil de Rohan Marley, qu’elle côtoie alors, Lauryn Hill orchestre ce qui se révèlera plus tard être un coup de maître controversé. Elle embauche une bande de musiciens, New Ark, inconnus du milieu, et leur confie la production de l’œuvre dans son entièreté. C’est donc dans l’incompréhension générale, comme guidée par son éclatante inspiration que Lauryn Hill commence l’enregistrement de son premier et dernier opus. Il se nommera The Miseducation of Lauryn Hill, en référence au livre de Carter G. Woodson, The Mis-Education of the Negro.

The Miseducation of Lauryn Hill, l’inspiration à son paroxysme

« La musique est sur le point de changer », déclarait-elle, en 1999 après la sortie de son premier album, au magazine américain Rolling Stone, « Je pense que maintenant les gens se sentent un peu plus à l’aise pour jouer avec les paramètres. Ils écrivent plus intensément. ». The Miseducation of Lauryn Hill voyait le jour lors de la dernière semaine d’août 1998 et allait balayer l’industrie d’une déferlante rap et RnB.

La fin des années 1990 est une époque étrangement mouvementée pour la scène hip-hop. Le genre semble voué à se réformer après l’assassinat de deux de ses plus fidèles emblèmes, Notorious B.I.G et Tupac Shakur. Les artistes semblent alors se trouver à un croisement ténu entre désir d’authenticité classique et appel d’une industrie mainstream. Ici, s’insère The Miseducation pour accorder les divergences, unir les genres et pousser le hip-hop, dans sa globalité, au-devant de la scène internationale. Cette force fédératrice, Lauryn Hill, la tire de sa capacité à allier sur un 16 titres tous les styles qui lui sont chers. L’album est avant tout une conversation tumultueuse entre rap et chant. En cela Lauryn Hill, notamment aux côtés de Missy Eliott, est pionnière et indiquera la voie à toute une génération de divas. C’est ainsi que le hip hop, présent sur des titres tels que Forgive Them Father, co-écrit par Julian Marley, ou encore Final Hour, est confronté traditionnellement au RnB, mais qu’il côtoie aussi le reggae (When It Hurts So Bad), la soul et son premier amour, le gospel (Tell Him).

Le premier single au succès planétaire Doo Wop (That Thing) est avant tout un patchwork d’harmonies Motown électrisant qui permettra à l’artiste de remporter ses Grammy Awards, en 1999, pour la “Meilleure prestation vocale R&B féminine” et de “Meilleure chanson R&B”. The Miseducation of Lauryn Hill résonne intentionnellement des crépitements chaleureux d’un vinyle d’antan. Le titre éponyme, véritable ode à l’indépendance et au soi profond, s’ouvrant d’ailleurs sur les fameux grésillements, est un mariage parfait entre la soul et le piano, s’entremêlant avec perfection dans de grandes envolées mélancoliques.

« It’s funny how money change a situation. Miscommunication leads to complication. My emancipation don’t fit your equation. », lance-t-elle dès les premières mesures du titre introductif, Lost Ones. Nombreux.ses seront celleux à entrapercevoir l’ombre des Fugees derrière les piqures d’amertume glissées dans l’album de Lauryn Hill. Aux côtés de Mary J. Blige sur I Used to Love Him, destiné selon beaucoup à Wyclef Jean, Lauryn Hill aborde l’amour toxique, la passion qui neutralise les sens et qui, incontrôlable tant qu’elle n’est réciproque, marque au fer rouge l’esprit et l’inspiration.

Pourtant, c’est bel et bien l’amour qui semble être l’épicentre de l’œuvre, dans son entièreté et selon tous ses angles. En effet, l’album est construit autour d’une mise en scène  : celle de la voix d’un homme, pasteur ou professeur, en la personne de Ras Baraka, débattant de la notion d’amour avec des enfants. Quoi de mieux que la nu-soul et le RnB pour matérialiser le sentiment  ? Nothing Even Matters embrasse l’amour explicite, la sensualité vocale de D’Angelo, alors maître du genre, accompagne le timbre de Lauryn Hill.

