« We were so very much in love » – Quand Joël Andrianomearisoa nous raconte son exposition

Présentée sur près de 2000 m² de surface au Musée d’Art Roger Quilliot (MARQ) de Clermont-Ferrand depuis le 16 octobre, l’exposition We were so very much in love du plasticien Joël Andrianomearisoa a rapidement dû fermer ses portes. À défaut de pouvoir y assister, nous avons demandé à l’artiste de nous la raconter.

Questionner l’espace et le temps en cette période figée n’est pas chose aisée. L’artiste plasticien Joël Andrianomearisoa l’a fait. Au mois de mars dernier, alors qu’il travaille sur une proposition pensée pour les espaces du Musée d’Art Roger Quilliot (MARQ) de Clermont-Ferrand, le confinement l’oblige à réévaluer son travail. Pour l’artiste, réévaluer veut dire proposer tout autre chose, initier un nouveau projet plutôt que d’adapter celui en cours : « L’adaptation est un concept que je bannis, c’est la pire qui puisse arriver » justifie-t-il.

Portrait Joël Andrianomearisoa © Christian Sanna

À période exceptionnelle, projet exceptionnel donc, à l’occasion duquel Joël Andrianomearisoa assume « l’humeur du monde » mais aussi une humeur personnelle, celle de la déception. D’où ce titre très affirmatif pour l’exposition à naître : We were so very much in love. « Je ne parle pas d’amour ici, mais de chacun de nous qui sommes, je l’espère, tous amoureux, explique l’artiste. Le fait d’affirmer « Nous étions tellement amoureux » au passé, c’est une façon de dire qu’aujourd’hui, nous ne pouvons plus aimer les gens et les objets de la même façon, nous ne pouvons pas même aller acheter ce que l’on a envie d’acheter ». Ce titre, il apparaît dès la façade du musée, « comme une enseigne, un appel à la ville et au monde, poursuit Jöel Andrianomearisoa. D’emblée, cette œuvre-néon affirme notre humeur. »

L’humeur du monde en cinq actes

Dans les espaces intérieurs du musée, cette humeur du monde se décline en cinq actes. Accueilli par une série de fleurs trempées dans le noir dont la métaphore est assez évidente, le visiteur poursuit son cheminement vers l’atrium. Une immense «  tapisserie » de 9 mètres de large que l’artiste surnomme « La fugue » s’y impose comme le symbole d’un rideau de scène, une barrière à la fois matérielle et temporelle entre l’avant et l’après dont la transparence permet de voir au travers.

Joël Andrianomearisoa, celebration of love, Fleurs en tissu, peinture noire 2020 © JUAN CRUZ IBAÑEZ, Courtesy Joël Andrianomearisoa, Sabrina Amrani

Invité cette fois-ci à se rendre dans l’ancienne cour des Ursulines, le visiteur découvre « un grand moment de drame ». Intitulée Lacrimosa en référence aux larmes représentées, l’installation est constituée de 14 miroirs peints disposés au mur. Ils se font dès lors le reflet du ciel mais aussi du visiteur qui choisit d’y voir, selon son humeur personnelle, ses propres larmes.

Direction la chapelle pour le troisième temps de l’exposition. « En investissant cet espace, cette chapelle presque abandonnée, je voulais lui redonner une centralité », avance Joël Andrianomearisoa. On y distingue d’abord une installation textile noire de plusieurs mètres composée de deux pans de lames noires cousues les unes à côté des autres accompagnée d’une série de mots.

