« L’amour sous algorithme » : Addicted to love ?

illustration : © Anna Wanda Gogusey/ Editions Livre de Poche

Motivée par sa propre expérience des sites de rencontre, Judith Duportail se lance dans une longue enquête sur le géant Tinder. Entre ses ressentis personnels et un travail journalistique approfondi, elle nous livre dans cet ouvrage les conclusions qu’elle a pu tirer sur le fonctionnement de l’application. 

Après Noël, on fait le point sur combien de fois la famille nous a demandé où on en est côté cœur. Comment expliquer que la dernière fois qu’on a vécu un semblant de «  rendez-vous galant  », c’était il y a des semaines et qu’en réalité il s’agissait d’un date Tinder. D’ailleurs, la plupart du temps, aucune envie d’avouer à sa famille qu’on est sur Tinder. On évite ainsi de devoir s’expliquer, justifier notre démarche ou rassurer ceux.celles qui pensent que Tinder rime avec l’échec de sa vie sentimentale. L’amour sous algorithme, publié en 2019 et récemment paru dans la collection Poche, soulève toutes les questions morales auxquelles on avait peur de se confronter et explore les enjeux du point de rencontre entre l’amour et la machine.

Mais en réalité, pourquoi est-on sur Tinder  ? Qui croit encore à l’illusion de pouvoir trouver le véritable amour sur un site de rencontre  ? Qu’est-ce que ça nous apporte  ? Est-ce que ça dit quelque chose de notre estime personnelle  ? Toutes ces questions, Judith Duportail se les est posées comme beaucoup d’entre nous. C’est ainsi qu’elle ouvre son enquête et part à la recherche des réponses en puisant dans ses expériences de dates ratés ou non, en interrogeant des professionnels, fondateurs d’application de rencontre ou professeur.es de sociologie, ou encore en lisant des études diverses sur le sujet. 

« Son existence vient appuyer pile-poil au cœur de mes angoisses et contradictions, entre ego, désir d’être belle et désir de m’en foutre d’être belle, désir de séduire et désir d’être considérée comme une personne et non un objet, entre frivolité et féminisme. »

Judith Duportail

Tinder, le jeu 

En attendant votre bus, vous ouvrez votre téléphone. Pas parce que vous avez quelque chose à y faire mais précisément parce que vous n’avez rien d’autre à faire. Parce que vous vous ennuyez. Vous faites défiler le menu de vos applications, à la recherche d’une idée pour faire passer le temps. Tiens, allons sur Tinder. L’application vous propose immédiatement un premier profil à swiper. Moche. Swipe gauche. Bof. Swipe gauche. Pas mal. Swipe droite. Premier match. Pas encore très satisfaisant. Prochain profil, enfin quelqu’un de bien, plutôt beau.elle, plusieurs photos, on voit sa tête, iel a des goûts musicaux que vous validez, et en bio c’est écrit «  J’aime le fromage  ». Swipe droite, pas de match. Déception. 

« C’est pourtant bien Tinder, qui, après chaque match, nous propose de « continuer à jouer », non ? Utilise les couleurs et les codes du gaming pour provoquer de petites décharges de sérotonine dans le cerveau à chaque match nous incitant à revenir, encore, non ? Nous envoie des notifications indiquant combien de personnes nous ont liké quand nous cessons de nous connecter à l’application  ?  »

Judith Duportail

Comme un jeu à la croisée entre stratégie et hasard, vous ressentez la victoire et l’échec à chaque action que vous entreprenez sur Tinder. Tout y est pensé pour donner cette impression de jeu et créer une nouvelle forme d’addiction. La chaîne franco-allemande Arte avait d’ailleurs sorti une série intitulée «  Dopamine  » dont l’un des épisodes expliquait l’impact de Tinder sur le cerveau. . 

Ce constat fait partie des premières interrogations de Judith Duportail. Tout au long de son ouvrage, elle cherche à décrypter ce qui se cache derrière le concept d’addiction à Tinder. Elle y analyse les pratiques des utilisateurs.trices de l’application et voit surtout comment le petit geste du swipe peut avoir des incidences dans la vraie vie, dans ses rapports à l’autre, dans ses attentes amoureuses mais également sur l’image qu’on se fait de soi. 

Amour et intelligence artificielle ne font pas bon ménage 

Une des grandes missions fixées par la journaliste consiste à percer le secret de l’algorithme de Tinder. La rumeur dit que pour chaque profil de l’application est calculé une note, appelée elo score. Tinder calcule les critères de désirabilité d’une personne en fonction de la proportion de likes que le profil atteint, le temps passé par les utilisateurs sur les photos ou encore le nombre de matchs obtenus. L’autrice rend compte, tout au long de son ouvrage, des étapes de son enquête sur cette question de score des profils et le difficile accès aux informations. 

De plus, elle double ses découvertes objectives par des réflexions morales sur ce système. C’est en remarquant chez elle la naissance d’une intense envie de prendre connaissance de sa propre note qu’elle se demande dans quelle mesure la notation des utilisateurs viendrait à l’encontre de la morale. Les personnes sont jugées, d’après le regard partiel de l’autre, tels des produits ou des services, comme l’illustrent les parallèles faits avec Uber ou Blablacar. Où est l’amour dans tout ça  ?

