Paul Vecchiali #1 – « L’Étrangleur »

© Shellac Sud

Depuis plusieurs années, le cinéaste Paul Vecchiali est devenu un compagnon de notre média. Il s’est plié à plusieurs reprises au jeu de l’entretien afin de se perdre dans les méandres d’une filmographie immense qui s’étale sur une soixantaine d’années. Il nous semblait judicieux de revenir sur quelques films qui ont été restaurés en 2015 et qu’il est possible de retrouver, pour les étudiants, sur le site de la médiathèque numérique. Premier article sur L’Étrangleur donc, troisième film de Paul Vecchiali, réalisé en 1970.

Il est tard dans la nuit quand un petit garçon s’évade de sa chambre par la fenêtre. Derrière la porte, les chuchotements des parents s’inquiètent du sommeil de leur progéniture avec, en fond, le sifflement d’un train. Un panoramique dans l’obscurité nous montre les recoins de la chambre. Une poignée de porte éclairée par la lumière de la rue est chassée par des planches de bande-dessinée déposées sur le bureau. Le plan continue intégrant les parents qui tapent au carreau pour presser Émile au départ. On récupère la cheminée avec l’enfant blond qui accompagne désormais la caméra. Il brise un petit cochon pour y récupérer de l’argent. Il s’évade pour conquérir la nuit. Première incursion du fantastique dans L’Étrangleur, le son disparaît après les bruits de pas de l’enfant. La caméra déambule à toute allure dans une rue bleue et verte avant de nous faire atterrir dans une rue sans géographie. Le spectateur, comme l’enfant, est perdu. De là émerge un corps, celui de la sœur de Paul Vecchiali, Sonia Saviange, qui se laisse tuer par un passant.

Il s’agissait d’un retour en arrière, d’une sorte d’explication psychologique qui pousse le meurtrier à étrangler ses victimes. Il ne le fait pas pour l’argent, son double à pulsions de chair et d’argent s’en occupera. Comme à son habitude, Paul Vecchiali brouille les repères avec une première partie qui nous laisse croire à un film d’enquête entre un flic au bout du rouleau et un tueur jouissant d’être pourchassé. Mais, à y regarder de plus près, le genre n’est qu’un point de départ pour emmener le film sur un autre terrain, celui du mélodrame teinté de fantastique. Pour son deuxième long-métrage pour le cinéma, Vecchiali frappe très fort.

O estrangulador, de Paul Vecchiali: a flânerie do anjo | À pala de Walsh
Jacques Perrin © Shellac Sud

Ô nuit, cache ma peine

C’est la nuit qu’Émile tue des femmes. Si le flic (formidable Julien Guiomar) a plusieurs fois l’occasion d’arrêter l’étrangleur, il ne le fait pas. D’abord, parce que la seule excitation qu’il lui reste réside dans ce jeu qu’il entretient avec Émile. Son métier ne l’intéresse plus, il vit seul dans un bel appartement parisien et la relation physique qu’il entretient avec Anna (Eva Simonet) dans la dernière partie du film est un jeu de dupes. Tous les personnages du film sont dans un état de solitude avancé et c’est la nuit qui dévoile leur tristesse. Dans le film de Paul Vecchiali, la mort rôde partout lorsque la nuit se lève. C’est ce qui est explicitement montré dans la dernière déambulation nocturne d’Émile, joué par Jacques Perrin, qui trouve ici son plus beau rôle. Des femmes et des hommes sont volés, frappés et même violés. C’est sous cet angle qu’Émile voit la nuit, il envisage donc ses meurtres comme une manière de délivrer ces femmes de la violence des hommes.

Quand Émile se balade à Bellevue, il croise des prostituées. L’une d’elle semble le reconnaître et par ses mots nous suggère que le jeune homme a été client par le passé. Au moment de l’étrangler, elle se débat en criant qu’elle veut vivre. La scène perturbe Émile et l’empêche de tuer à nouveau. Le deuxième homme, celui qui vole et viole ensuite, est attrapé par les autres prostitués. Par sa mise en scène, Paul Vecchiali nous suggère que les deux hommes ne font qu’un, le deuxième représentant les pulsions sexuelles refoulées par Émile. Cette phobie sexuelle qui le poursuit – il tuera un homme qui lui demande de l’argent, le prenant probablement pour un gigolo – lui revient dans la figure lors de l’affrontement final avec son double. C’est l’une des nombreuses pistes possibles offertes par le film. La musique de Roland Vincent évoque la ritournelle d’un carrousel, ce qui renforce les visions fantastiques du film et cette construction en boucle qui ramène toujours à la même image, celle de l’innocence volée d’un enfant.

Le petit prince

L’écriture du personnage d’Émile est totalement débarrassée d’un regard moral. L’enfant qui est décrit dans l’introduction n’a pas vraiment changé. Devenu grand, il vit toujours dans cette même chambre, avec un lit trop petit pour lui et des objets qui évoquent l’enfance. Paul Vecchiali ne condamne pas son personnage et déploie son film sur ce qui coince, sur ce qui trouble nos concepts moraux. Les décors nous renseignent sur l’état d’esprit des personnages, à la manière d’un inconscient. Émile travaille sur les marchés et c’est parfois en vendant ses légumes qu’il observe ses proies. Les femmes qu’il tue sont toutes issues de la bourgeoisie et leur mélancolie les rendent disponibles à la mort. Elles ne protestent pas quand l’écharpe blanche se rapproche de leur cou, elles accompagnent parfois la main de leur meurtrier, comme une petite caresse de remerciement.

La vitalité dans L’Étrangleur est du côté des classes populaires, comme cet esprit de groupe qui domine chez les prostituées ou même dans la violence commise par Émile. Le cinéaste leur oppose la fausse vitalité du flic qui se sert d’une jeune femme pour se rapprocher d’Émile. Ce dernier leur enverra en pleine figure ce manque d’empathie lorsqu’il fera croire au flic qu’il a tué sa petite amie. Il ne réagira pas. Seule l’affaire qu’il aurait pu stopper avant le maintient en vie. Pas de moralisme à la fin du film mais une tristesse sourde qui émane de la solitude des individus.

L'Etrangleur, un film de 1972 - Vodkaster
Jacques Perrin et Eva Simonet © Shellac Sud
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