CINÉMA

(Re)Voir – « Fando y Lis » : Le désir poétique d’Alejandro Jodorowsky

© Alejandro Jodorowsky

Plongeons ou replongeons dans les actes poétiques et l’ésotérisme provocateur du premier long-métrage d’Alejandro Jodorowsky, qui lors de sa première projection en 1968, déclencha une émeute, avant d’être interdit au Mexique. Disponible actuellement sur Mubi.

S’il est important de voir ou de revoir cette toute première œuvre longue au cinéma de l’artiste franco-chilien, créateur de La Montagne Sacrée ou encore d’El Topo, c’est car elle montre comment l’image et le son, leur mouvement et leur temps, peuvent former une sépulture. Rendre la mort à la vie. Comment le rapport au rituel, comme à la mort, doit être présent pendant toute cette vie, à chacun des moments présents, à chaque image consécutive, pour qu’elle soit entière et comprise en nous, afin qu’elle ne puisse nous tuer en retour : que la mort soit aussi naissance.

Au cinéma, il existe une beauté telle dans les sépultures d’images sonores qui nous apparaissent à la fin de L’Enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski, ou encore de The Florida Project, de Sean Baker. Souvent, c’est un retour à l’essentiel, parfois, c’est un plongeon dans l’illusion, mais toujours, c’est une dernière offrande.

Rituel nomade, sépulture vivante

© Alejandro Jodorowsky

Ce film peut se voir comme autant d’actes créateurs et créatifs décisifs, soignant en voulant tuer, et tuant en voulant soigner. Une exploration permanente, entre corps et esprit, de notre alchimie. Fando et Lis sont un couple : elle, est paralysée de ses jambes, et lui, la pousse sur un maigre chariot. Souvent, il profite cruellement de sa paralysie, et ensemble ils arpentent un monde en ruine, un désert en pagaille, peut-être à la recherche de la dernière cité debout, Tar, symbole merveilleux d’un horizon rêvé. Pour l’instant, ils désacralisent les tombes de pierre pour en forger celles des anciens actes.

On y retrouve comme un autre couple, les deux femmes habitant Les Petites Marguerites, sorti deux ans auparavant. Toujours dans une lignée directe de l’explosion de la nouvelle vague qui brassait tout ce cinéma d’après-guerre, autant en France, qu’en Tchécoslovaquie, qu’au Chili, éperdument amoureux du vrai, du faux, de la rupture, du nouveau, par des expérimentations et des désirs en éternel réagencement.

© Alejandro Jodorowsky

Tar, le dernier des symboles, n’est pas le seul présent. Le film entier en est gorgé, car c’est ainsi que le langage du cinéaste se forme, par autant d’éléments pleins de sens, et par leur abondance. Ici, avant d’attaquer la mort, est recommencé au début la vie dans les ruines, une ville survivante d’un autre temps, où des méchanismes sociaux automatiques se coincent dans une boucle. Pour l’instant, il y a des éléments, de petits morceaux de chacun, un petit orchestre, des petits fantômes dansants, un piano en feu. Lis sans ses jambes ne peut encore se mettre à marcher, tandis que Fando court, court en cercle, à travers les lieux et les humains, et on se joue de lui, on le fait tourner, tourner en rond.

Il y a l’abrasivité du vol des mouches, le battement de coeur de la colline à la limite du synthétique, le grincement de porte devenu cri animal sur un tas de crâne accueillant la nudité de Lis qui s’y étend. Cependant quand la voix humaine prend sa place face au cri de son environnement de débris, est retrouvé à la toute fin par le symbole ce qui est humain : un simple rituel de vie. Cette sépulture, libérant ces deux corps qui se mettent enfin à courir, se créera non pas dans les ruines d’un passé sclérosé, mais dans les ruines d’une simple saison finissant de s’achever, parmis les feuilles mortes, les lianes vivantes, et les corps brillants.

Désirer sa propre renaissance

© Alejandro Jodorowsky

Où trouver les nouveaux désirs, quels éléments reconstruire, quoi détruire et refaire grandir  ? Rampant dans la terre sèche de collines désertiques, se trouvent des personnages, des actes, des objets, des images, de ceux qui se sont perdus dans leur plaisir, et de ceux qui s’en sont expulsés dans des plus grands désirs.

