ART

2020, les artistes médiateur·rice·s et curateur·rice·s face à un monde en éclats

Yan Tomaszewski, Gangnam Beauty, Film, 2020 / Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains © Yan Tomaszewski

Alors que les salles d’exposition ont fermé leurs portes depuis quelques semaines, nous revenons sur ces expositions politiques et esthétiques qui ont marqué la période du déconfinement, et plus généralement l’année 2020 — au Fresnoy, à la Gaîté Lyrique, au Centre Pompidou et au Palais de Tokyo.

Drames écologiques, omniprésence numérique, ingérence politique. Autant de thèmes transversaux qui suscitent nos doutes, nos angoisses, mais aussi nos fascinations. Cette année a mis en lumière les failles d’un environnement sensible, facilement en crise. Si les médias ont su nous imprégner durablement de ces différents questions au cours de ces dernières années, il en va aussi des artistes qui ont, au travers de bon nombre d’expositions, su invoquer nos sens et nos craintes dans une diversité foisonnante.

Faire corps – Adrien M & Claire B © La Gaîté Lyrique – Photo : Cecilia Poupon

Des thématiques transversales

La Gaîté Lyrique à Paris a ainsi a savamment oeuvré pour une ouverture culturelle dense, focalisée sur la culture numérique avec l’exposition Faire Corps — qui se poursuivra en 2021. En parallèle, Notre monde brûle avait ouvert des questions d’ordre diplomatique au Palais de Tokyo ; posant ainsi un regard ouvert sur les nombreux conflits dans le Golfe Persique. Un titre évocateur, anxiogène, mais qui invitait le public à s’interroger et à prendre en compte les récentes révolutions, et l’élan d’espoir qui en émergeait.

Global(e) résistance au Centre Pompidou a également ouvert ce lieu emblématique qu’on ne présente plus, à la création venant de pays en proie à de nombreux conflits, particulièrement dans le Sud. Une exposition qui interroge la, ou plutôt les résistances comprises par l’art, l’engagement et l’activisme induits par bon nombre des œuvres présentées.

https://player.acast.com/globale-resistance/episodes/globale-resistance

Une réponse artistique démultipliée au Fresnoy

En parallèle il y a quelques semaines s’était ouverte, au Studio national des arts contemporains le Fresnoy à Tourcoing, l’exposition Les Sentinelles pour la 22e édition de Panorama — rendez-vous annuel de création de cet espace qui réunit de jeunes artistes et des enseignant·e·s artistes invité·e·s. La « Sentinelle », ce concept de surveillance, de veille sur le monde, d’avant-garde. Si cette exposition s’est ouverte peu de temps avant le reconfinement national, elle n’a pas manqué de s’imposer comme une démonstration remarquable lors de ses quelques semaines d’ouverture.

Secouée par la censure d’une des créations par le Ministère de l’Intérieur — celle de Paolo Cirio, Capture, qui se basait sur la reconnaissance faciale et proposait des focales sur les visages de policiers ; et mettait en exergue le sujet des violences policières —, l’exposition constitue pourtant un regard complet et complexe sur un monde bouleversé par la globalisation, des modes de vies décousus, une nature modifiée et déformée au grès des envies humaines. Les Sentinelles suggère un œil éclairé sur notre civilisation pour panser des maux de plus en plus intenses, formant une illustration artistique plus que nécessaire.

La totalité de l’exposition laisse place à une scénographie assez sombre qui occupe l’ensemble de l’espace du Fresnoy dans le hall principal, ainsi qu’à l’étage — le peu d’espace restant étant en ce moment consacré à l’exposition Passé, présent, mémoire industrielle. Chaque artiste invité·e a pour cela créé des espaces plus ou moins importants, comme des îlots indépendant de réponse à un contexte qui nous concerne tous·tes. Souvent le.la visiteur.trice se trouve ainsi immergé.e dans la démarche employée par l’artiste, qui a disposé d’une grande liberté quand au médium et à la problématique mise en lumière.

Une majorité des installations fait la part belle au film, et à la démarche singulière de l’artiste vidéaste qui, dans son cheminement, saisit aisément la complexité de son sujet. Parmi les créations les plus marquantes — bien qu’elles méritent d’être toutes explorées —, on relèvera le travail de Yosra Mojtahedi qui révèle une création robotique organique, intrigante et mouvante : L’Érosarbénus — pour Eros, arbre et Vénus. Sous les airs ténébreux de la pièce et de la sculpture, des fluides, une odeur et un chant constituent donc un univers global faisant appel à nos sensibilités. IN-URBE d’Ugo Arsac, une installation interactive vidéo qui propose une interpellation du.de la spectateur.trice via la réalité virtuelle. L’artiste met ici en place un processus immersif nous mettant face à une cartographie morcelée et hypnotique. Mais aussi l’installation vidéo de Yuyan Wang, One Thousand and one attempts to be an ocean (Chronique du sentiment), basée sur les satisfying videos qui ne cessent d’occuper internet. L’artiste forme dans ce cadre un espace miroir, nous plongeant indéfiniment dans cette société d’images où l’information se veut omniprésente et constante, et ce jusqu’à la noyade.

Prendre soin et prévenir

Ces expositions valorise une approche singulière du care, pour comprendre notre monde par l’art, saisir ses sursauts en prenant le temps de s’attarder sur des oeuvres et installations sensibles. Ces démarches permettent de faire ainsi un pas de côté, tout en remettant en question des dynamiques actuelles qui deviennent facilement angoissantes, ou déroutantes. Ces travaux, d’une certaine façon, nous impliquent et nous sécurisent en mêlant les prises de paroles esthétiques et politiques induites par l’art actuel.

Plus que jamais et face au contexte, social, politique ces propositions artistiques s’invitent dans notre champs visuel comme des exutoires nécessaires, et démocratisent l’idée d’artiste activiste. Des réponses qui mobilisent nos peurs, nos angoisses, nos plaisirs, nos émois, se saisissent de notre sensibilité et de ce qui nous rend humain et qui par conséquent nous rassemble. Les artistes internationaux·ales impliqué·e·s dans ces expositions ont su montrer toute la nécessité réfléchie de ces approches contemporaines.


Faire corps à la Gaîté Lyrique, Global(e) Résistante au Centre Pompidou, et Les Sentinelles au Fresnoy devraient rouvrir leurs portes en janvier 2021 à l’issue de la période des fêtes. En attendant, de nombreuses ressources numériques sont disponibles directement sur les pages respectives des expositions pour pouvoir les découvrir à distance.

Auteur·rice

Du cinéma et de la musique - Master Métiers de la Culture

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