« Poet against the machine » – Itinéraire ambitieux des liens entre l’artiste et son médium

© Éditions Le mot et le reste

Poet against the machine est un essai écrit par Magali Nachtergael, maîtresse de conférence en Littérature et Arts. Il explore avec précision l’histoire de la contre-culture et les liens que celle-ci a entretenu avec ses médiums de création. 

Si l’histoire de l’invention des différents médias est généralement connue de tous.tes (photographie, radio, ordinateur puis ère des algorithme), celle de la manière dont toute une contre-culture s’est emparée de ces moyens de communication demeure méconnue. C’est sur cette histoire «  technopolitique  » que revient Magali Nachtergael dans son ouvrage. 

«  Mettre la poésie debout  »

S’il apparaît évident à tous.tes que le premier médium utilisable pour performer un texte est le livre, l’autrice rappelle qu’il en va aussi du corps et que la poésie est avant tout une expérience sensorielle faite d’oralité, de rythmes et de tout ce qui accompagne une gymnastique du corps. Le mouvement Dada fait dans un premier temps le constat d’une mort de la poésie, absorbée puis rendue ennuyeuse par le médium livre  : «  Le poème ne pouvait plus être entendu, écouté  ; il s’insinuait comme un art livresque.  »  

Dans la continuité de ce premier constat se met en place une contre-culture poétique pour laquelle les textes se performent – dans les cabarets, les rues, les caves – et doivent offrir au spectateur.ice.s une expérience sensorielle artistique et unique. Il s’agit pour le texte de quitter le livre. C’est notamment le cas de L’internationale Lettriste qui se consacre à la création d’une «  musique lettrique  », et performe, parfois même de manière improvisée, dans les cercles littéraires ou dans les cabarets de jazz pendant l’entracte des musiciens. La performation est ici un moyen de se réapproprier la poésie grâce au médium premier qu’est le corps. Comme le dit la théoricienne Bernadette Wegeinstein – citée dans le livre – «  The medium is the body  ».

Le médium contre l’oppression

Si le passage par le corps dans la création poétique permet d’abord de se réapproprier cet art jugé trop livresque, la poésie performative permet également l’émancipation des corps écrasés par le poids des normes sociales. A l’instar de la performance de Carolee Schneemann – qui utilise doublement son corps  : nue sur scène, elle déroule un texte écrit sur un rouleau de papier soigneusement roulé et inséré entre ses jambes – pour dénoncer la norme sociale pesant sur le corps féminin. La performance consiste à dérouler le morceau de papier pour ensuite le lire à son public. Son texte rapporte une conversation qu’elle a eue avec un réalisateur lui attestant qu’elle ne pourra jamais être une réalisatrice et qu’il la voit mieux en danseuse. 

«  La femme ne peut être ni réalisatrice, ni poétesse. Le cinéaste structuraliste, représentant du haut paradigme critique rationaliste, pensait qu’elle était un corps. La performance vient justement affirmer le contraire, son corps est un média, et les danseuses aussi ont quelque chose à dire.  »

Poet against the machine, Magali Nachtergael

Le rap, autre étendard du poète opposé à la «  machine sociale  », propose une musique éloignée de la variété française d’époque, plus proche du slam, mais également un autre rapport avec son public. Lié directement avec le social, il entend décrire la vie, à la manière d’un prêche. 

«  Cette rhétorique heurte à la fois les oreilles et les consciences, de la même façon que l’art des avant-gardes avait pour vocation de heurter le public pour engager une nouvelle relation à la pratique artistique et aux discours portés par les œuvres et les institutions culturelles. Ici l’idée de machine rejoint celle de système  ; le poète n’est pas seulement contre une machine technologique, mais contre une machine sociale.  »

Poet against the machine, Magali Nachtergael

Opposé au modèle de la radio faite par et pour un public bourgeois, le rap offre de nouveaux champs parmi lesquels «  l’égotrip  », qui est en fait un récit d’apprentissage à valeurs morales fortes. Si le rap est sans cesse relégué au statut d’art mineur, de «  tiers média  », l’autrice interroge ses liens avec la production poétique contemporaine et réaffirme avec force la place du rap sur la scène poétique moderne. La conception du poétique qui veut que le rap n’en est qu’une sous-catégorie est avant tout une conception sociale autocentrée et bourgeoise. 

L’avènement du numérique  : la fin du livre-objet  ?

Magali Nachtergael met également en lumière les conséquences de l’avènement du numérique sur la création artistique et poétique. Si l’usage des réseaux sociaux devient courant pour tous.tes, il le devient aussi pour les auteur.rice.s, qui n’hésitent pas à poster des textes agrémentés d’images sur ces derniers, à l’instar de Mathias Enard ou Alain Mabanckou. Cette utilisation des réseaux tend à transformer leur but premier  : d’outils utilisés pour populariser une œuvre papier, ils deviennent un moyen d’expression et une activité «  en soi  ». Le médium a absorbé son contenu. 

«  Ces lectures-visionnages mettent l’utilisateur face à des contenus constamment remédiatisés sur diverses interfaces (ordinateurs, smartphones, tablettes, écrans d’information) de sorte que cette promenade et ces visites sans fin dans l’espace numérique en deviennent, comme Rousseau avec son herbier et ses promenades solitaires, une activité en soi, ce que le poète Kenneth Goldsmith a fini par instituer comme une activité créatrice.  »

Poet against the machine, Magali Nachtergael

L’arrivée du numérique vient également questionner le statut du livre-objet, sanctuarisé à outrance par un establishment sans visage. En effet, la fin du livre papier au profit d’un contenu poétique intégralement numérique serait-elle une régression en soi, et pas simplement le passage d’un médium à un autre, comme on en a tant observé au cours de l’histoire  ? Cette peur s’apparente presque à un dogme. L’autrice ne manque pas de rappeler que le livre, privé de son contenu, n’est rien d’autre qu’un bibelot soumis aux mêmes lois mercantiles que les autres biens de consommation courante.

«  La fin du livre a été annoncée à plusieurs reprises. Réitérée sous plusieurs formes dans l’angoisse d’une possible fin de la littérature, elle ressemble à un motif millénariste  : fin du livre, fin du savoir, fin de la littérature, fin de la civilisation, un emballement fétichiste entoure le médium livre. Comme si le médium était la civilisation.  »

Poet against the machine, Magali Nachtergael

Poet against the machine, une histoire technopolitique de la littérature, signé Magali Nachtergael, paru le 2 décembre aux éditions Le mot et le reste – 19 euros

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