CINÉMA

Se réconcilier avec la fin de « Titanic »

© Twentieth Century Fox

Alors que l’épopée tragique (et magnifique) du Titanic filmée par James Cameron revient sur les écrans ce dimanche soir sur TF1, retour sur l’élément qui fait la légende du film  : son final commenté partout et tout le temps du fait de la mort de Jack Dawson. Ni pour l’expliquer ni pour le réhabiliter, mais parce qu’il rend heureux.

Quand l’ordinateur est allumé, que l’ogre Google s’affiche et que nous tapons « fin de Titanic » dans la barre de recherche, le nombre d’articles qui pleuvent autour de ce final tant discuté est assez conséquent. Tous vont dans le même sens : il faut revenir sur la gronde des spectateurs à l’issue du visionnage, faire une petite pirouette sur les propos du réalisateur qui « veut en finir » avec la polémique ou même proposer de la science-fiction en imaginant ce qu’aurait pu être la fin de Titanic si Jack, l’amant de Rose, était resté vivant. Un déchaînement ultrasensible qui fait bien sûr toute la légende du film et montre à quel point l’émotion d’un spectateur est plus forte qu’une image ou qu’un dialogue.

C’est à partir de cet émoi débordant de rage et de colère sur le déchirement amoureux qui a lieu à l’instant où Rose lâche la main de Jack ou sur le moment où Cameron fait prendre conscience au spectateur que Jack restera dans l’eau et mourra de froid qu’il faudrait se réconcilier avec la fin de Titanic. Il faut voir à travers ces deux gestes d’écriture extrêmement brutaux la mort d’un amour qui se conjugue avec la mort du paquebot qui l’a permis, la fin d’un immense chapitre gravé dans le marbre aussi par la dimension nostalgique du flashback. Cette colère que nous ressentons, cette injustice au regard des images se fait au prix d’un sacrifice de la fiction, un sacrifice émotionnel que le spectateur intègre de toute part et qui l’implique complètement dans le processus narratif du deuil, entraînant tristesse, solitude, incompréhension, déni. Le deuil de Jack n’est pas celui de Rose ni celui du réalisateur, mais celui de son spectateur.

L’indispensable nécessité d’aimer pour mourir dans Titanic / ©Twentieth Century Fox

« Let go »

Il y a une réplique très intéressante avant que Jack ne meurt et une autre après qu’il s’enfonce dans les limbes de l’Atlantique sur lesquelles il faut revenir pour savoir comment prend forme ce processus intime entre le spectateur et la fiction. Jack, conscient du danger du froid glacial et des doutes ressentis par Rose lorsqu’elle prononce son amour pour lui, dit ces mots : « You won’t give up (…). Promise me now Rose, and never let go that promise. » (Tu n’abandonneras pas (…). Promets-moi maintenant Rose, et tiens cette promesse.) Une ellipse passe, et Jack finit par ne plus répondre à Rose, car elle l’alerte qu’un canot de secours arrive vers eux. Jack est mort, Rose n’a plus le choix que de l’abandonner, lui lâcher la main et alerter les secours en nageant dans l’eau glaciale, sifflant de toutes ses forces. Au moment de lâcher la main, elle prononce cette phrase « I’ll never let go » (« Je n’abandonnerai jamais »), rebondissant ainsi sur les derniers mots prononcés par Jack.

Seulement, « let go », ou « lâcher prise », peut signifier deux choses à l’instant de la scène. Dans un premier temps, Rose revient donc sur les propos de Jack, lui promettant de survivre pour lui, comme une dernière preuve d’amour, et qu’elle ne doit pas abandonner cet objectif. Ce qu’elle fera.

Seulement, et Cameron est très au courant de l’ironie terrible dont il fait preuve dans son écriture : Rose prononce « I’ll never let go » en même temps qu’elle lâche la main de Jack. Cela paraît minime du fait de l’émotion grimpant en flèche, mais l’écriture fait un travail étrange. Car s’ajoute ici une déchirure terrible, soudaine, qui s’empare du scénario et des dialogues. Dans le fait de survivre, Jack doit mourir. Dans le fait d’aimer, il faut mourir, et lâcher prise. Cameron joue avec cette ambiguïté entre le dialogue et le geste – renforcée par un plan spectaculaire en plongée sur Jack s’enfonçant dans les ténèbres – non pas pour se débarrasser d’un personnage ou d’un couple, mais pour conscientiser au même instant que la vie et la mort peuvent se jouer en un souffle, en quelques plans, quelques mots. La brutalité de l’instant doit se diffuser de l’autre côté de la fiction, chez le spectateur, car une surenchère autour de cette mort et des adieux pourrait désamorcer son implication – Cameron aurait pu en rajouter une couche sur Jack ou même faire trembler Kate Winslet un peu plus longtemps, seule dans le froid.  

La vie et la mort à la fin de Titanic (capture d’écran) / ©Twentieth Century Fox

Le temps de mourir, le temps de revenir

Il y a clairement une séparation qui s’opère  : Jack est laissé pour mort (sans parler du rapport au sacrifice humain) et Rose se dirige vers la vie. Et le spectateur, habitué depuis plus d’une heure et demie à ce couple main dans la main, doit brutalement vivre sans. Ce qui était le fantôme d’un souvenir pour Rose le devient également pour le spectateur au moment présent. La note d’intention du film – selon laquelle Rose, plus âgée, forme un énorme flashback par l’histoire qu’elle raconte – prend alors tout son sens tant que les imageries temporelles se confondent avec le regard du spectateur  : ce que Rimbaud appelait le « bleu du souvenir », où chaque souvenir, par sa couleur (des yeux, du vin ou des soirs d’été), revient ou se forme au présent. Le souvenir n’est plus seulement celui de Rose, il devient aussi celui du spectateur. La scène du baiser entre Jack et Rose plus tôt dans le film vient alimenter cette idée des fantômes – dont ceux du Titanic fascinaient déjà Cameron pendant ses recherches avant le tournage, donnant naissance à un documentaire – en plus de se lier au souvenir du personnage de Rose (les couleurs, majestueuses, de la scène) et consécutivement au choc émotionnel de son spectateur (l’épave du Titanic apparaissant en fondu enchaîné). L’image viendra toujours nous dire dans Titanic qu’il y a un temps où la mort a jailli et choqué, mais que la lumière qu’il la fait projeter, et qui la fait raconter, la rend plus vivante que jamais (nous avec), aussi parce qu’elle revient.

Du fait de cette intériorisation passionnelle du spectateur, le retour mémoriel vers la mort de Jack et au naufrage est peut être plus fort qu’une simple promesse : elle nous prépare finalement à l’inéluctable. