CINÉMA

Paul Vecchiali #2 – « Femmes, femmes »

© Shellac Sud

Deuxième critique consacrée à un film réalisé par Paul Vecchiali. Tourné en 1974, Femmes, femmes constitue l’un des sommets dans la filmographie du cinéaste. Une séquence du film sera même rejouée dans Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini.

Dans un appartement du XIVème arrondissement de Paris, deux femmes occupent leurs journées à jouer la comédie, à faire de leur environnement une pièce de théâtre pour ne pas affronter le monde réel, celui que l’on aperçoit à travers la fenêtre, représenté par le cimetière du Montparnasse. Des affiches d’anciennes stars des années 1930 ornent les murs : on y reconnaît le visage de Garbo, Crawford mais surtout celui de Danielle Darrieux. Cette dernière est décrite par Paul Vecchiali comme étant sa mère de cinéma – il lui donnera le rôle de sa propre mère dans En haut des marches. Cette porosité de la vie et du cinéma est accentuée par le nom des personnages du film car les actrices conservent leur nom de scène. Hélène Surgère s’appelle Hélène, Sonia Saviange, Sonia.

Celui qui connaît bien le parcours des fidèles de la troupe de Paul Vecchiali reconnaîtra les éléments réels qu’il introduit dans les dialogues. Dans l’une des scènes les plus bouleversantes du film, Sonia Saviange joue quelques répliques de la pièce Andromaque sans rencontrer la ferveur du public incarné par Hélène Surgère et plusieurs actrices qui ornent les murs. « Elle meurt si elle ne sauve pas son enfant » prononce Hélène en reprochant à Sonia de ne pas assez incarner le personnage, d’être au-dessous par rapport à l’émotion de la situation. Andromaque risque de perdre son enfant au milieu de la pièce. Dans sa tenue de deuil, Sonia lui renvoie à la figure une violence qu’elle tente de refouler.

Après la Seconde Guerre mondiale, la sœur de Paul Vecchiali, Sonia Saviange donc, perd son enfant à la naissance. Sonia Saviange raconte cet évènement tragique dans Femmes, femmes. On imagine quelle violence cela peut représenter pour elle de se livrer ainsi. Chez Paul Vecchiali, si on accepte de mêler la réalité et l’art, ce n’est pas pour en garder du folklore ou seulement le côté joyeux. C’est pour mieux faire ressortir la puissance d’incarnation du cinéma. Andromaque sera rejouée sous une configuration similaire dans le dernier film de Paul Vecchiali intitulé Un Soupçon d’amour.

Hélène Surgère / © Shellac Sud

Une fenêtre sur la mort

Pour mieux épouser la force du théâtre, le cinéaste découpe très peu son film et installe son action majoritairement dans l’appartement parisien. Il y a bien quelques espaces autres mais ils ne sont jamais reliés par une rue, par une allée. Nous passons directement d’un lieu à un autre, comme pour appuyer cette idée d’un espace mental constitué par les deux protagonistes. Elles sont effrayées par l’idée de quitter cet appartement et quand elles le font, leurs actions sont bien souvent hors-champ. Sonia participe à des castings mais nous ne verrons rien si ce n’est une diffusion dans un bar où elle se rendra, incognito, pour observer le regard des autres sur sa performance. Le patron du bar est fasciné par la prestation de Sonia qu’il voit devant lui et sur l’écran. Il y a une tendresse que l’on trouvait déjà dans Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) pour les stars déchues, pour ces acteurs et actrices qui ne tournent plus et qui ont été oubliés par l’histoire.

L’appartement devient donc un refuge, un endroit où le temps ne défile plus, où le passé est encore présent. En sortir, c’est risquer la mort, c’est risquer de ne plus être capté par une caméra et d’être absorbé par le hors-champ. En somme, c’est la vue de la fenêtre, un ticket en ligne directe vers le cimetière des images. Il est donc logique que les actrices sombrent dans l’alcoolisme, un alcoolisme causé par le champagne, cette boisson que l’on accole à la représentation des stars. Peu importe si ces deux femmes n’ont plus d’argent, il faut continuer à porter des robes et boire du champagne pour faire comme si. Comme si des rôles intéressants allaient arriver, comme si la fiction allait totalement effacer le réel. Dans Femmes, femmes, la fiction ne fige pas les deux femmes dans un idéal de beauté contestable : elles vieillissent comme si peu de films ont su le montrer. Le visage se creuse avant une première mort télévisuelle qui annonce le réel à venir.

Sonia Saviange et Hélène Surgère / © Shellac Sud

Quelqu’un frappe à la porte

Dans la dernière partie du film, un plan fixe de plusieurs minutes nous renseigne sur le passé des deux femmes. C’est dans la répétition de tâches quotidiennes que Sonia et Hélène racontent leur passé, celui qui est habité par le même homme, le même amant. Elles entrent dans le détail des rapports sexuels pour en venir au nœud du film : l’appartement est un refuge contre la déchéance sociale mais aussi, et peut-être surtout, contre la présence des hommes.

Le médecin (Michel Delahaye) arrive à plusieurs reprises à se glisser dans l’appartement et sa présence est vécue comme une intrusion. Le deuxième homme qui entre annonce la rupture d’un contrat de travail avec Hélène. Le seul qui existe véritablement est Victor (Marcel Gassouk) mais son personnage est intégré à l’environnement constitué par les deux femmes. C’est un patron de bar et en ce sens il répond au désir d’alcool. « Hélène, c’est un homme » s’étonne Sonia quand un personnage frappe à la porte. Frapper à la porte de l’appartement, c’est instiller du poison dans l’océan de fiction. Toute trace d’effraction doit ainsi être supprimée.

L’argent fout le camp, l’alcool ronge les corps et les esprits. L’ appartement ressemble de plus en plus à la psyché des deux femmes. Les bouteilles de champagne roulent sur le parquet et le son devient écho, comme si les images disposées sur les murs absorbaient les deux femmes. Si certaines grandes stars ont terminé dans le dénuement, c’est que l’image hollywoodienne a parfois la force d’effacer la pesanteur sociale pour iconiser, procédé qui consiste à nier le réel.

Les animaux commencent à peupler la vue de Sonia, les robes sont troquées contre des bouts de tissus. Hélène entonne un chant, accompagnée par la musique de Paul Vecchiali, pour n’avoir jamais à affronter le réel. La prostitution guette et la police vient mettre fin au spectacle. Si un évènement inattendu vient renflouer les caisses, ce renouveau bourgeois fait de champagne à outrance et du retour des belles robes n’efface pas les stigmates du corps infligés par cet espace de fiction. Quelqu’un vient frapper à la porte et il se peut que ce soit la dernière fois.

Sonia Saviange / © Shellac Sud

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