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(Re)Voir – « Les Bonnes manières » : Conte poétique et politique

© Salzgeber & Co. Medien GmbH

Avec son lot de métaphores, le conte est certainement l’un des genres les plus pertinent pour sous-entendre des messages forts. C’est ce que prouve avec justesse le film brésilien Les Bonnes manières réalisé par Juliana Rojas et Marco Dutra, à voir ou revoir sur Arte.Tv jusqu’au 7 janvier 2021.

Le film s’ouvre comme les premiers dessins animés Disney : les intertitres du début, la petite musique douce. Le spectateur est bercé, cela pourrait être La Belle au bois dormant, quand soudain, la sonnerie d’un téléphone nous fait basculer dans le monde contemporain. Nous sommes à São Paulo et Clara (Isabél Zuaa) passe un entretien pour devenir la nounou du futur enfant d’Ana (Marjorie Estiano) qui est enceinte. Alors que tout semble mal parti, puisque Clara a donné de fausses références pour sa candidature, elle est tout de même engagée par la future mère. À partir de ce premier accord, le film ne cessera de devenir imprévisible et envoûtant.

Mélange des genres

Au-delà du conte, le film pioche dans différents genres : la comédie musicale, la romance, le film d’horreur et le film fantastique. Pourtant aucun manque de cohérence, ce mélange enrichit le film tout en le rendant surprenant. Mais si un peu de l’esthétique de toutes ces catégories se retrouve dans l’ensemble, c’est surtout dans le fantastique et dans le conte que le film puise ses principales sources d’inspirations.

Pour rendre la ville de São Paulo étrange, la technique du matte painting a été utilisée, un procédé qui permet de créer des décors pour ensuite les intégrer dans une scène filmée. Cela donne un aspect décalé qui annonce et renforce l’atmosphère fantastique qui peu à peu envahit l’histoire. C’est également une façon de présenter une version moderne des contes de fées  : les buildings sont les nouveaux châteaux inaccessibles et les favelas les nouvelles forêts dangereuses.

Dans les différents entretiens donnés par Juliana Rojas et Marco Dutra, ce mélange des genres est toujours évoqué. Leurs inspirations se trouvent aussi bien du côté du design de Mary Blair pour La Belle au bois dormant que de celui du folklore brésilien dans lesquels les loups-garous (lobisomem) sont très présents. Différentes influences qui sont adroitement revisitées pour ce conte brésilien contemporain très à charge politiquement.

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Briser les tabous

Les Bonnes manières est divisé en deux parties très différentes articulées autour de la naissance de l’enfant. Le film a beau avoir lieu dans la plus grande ville du Brésil, la première partie se déroule quasiment en huis clos dans l’appartement d’Ana. Le logement luxueux surplombe São Paulo : « C’est grand ici » dit Clara en y entrant la première fois. Devenue un paria pour son entourage, Ana s’ennuie dans cette tour de verre. Au départ, chacune des deux femmes tient son rôle et la frontière est nette : Clara est noire et pauvre au service d’Ana qui est blanche et riche. Mais le long-métrage transgresse en douceur tous les principaux tabous du Brésil : tabous raciaux, tabous sociaux et tabous sexuels.

Après la naissance de l’enfant et une ellipse de sept ans (chiffre très symbolique dans les contes), la seconde moitié du film s’ouvre. Exit, le confort et le luxe des hauteurs, Clara se retrouve dans les bas-fonds d’une favela. Entre les deux quartiers il y a un pont qu’il ne faut pas franchir mais qui évidemment, le sera. Le contraste esthétique est fort, résolument plus fantastique : les effets spéciaux numériques se multiplient et le monde extérieur est plus présent, menaçant.

C’est par le choix de la métaphore ou au contraire frontalement que le film aborde différents sujets brûlants d’actualités. La figure du loup-garou, incarnée par l’enfant, interroge : qu’est-ce qu’un monstre ? Pourquoi y a-t-il rejet alors que ce n’est pas de sa faute ? Le film souligne également les inégalités très présentes dans la société brésilienne  : avec Jair Bolsonaro, comme Président de la république fédérative, un homme ouvertement homophobe et raciste, le film fait office de manifeste.

Les Bonnes manières marque la deuxième collaboration sur un film horrifique entre Juliana Rojas et Marco Dutra après Travailler fatigue en 2012, présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard. Bien accueilli par la critique et le public, il a été récompensé du Prix du Jury et du Prix de la critique du festival de Gérardmer ainsi que du Prix spécial du jury international de Locarno.

À voir ou revoir sur Arte.Tv jusqu’au 7 janvier 2021.

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