STYLE

AU FIL DE LA MODE – Worth, pionnier de la haute couture

Griffe de robe. Griffe sur cordon de taille : Worth & Bobergh, 7 rue de la Paix, Paris. 1869. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.
Griffe de robe. Griffe sur cordon de taille : Worth & Bobergh, 7 rue de la Paix, Paris. 1869. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Griffe de robe. Griffe sur cordon de taille : Worth & Bobergh, 7 rue de la Paix, Paris. 1869. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Tandis que 2021 voit le jour, une nouvelle série d’articles naît elle aussi à son tour. Désormais, chaque mois la rédaction de la rubrique style reviendra sur un personnage, un évènement ou fait marquant en lien avec la mode et son histoire. Aujourd’hui, Charles Frederick Worth ouvre le défilé.

Couturier peu connu du grand public et pourtant père fondateur de la haute couture parisienne, Charles Frederick Worth naît en 1825, à Bourne en Angleterre. Il mène son apprentissage de couturier à Londres jusqu’à son arrivée à Paris en 1845. Il est engagé chez Gagelin, une mercerie réputée rue Richelieu, dans laquelle il se fera d’ailleurs remarquer pour son talent. Par la suite, il exposera ses modèles à Londres en 1851 et Paris en 1855. C’est finalement au 7 rue de la paix à Paris que Worth fonde sa propre maison de couture. Il s’associe alors avec Otto Gustav Bobergh, sous la célèbre devise « Obtenir et tenir ». Nous sommes à ce moment en 1858.

Le dessin d’une nouvelle élégance

Dès lors que Worth ouvrit sa propre maison de couture il bouleversa les codes, et c’est toute une révolution de la mode qui s’enclencha. Auparavant, lorsque les femmes allaient chez le couturier, elles choisissaient elles-mêmes les formes et les tissus de leurs toilettes. Charles Worth, lui, proposa ses propres créations, des robes originales, déjà entièrement pensées, assemblées et prêtes à être ajustées. Il n’est pas l’artisan qui produit les robes, il est l’artiste qui les créees. On lui reconnaît l’invention de la tournure, en opposition à la crinoline. La tournure est un vêtement de dessous métallique fait pour bomber l’arrière de la robe et soutenir le poids des tissus. Elle est ouverte à l’avant, à l’inverse de la crinoline qui entourait l’intégralité de la taille. Worth est aussi connu pour ses somptueuses robes de bal, usant avant tout de la soierie lyonnaise, des motifs en dentelle et des broderies.

Le savoir-faire du couturier va conquérir le cœur des femmes de la haute société parisienne. Son atelier se retrouve rapidement fréquenté par des femmes d’ambassadeurs ou de la haute aristocratie, comme par exemple l’Impératrice Eugénie ou la Princesse Pauline de Metternich. Emile Zola le citera même lorsqu’il parlera de la société parisienne dans le second volume des Rougon-Macquart, La Curée. La machine est lancée.

Charles Fréderic Worth (1825-1895). “Robe du soir portée par la Comtesse Greffulhe, vers 1896 – forme princesse, décolletée, velours noir, soie, broderie de perles, incrustations de lys blancs, revers de satin blanc, volant cranté en bas”. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

La haute couture s’éveille à Paris

Si Charles Frederick Worth a tant marqué son époque, c’est avant tout pour sa vision avant-gardiste de l’industrie de la mode. C’est à lui que revient le mérite de l’invention des collections selon le cycle des saisons – printemps/été, automne/hiver -, mais aussi de celui des premiers défilés, en 1858. C’est dans son salon qu’il invita ses clientes dans le but de présenter ses collections saisonnières sur de réelles mannequins physiques, qu’il appelait « sosies » car leurs silhouettes étaient comparables à celles des clientes.
Le styliste usa des avancées techniques de son époque, dont la photographie et les journaux, afin de commercialiser et de mener une certaine communication autour de ses productions. Frederic Godart dans son livre Sociologie de la mode, nous explique : “Depuis lors [premier défilé de Worth en 1858], les défilés sont pour les créateurs/trices une façon d’interagir non seulement avec leur clientèle finale (pour la haute couture), mais aussi avec les acheteurs des grandes chaînes de distribution et les médias. En cela, le défilé devient une performance quasi artistique qui cherche à convaincre les acteurs de l’industries de la valeur d’une collection”.

Chaque collection possédait des thèmes, comme il est fréquemment le cas de nos jours. De plus, Worth travaillait en collaboration avec des artistes et artisans, alliant ainsi technique et création artistique à son travail. Son sens remarquable du commerce transforma la couture en véritable industrie de luxe. Contre toute attente, le styliste accepta les copies de ses robes dans les grands magasins, développant de ce fait le phénomène de tendance. Enfin, le rôle de créateur de mode était né, propulsant le vêtement au rang d’art.

Robe de jour (5 pièces) – “Petit costume”. Faille verte, griffe Worth & Bobergh, 7 rue de la Paix, Paris. 1869. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

L’héritage d’un empire

La maison Worth fût léguée aux descendants du couturier sur trois générations, en commençant par ses deux fils Jean-Philippe et Gaston Worth. Finalement, elle sera cédée à la maison Paquin en 1954, son voisin du 3 rue de la Paix ; avant de disparaitre ensemble en 1956. La maison Worth s’offrit même les services du très célèbre Paul Poiret jusqu’en 1904, lorsque celui-ci entreprit d’ouvrir la sienne. L’entreprise ayant fermé ses portes, elle ne produit plus de vêtements. Toutefois, certains parfums Worth sont encore en vente sur le marché, sous licence.
Bien que le 7 rue de la Paix de Paris abrite désormais l’horloger et joaillier Piaget, l’adresse restera à jamais l’emblème de la naissance de la haute couture parisienne. Charles Frederick Worth, de part son talent et sa créativité, aura su renverser les codes artistiques et commerciaux de son milieux, donnant lieu à l’industrie de la mode et du luxe telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Pour aller plus loin, La maison Worth – Naissance de la haute couture, première monographie du couturier écrite en français, par l’une de ses descendantes, Chantal Trubert-Tollu.

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