« Gavin Bryars en paroles, en musique » – Entretiens avec un compositeur discret

© Gavin Bryars – alf solbakken/ Le mot et le reste

Le 2 décembre dernier paraissait, aux éditions Le Mot et le Reste, le premier ouvrage consacré au compositeur britannique Gavin Bryars. Une plongée unique dans la vie et l’œuvre du musicien, fruit de longs entretiens savamment mené par le français Jean-Louis Tallon.

Parmi les grands compositeurs minimalistes de la seconde moitié du XXème siècle encore en activité, on pense souvent à Steve Reich, Philip Glass, Terry Riley, John Adams, La Monte Young ou encore Arvo Pärt, mais bien plus rarement à Gavin Bryars. Des noms agissant comme des arbres immenses, masquant la forêt composée de ceux qui, plus discrètement, ont pourtant également apporté leur pierre à l’édifice, souvent par des chemins de traverse. Et des chemins de traverse, il en est grandement question dans l’œuvre et les conceptions musicales et esthétiques de Gavin Bryars ; cela valait bien un ouvrage pour les explorer, par la voix et les mots du principal intéressé.

Cinquante ans de musique

La musique de Gavin Bryars, à l’image de celle de Moondog, n’a cessée de se réinventer, entre influences néo-classique, jazz et avant-garde. A défaut de s’inscrire pleinement dans un mouvement ou courant artistique défini, c’est avant tout la question du temps, souvent suspendu, qui traverse l’œuvre de Gavin Bryars, comme un facteur essentiel de sa musique. À cela s’ajoute l’emploi de timbres orchestraux et de matériaux sonores pensés comme de véritables espaces géographiques, vecteurs d’empreintes et de résonances esthétiques singulières.

Une musique qui fait donc appel aux sens, aux émotions, sans pour autant céder à la facilité ou aux raccourcis faciles : c’est peut-être bien dans ce genre de détails, à savoir le travail et l’exigence, que se situe la marque des grands compositeurs. Et c’est précisément sur ce point, dans les coulisses d’une œuvre et de la vie d’un artiste, que ces entretiens font enfin la lumière à travers un remarquable travail de fond, délivré aujourd’hui par l’implication et les efforts de Jean-Louis Tallon.

Du cœur à l’ouvrage

Le livre, prenant la forme d’une transcription des longues conversations entre Gavin Bryars et Jean-Louis Tallon, se divise en cinq parties. Une série d’entretiens débutée à Oullins en décembre 2017 et clôturée à Orléans-Billesdon en mai 2020, couvrant plus de deux ans d’échanges. Si le dernier, confinement oblige, s’est déroulé à distance, les cinq entretiens-fleuve composant cet ouvrage suivent les pérégrinations du compositeur en France, passant notamment par Lyon, Orléans ou encore Bordeaux, comme autant de lieux et de visages d’une carrière débutée en… 1969.

Son enfance dans le Yorkshire, son éveil à la musique, la littérature et la philosophie, ses études à Sheffield, sa carrière d’enseignant, son rapport au jazz et à la contrebasse, ses différents ensembles et orchestres, l’impact du label Obscure Records, son intégration au Collège de ‘Pataphysique, ses collaborations avec Brian Eno, Tom Waits, Charlie Haden, Robert Wilson, Fred Orton, Lucinda Childs, Juan Muñoz, Blake Morrison ou Merce Cunningham, ses rencontres avec John Cage, Michael Nyman, John Adams, Philip Glass, Steve Reich, Cornelius Cardew, Wim Mertens, Percy Grainger, Christian Boltanski ou encore Pete Townshend, ses influences, ses modèles, son rapport au passé, au présent, au futur, aux textes, aux images, à la danse, à la poésie et la dramaturgie, à la scène, aux enregistrements, ses choix de composition, d’écriture et d’orchestration, et bien-sûr, les coulisses de la création de ses œuvres, dont les légendaires The Sinking of Titanic et Jesus’ Blood Never Failed Me Yet : c’est toute la vie et la carrière du compositeur qui est ici décryptée.

De ces échanges émanent de profondes réflexions et questionnements autour des évolutions esthétiques, de l’intégration de la musique contemporaine à une audience large et populaire, de la part de l’industrie musicale dans la création, du sens des étiquettes ou mouvements et de la nécessité de s’en libérer, des rapports aux grands genres et styles ainsi qu’à la place de l’art et la musique dans la société.

A ces textes s’ajoutent de belles iconographies (extraits de partitions, photographies, programmes de concerts) ainsi que de riches annexes combinant chutes d’interviews et repères biographiques, bibliographiques, discographiques et filmographiques.

Avec la récente disparition d’Harold Budd, autre mirifique créateur voguant entre musique contemporaine et expérimentale, révélé lui aussi par Obscure Records, il semble d’autant plus urgent de donner la parole à ces discrets compositeurs. Cela permet d’éclairer leur travail sous un nouvel angle et de comprendre pleinement toute l’importance et l’impact de leurs œuvres sur la musique du XXème, XXIème siècle … et des temps à venir.

Gavin Bryars en paroles, en musique, entretiens avec Jean-Louis Tallon, Le Mot et le reste, 23 euros.

Camille Tardieux

AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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