A l’époque de Miseducation, la chanteuse est enceinte et sa grossesse l’influence indubitablement dans la création de ses plus grands chefs-d’œuvre. La spiritualité et l’amour ne se combineront jamais aussi bien que sur le titre To Zion, ode éternelle à son futur enfant et à la plénitude créative. Le morceau, sublimé par la guitare de Carlos Santana, mélange force, espoir et nostalgie pour célébrer sa vérité et inviter ses semblables à prendre les armes sans jamais laisser les obstacles du milieu les consumer. Alors que ses homologues de l’époque ne cherchaient pas à s’épancher sur des considérations émotionnelles, Lauryn Hill prend le contre-pied et décide de se mettre à nue lyrics après lyrics, de la manière la plus honnête qu’il soit. Sur Ex-Factor, tube planétaire, la chanteuse pleure la non-réciprocité sur un rythme sirupeux composé de plusieurs boucles, qui seront samplées par nombre d’artistes. Enfin, l’amour est aussi celui qu’elle porte à sa ville natale de South Orange sur le funky Every Ghetto, Every City et, de façon plus engagée, à ses origines sur Everything is Everything, échangeant palabres avec le piano d’un certain John Legend.

Ms Hill : un héritage entre controverses et influence intemporelle

À sa sortie, l’album est très majoritairement encensé, non seulement par le public, mais par l’ensemble de la critique. Néanmoins, il ne connaît pas que les paillettes et la reconnaissance. Pourtant à la base du succès monstre, les membres de New Ark ne sont pas crédités correctement par une Lauryn Hill encore plus renfermée sur elle-même depuis les sessions studio. S’en suit alors une judiciarisation de près de trois ans et un réarrangement complet des titres. La chanteuse est maintes fois dépeinte comme ayant des comportements d’une excentricité croissante. Ses caprices de diva et ses retards à répétition à plusieurs de ses représentations à travers le monde participent à déconstruire la figure de grande dame que son seul album avait pourtant érigée.

Lauryn Hill sur la scène du KABOO Texas, 10 mai 2019, Arlington, Texas. © GETTY IMAGES / RICK KERN / WIREIMAGE

The Miseducation of Lauryn Hill est pourtant un tableau d’une temporalité extensible. Nombre de ses titres furent samplés par des étoiles de l’industrie contemporaine  : Drake sample Ex-Factor pour Nice for What (2018)  ; J.Cole avec Nothing Even Matters et To Zion pour Cole Summer et Can I Holla At Ya en 2013  ; Kanye West sample le mythique Doo-Wop (That Thing) dans Believe what I say (2020) ou encore Cardi B sur Be Careful avec Ex-Factor (2018). Bref, la liste est longue et l’influence de Ms.Hill indéniable. En 2020, The Miseducation of Lauryn Hill est élu meilleur album de rap de l’histoire, selon le fameux magazine Rolling Stone.

Peu d’albums sont aujourd’hui considérés comme s’approchant d’une complète perfection. Toutefois, force est de considérer qu’il n’a fallu qu’un seul et unique chef-d’œuvre à Lauryn Hill pour prospérer. Le projet est d’une force telle qu’il n’a aucunement besoin de succession pour permettre à son autrice de continuer à courir les tournées planétaires. La chanteuse a su ouvrir la marche d’une génération entière de rappeuses, de chanteuses RnB et de divas… Puisqu’au fond, on adore les divas. The Miseducation of Lauryn Hill est, une vingtaine d’années plus tard, l’un des meilleurs albums rap. Un rap qui se mélange, qui ne se réduit pourtant pas au cloisonnement d’un genre ou d’un style, celui des femmes, des hommes, de l’amour et de la spiritualité.

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