D’où vient Alejandro Jodorowsky, et ses affres, événements, et fables paniques, l’inscription de ses actes cinématographiques dans ce spectre mystique et alchimique ? C’est un mélange savant en provenance de la poussière de la cité minière et industrielle en flanc de falaise aride surplombant l’océan, à Tocopilla, au Chili. Là où poussa tout ce qui pouvait pousser entre la vie et la mort, la violence, sur une terre volcanique à jamais tremblante, où rien ne semble aller mais où tout le monde tente de vivre pleinement.

© Alejandro Jodorowsky

Puis, se retrouvant dans le coeur de la trépidante pourriture parisienne à la rencontre des plus «  grands  », le mime Marceau, André Breton sur son trône, etc. Pour ensuite apparaître à nouveau vers le Mexique, une terre tout aussi tremblante, non moins trépidante, à la rencontre d’autant plus d’explosion, de chamane, et de vie, sans jamais abandonner l’art cinématographique, sans jamais certainement abandonner les actes poétiques.

À Santiago, un homme manchot demande à la foule de caresser sa femme, dans une douceur qu’il ne peut plus lui donner comme avant. Ici, une assemblée de femmes âgées se délectant d’une nouvelle chair et jouant aux cartes au sommet d’une motte de terre sèche, jette au visage leur nourriture à un Fando qui la refuse. Un homme avide et son esclave se délectent du sang extrait directement de la veine du bras de la passive Lis. Un enchaînement de rencontres présentes et de traumatismes passés de nos deux personnages se trouvent en parallèle. Dans un souvenir, le père de Fando voit un coeur de bœuf être découpé sur son propre torse, libérant un oiseau prisonnier. Des rituels tous lourds de sens pour les rêves et leurs désirs inconscients.

© Alejandro Jodorowsky

Les désirs n’ont jamais été simples à habiter. Il y a Werner Herzog, sortant aussi en cette même année son premier film, Signes de vie, qui s’y perche à travers la plus grande et la plus large pulsion ecstatique, emmenant le destin entier en lui avec urgence et véhémence : un simple individu tirant une montagne derrière lui. Il y a aussi Stanley Kubrick, au coeur d’une intimité universelle, passant par des ouvertures masquées dans Eyes Wide Shut. Cette saveur du rituel, cette multidimension de chacune et de chacun par leurs lignes construites et lignes de fuites existantes dans un milieu social, politique, intime  : Tout cela se retrouve totalement explosé, désirant transparent, si limpide, dans Fando y Lis, à l’orée du véritable nouveau siècle.

De quelle ligne à suivre est-il question ? Celle qui, ici dans Fando qui pousse Lis sur un chariot branlant, habillé de gramophone et de tambour, est suivie. Poussées par deux jambes pour deux corps, ces mêmes jambes qui ne font que tourner en rond lorsqu’elles se retrouvent seules. Ici, la ligne de fuite est une spirale, et on s’imbrique en tout sens en son creux et en son coeur, le même qui fait battre la montagne qu’un vieux chamane désirant et sale nous demande d’écouter. C’est une quête d’expérimentations, de situations, d’environnements, pour extraire de ses traumatismes passés et présents une nouvelle beauté. Ou une nouvelle horreur, qui provoque Fando à détruire Lis par son ascendant sur elle.

La poursuite du Grand Œuvre

© Alejandro Jodorowsky

Dans un lieu si aride mais si ample, Alejandro Jodorowsky nous montre du doigt, dans ce permanent fourmillement, comment apprendre à rêver pour réorganiser ses désirs. Enfoncer les catégories, les recomposer, dans un environnement qui ne demande qu’à l’être, par notre plus simple déplacement, par la marche décidée. Il ne suffit que d’un arc de cercle, un demi-tour, ou même d’une course en ligne droite, pour voir toutes ces ombres autour de nous changer de forme, et dicter nos intérieurs en profondeur.

Par ici certains cherchent la liberté en évitant la destruction, de garder la conscience en recomposition, par le désassemblage et le réassemblage des désirs. On pourrait voir en surface une désorganisation complète, un surréalisme endiablé, enfourché sur un train sans destination. Pourtant ce marasme est processus d’organisation même. Voyez ce couple courir enfin après avoir tant marché.