Joël Andrianomearisoa, miroirs, peinture noire 2020 © JUAN CRUZ IBAÑEZ, Courtesy Joël Andrianomearisoa, Sabrina Amrani

Une note d’espoir

Toujours dans cet espace, se décline le quatrième temps de l’exposition à travers quatre œuvres qui entendent évoquer les vestiges de l’amour et mettent en scène la temporalité relativement malmenée de ces derniers mois. Une énorme installation formée de branches d’arbres morts d’abord, représente selon l’artiste, « l’arbre mort de ma nouvelle vie. » Il explique : « L’arbre voyageur est omniprésent dans toutes les représentations picturales du musée. Je voulais donc le replacer de manière très graphique dans l’exposition avec cette note d’espoir que l’arbre représente, le fait qu’il refleurisse un jour . » À savoir que ces branches proviennent de la Creuse, une géographie qui importe pour l’artiste qui y a implanté son atelier, dans les environs de Magnat-l’Étrange.

Joël Andrianomearisoa, vestiges, textiles 2020 © JUAN CRUZ IBAÑEZ, Courtesy Joël Andrianomearisoa, Sabrina Amrani

Plus loin, le visiteur rencontre une œuvre d’environ 2 mètres de diamètre, installée au sol. Elle est constituée d’un enroulement de bandes de tissus en référence aux techniques textiles utilisée dans différents pays africains, au Mali et au Sénégal notamment. « Je souhaite continuer cette œuvre plus tard, nous apprend l’artiste, l’enroulement fait aujourd’hui 1mètre 50, j’aimerais qu’il atteigne 5 mètres. »

On focalise désormais notre attention sur la série de dix linceuls tendus sur châssis qui nous entourent, des œuvres faisant directement référence aux origines malgaches de l’artiste et leurs pratiques funéraires traditionnelles. « C’est une nouvelle fois, une forme d’espoir pour moi. Dans la culture malgache, nous avons une autre vie dans la mort. »

Activer le processus

Un espoir qui se dessine comme une promesse, alors que la progression dans la chapelle nous invite à découvrir une installation composée de dix-huit dessins produite avec Paul Zonza. Elles s’accompagnent de pièces sonores qui traitent le drame sur des bruits d’eau et de tonnerre, d’éléments cassés et de sonorités de fêtes. « C’est une promesse par rapport à mon travail, et par rapport aux gens qui le suivent, avoue Joël Andrianomearisoa. Ces dix-huit dessins figuratifs représentent un horizon un peu vide, un jeu de séduction entre deux personnes qui se regardent, une nature un peu aride. »

Dessin, fusain sur papier. 2020 © Joël Andrianomearisoa

L’histoire que décline l’exposition We were so very much in love s’achève par un parcours dans les collections du MARQ. À la manière de réminiscences, Joël Andrianomearisoa a ainsi disposé sept pièces textiles tendues sur châssis en regard de peintures, sculptures et mobiliers médiévaux, Renaissance et modernes des collections permanentes du musée. « Aujourd’hui la vraie question, c’est la temporalité. Est-ce qu’un musée est là pour figer le temps ou donner un autre temps au temps ? C’est un grand questionnement auquel je ne prétends pas avoir la réponse mais sur lequel j’ai pu travaillé dans le cadre de cette exposition. J’ai voulu éviter de broyer du noir et plutôt poursuivre la réflexion, activer le processus pour que les choses fonctionnent . »

Entièrement pensée entre mars et octobre, l’exposition qui fut un véritable défi pour l’artiste et son équipe a ainsi ouvert ses portes dès le 16 octobre. Elle a été imaginée dans le cadre de la 5ème édition du FITE-Festival International des Textiles Extra ordinaires dont le thème est celui de l’amour. Si elle est pour le moment programmée jusqu’au 21 février 2021, il n’est pas exclu qu’elle soit prolongée de quelques mois, après sa réouverture.

We were so very much in love, MARQ Clermont-Ferrand, Quartier historique de Montferrand, Place Louis Deteix, 63100 Clermont-Ferrand, France. Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 18h, le samedi et le dimanche de 10h à 12h et de 13h à 18h. Tarifs : 5€ normal, 3€ réduit ou gratuit sur présentation d’un justificatif. En raison de la crise sanitaire, le MARQ est pour le moment fermé au public.
Marie Crabié

Rédactrice en chef de la rubrique Art. Curieuse et intriguée par la création artistique sous toutes ses formes

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.