Cette histoire de score soulève également la question de la protection des données, sujet important depuis quelques années. Pour constituer une note, l’application fait la synthèse de l’ensemble des mises à jour faites sur le profil, analyse les photos supprimées par l’utilisateur ainsi que l’ensemble des interactions depuis la création du compte. Voici une astuce donnée par l’autrice  : 

« Quelques semaines après la parution de mon article, l’appli lance une option Download my data, pour permettre aux utilisateurs de demander leurs données perso. »

Judith Duportail

Tinder renferme, d’après les informations recueillies par Judith Duportail, une autre réalité tout aussi sombre. Whitney Wolfe, fondatrice de Bumble, explique à la journaliste dans le cadre d’un entretien, avoir été écartée du projet Tinder parce qu’elle était une femme et que «  Facebook et Snapchat n’ont pas de filles parmi leurs fondateurs  ». Mais ce sexisme dépasse le cadre de la société Tinder pour contaminer l’algorithme en lui-même. En effet, celui-ci serait alimenté par des données qui font dates et qui imposent à l’application des règles hétéronormées et patriarcales rigides. Lors de ses nombreuses expériences et témoignages, l’autrice remarque par exemple que malgré les critères sélectionnés par l’utilisateur.trice, l’algorithme préfère montrer aux hommes des profils de femmes plus jeunes ou jugées moins accomplies dans la société. Ces choix algorithmiques confortent l’idée que la femme ne peut pas être supérieure à l’homme dans le cadre du couple, dans quelque domaine que ce soit. Ainsi, on peut dire que Tinder contribue à reproduire et alimenter certaines inégalités. 

« Les hommes utilisent leurs prouesses sexuelles ou leur nombre de partenaires pour se sentir validés. Les femmes, elles, veulent être aimées. Ces dernières sont alors plus dépendantes des hommes, elles demandent de l’exclusivité quand les hommes veulent de la quantité. » 

Eva Illouz, Love hurts more than before (blame the Internet and capitalism), The Guardian

Un récit et une enquête 

Judith Duportail est journaliste, mais elle est aussi utilisatrice de l’application de rencontre. Elle aussi, elle swipe à droite les hommes qu’elle trouve physiquement attirants et swipe à gauche les autres. Elle explique au début de son ouvrage à quel point l’idée de cette enquête de terrain prend racine dans son vécu, dans ses péripéties «  amoureuses  ». Cette question de la place des émotions et de l’expérience dans l’enquête journalistique a d’ailleurs été longuement étudiée dans Le Génie Lesbien d’Alice Coffin. Le fait de faire rencontrer le subjectif et l’objectif a plusieurs conséquences positives sur un essai cherchant à déconstruire nos pratiques.

« Je suis si heureuse d’adapter mon corps pour qu’il corresponde à un objet, je n’imagine même plus que c’est aux objets de s’adapter à moi, je pleure de joie alors que je comprendrai plus tard que je ne me suis jamais autant manqué de respect. »

Judith Duportail

Tout d’abord, Judith Duportail, en relatant sa propre histoire, contribue à se constituer une légitimité toute particulière, celle de parler au nom de ce qu’elle connait, vit et ressent. Alors que la théorie du journalisme refuse de mêler la vie personnelle et les faits, ici le point de vue adopté octroie une véritable plus-value au propos. Certains épisodes relatés permettent également aux lecteur.trices de s’identifier. Ainsi on leur permet de se sentir moins seul.es dans les témoignages proposés, comme les phénomènes de ghosting par exemple. À la croisée des genres littéraires, le livre pose la théorie et l’illustre en pratique. Ce style d’écriture tout particulier facilite la lecture et la rend plus agréable. Raison de plus pour aller le lire. 

Enfin, Judith Duportail met en place son enquête au fur et à mesure de l’ouvrage et ne se contente pas des résultats obtenus. Elle revient sur ses précédents travaux et échecs, les difficultés du métier, l’inaccessibilité de certaines informations. En plus de proposer une réflexion argumentée du fonctionnement de Tinder, elle donne à voir les coulisses du métier et les obstacles auxquels les journalistes se trouvent confrontés lorsqu’ils enquêtent notamment sur les entreprises les plus puissantes de la Silicone Valley. Elle donne notamment à voir les démarches entreprises pour pouvoir interviewer Sean Rad, le PDG de Tinder, et les échanges avec les consultants français en charge de l’image de Tinder dans la presse sont retranscrits. 

« – Beaucoup disent que Tinder est responsable de promouvoir un rapport consumériste aux autres ? Qu’en pensez-vous ?

– C’est une vision incomplète et partiale de la réalité, répond Louis, amplifiée par les réseaux sociaux. Certains comptes se font un plaisir de diffuser les pires échanges Tinder.  »

Judith Duportail, retranscription de son échange avec un des consultants Havas en charge de l’image de Tinder dans la presse française

Il y aurait encore des dizaines de découvertes sur Tinder que soulève Judith Duportail. À la fois documenté mais aussi parfois émouvant, L’amour sous algorithme n’est pas un pamphlet contre l’application de rencontre ou encore le constat d’un amour des temps moderne en perdition. Il est plutôt la boîte à outils offerte par une journaliste après des mois de recherche, pour nous permettre de comprendre et d’être conscient.es du sens de nos actes sur Tinder.

Judith Duportail, L’amour sous algorithme, 2019, Editions de la Goutte d’or, 17€ ou Livre de Poche 7,20€

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