© Alejandro Jodorowsky

La spirale qui enferme empêche de se recomposer convenablement, et celle d’une société ne laisse dans ses limites parfois d’autre choix que la violence. Même si la volonté était de reconstruire en douceur, cette volonté ne s’arrêtera que quand les morceaux essentiels et primordiaux seront ballotés par la terre en feu, car de cette façon, au moins, il pourra être éteint, ce feu, et ses cendres serviront de terreau fertile. La terre aride qu’ils foulent, ils n’arrêtent jamais de l’imaginer en fleur, à s’en mettre à se battre eux-mêmes par la douleur que cette image leur inflige, jusqu’à une funéraille des roses imaginées autour d’eux.

Quelle est l’importance pour Fando et sa mère, lui la voyant autrefois transformer sa mort en spectacle pour tous, de répéter ensemble l’événement par une nouvelle sépulture, mais pour eux, par eux ? Pourquoi libérer cet oiseau enfermé dans un coeur de boeuf qui fut autrefois forcé dans la bouche d’un spectateur exalté  ?

© Alejandro Jodorowsky

Quelle est l’importance pour Lis, face à l’horreur du souvenir, de trouver par de très brefs instants de jeu le rire total, l’emmenant au-delà de la mort de ses jambes depuis ? Comment vivre pour mieux mourir ? Pourquoi ce bref échange de vêtements, tous deux pris comme dans un tourbillon d’hommes travestis venus de nulle part, est-il une telle libération ?

Il est dans le fait de suivre cette frontière, celle du changement, de la guérison, de l’expérience des recompositions différentes des désirs dans lesquels se fondre, qu’ils soient mauvais et destructeurs, bons et salvateurs, car il faut s’y confronter pour les maîtriser enfin. Ces actes créatifs impriment l’inconscient maîtrisé à travers ces expériences de la conscience, et forment les liens avec d’autres, avec soi-même, trouvant la vallée et la terre en elle avec laquelle on aimerait fusionner sur toute sa longueur, et vivre enfin en paix.

Lier son être à son monde

© Alejandro Jodorowsky

Rien ne peut être esquivé dans ce processus. Chez Alejandro Jodorowsky, on ne peut séparer politique, foule, couple, fête, intimité, guerre, cendre et accouplement. Tout est à l’air libre. Le grincement vrombissant d’une porte au-dessus des humains dans la terre battue peut être aussi violent que celui des armes, et dans La Montagne Sacrée le chemin est d’autant plus extrêmement explicite.

Vous n’échapperez pas à la guerre donnée en votre inconscient et en vos désirs, car on vous l’a déjà mise en vous. Et il n’appartient qu’à vous de reconstruire face à face entre vous, face à vos entrailles étalées, esquivant le contrôle, et maîtrisant le lieu qui sera votre nouvel être. Il n’y a rien à combler, il y a tout à inventer.

© Alejandro Jodorowsky

Une danse avec des hommes, des femmes, vêtus, dévêtus, échangeant les vêtements, échangeant les corps. C’est un plaisir qui, monopolisant nos sensations et notre existance entière, interrompt la douleur du chemin à parcourir un moment, car nous avons besoin de nous recentrer après s’être trouvé désorienté. Mais c’est le désir toujours suivi vers son horizon qui interrompt la douleur pleinement. Car enfin, il créé totalement, un nouvel agencement, un nouvel environnement, pas à pas, éternellement avançant.

Cherchez l’endroit où chaque image est un visage et où chaque son est un langage. Le paysage enfin déroulé, imaginaire ou non, de fleurs et d’arbres ou de terres et de rochers, reflète forcément la naissance de ce visage intérieur si ardemment poursuivi par toutes les forces de son corps, et « quand le reflet s’effaça dans le miroir, il laissa apparaître le mot “liberté”  ».

Auteur·rice

CINÉASTE AMATEUR, ÉTUDIANT EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE ET EN INFORMATIQUE À BORDEAUX. SERVITEUR DES IMAGES, DES SONS, ET DU MÉLANGE SINCÈRE ET IMMANENT DES DEUX.

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