« Ballade pour Sophie » – Jouez, maestro !

© Éditions Paquet

Ballade pour Sophie est un roman graphique portugais d’origine, co-écrit par Juan Cavia et Filipe Melo. Il nous fait vivre par procuration les joies et les drames d’un célèbre pianiste, dans la France déchirée, détruite et reconstruite des années 30 à 70. 

C’est un très bel album, de taille conséquente, à la couverture cartonnée et épaisse. 320 pages en couleurs et en grand format. Il n’en faut pas moins pour couvrir l’existence du maestro Julien Dubois. Celui qui a vendu dans les années après-guerre plus d’un million de disques intrigue autant qu’il ne fascine  : désormais âgé, on le dit malade, et il ne sort plus de sa gigantesque villa de Cressy-la-Valoise. Quand une journaliste, Adeline, vient frapper à sa porte dans l’espoir de lui poser quelques questions, ne lui répondent qu’un silence désagréable et un renvoi immédiat.

Cependant, la détermination de la jeune femme va lui permettre de se frayer un chemin jusqu’au musicien, et de lui délier la langue petit à petit. Sentant la fin approcher, séduit par la candeur de la jeune femme, Julien Dubois baisse la garde et ouvre la forteresse de cristal dans laquelle il s’est enfermé ces vingt dernières années : « Bien. Il est temps de mettre les choses au clair. » D’enfant prodige à collabo, de SDF à idole d’une société blessée en reconstruction, Julien Dubois se livre à Adeline dans toutes ses nuances, tous ses états, allant jusqu’à son plus grand secret, le liant à un autre mystérieux prodige du piano : le non moins énigmatique Frédéric Simon. 

Un scénario complexe et fortement humain

L’histoire de ce roman graphique aurait pu être résumée en quelques mots  : biographie d’un musicien en fin de vie. Cependant, la construction du scénario est telle qu’elle permet de se plonger dans un univers où, finalement, la vie de Julien Dubois sert uniquement de fil conducteur reliant divers éléments. Nous avons ainsi un aperçu de la France entre les années 30 et les années 70  : sortant d’une guerre pour replonger peu après dans une autre, le roman graphique nous offre un aperçu de l’occupation allemande, ainsi que de l’implication de certains français qui leur valut, par la suite, un rejet de leur pays de naissance.

S’ajoute à cela l’image d’une France en pleine reconstruction, qui découvre les années folles d’après-guerre. Une France qui veut oublier les horreurs passées en s’abandonnant aux divers plaisirs de la vie. Le cabaret, et les arts en général, occupent une place primordiale à cet instant, et l’évolution du style musical de Julien Dubois nous permet également d’appréhender l’évolution des goûts généraux.

© Juan Cavia et Filipe Melo / Éditions Paquet

Des personnages obnubilés par le succès

En plus d’un contexte social général qui aborde des sujets plus que sérieux – la guerre, la pauvreté, la vengeance – l’œuvre nous offre également une évolution des personnages extrêmement complexe et intéressante. Le protagoniste, Julien Dubois, vit ainsi une enfance en demi-teinte, ornée de récompenses mais assombrie par une mère abusive qui, par une succession de mauvais choix, finira par causer leur perte à tous les deux. Mais plus que sa vie familiale, ce qui est intéressant – captivant, même – dans la vie de Julien Dubois, c’est bien l’existence de cet alter ego : Frédéric Simon. Un musicien en tout point opposé à lui, que ce soit par la classe sociale ou bien par le caractère. La seule chose qu’ils partagent, c’est ce talent pour la musique, qui va les lier pour toujours.

Au fil du roman graphique, ils se croisent très peu. Mais leur histoire résonne si fortement qu’elle semble imprégner chaque case de l’œuvre, et l’on ne peut s’empêcher de tourner chaque page avec la certitude qu’à la prochaine, nos deux protagonistes se retrouveront enfin. Le personnage d’Adeline, quoique secondaire, ainsi que celui de Marguerite, la vieille aide à domicile, bénéficient également d’un développement intéressant, visuellement caractérisé dans le livre par différents chapitres. En plus d’une histoire complexe et d’une gravité sociale conséquente, les relations humaines dans un environnement qui semble avoir tout oublié de l’Homme sont ici dépeintes à la perfection, et nous transportent dans les rues de la France du XXème siècle. 

Un art visuel musical

Bien que l’on dise  « une image vaut mille mots », la réalité fait qu’il est difficile de faire passer un sentiment, une sensation, par un simple dessin. Cependant, Melo et Cavia semblent, et Ballade pour Sophie en est la preuve tangible, avoir réussi l’impossible : dessiner de la musique. En s’aidant d’un contexte précis et de références musicales poussées et exactes, les deux artistes réussissent l’exploit de faire passer la musique en image, tout en conservant la mélodie, qui semble s’échapper de chaque nouvelle page tournée. Au fur et à mesure de la lecture, l’on entend distinctement les opus de Chopin tout comme le boléro de Ravel, et les images nous renvoient au sentiment exact que ces chefs-d’œuvre suscitent en nous. 

© Juan Cavia et Filipe Melo/Éditions Paquet

Concernant le dessin général, le trait fin et parfois imprécis permet de combiner les formes avec les émotions, nous laissant parfois dans un flou qui libère l’interprétation. Pour les couleurs, la palette est large mais elle varie ingénieusement selon les différents cadres, mais aussi selon les époques et les tendances sociétales. C’est une œuvre conséquente, comme dit plus haut, de plus de 300 pages : et pourtant la qualité du dessin n’en faiblit pas, offrant au lecteur de multiples tableaux qui pourraient tout aussi bien être admirés et appréciés en tant que pièces uniques. 

Du dessin, de la musique et de la poésie

L’histoire de ce roman graphique suscite donc des émotions fortes. Cependant, au-delà du côté émouvant du scénario, fortement aidé par le contexte et les péripéties, force est de constater qu’il y a une réelle poésie ambiante qui se dégage de l’œuvre. Bien que la vie de Julien Dubois soit hyperbolique, parfois poussée à des extrêmes, il n’y a aucun moment où l’on ressent une note mélodramatique, qui sonnerait faux. Tout semble millimétré, comme suivant un métronome, et la seule chose qui en ressort, c’est de la poésie.

Que ce soit à travers les mots ou les dessins, nous sommes transportés, touchés en plein cœur et emplis de nostalgie lorsque l’on suit les aventures de chaque personnage. Le roman nous implique personnellement, nous donne envie de suivre l’histoire, d’influer sur le destin des personnages, de modifier le cours du temps pour leur en donner davantage. Il y a de la poésie dans la tristesse qui coule des pages colorées et il y en a aussi dans la frustration ressentie à divers passages sciemment choisis dans le scénario. Entre ballade musicale et balade poétique, ce roman graphique nous transporte autant qu’il nous émeut.

Ballade pour Sophie, de Filipe Melo et Juan Cavia, disponible en librairie aux Éditions Paquet – 27€

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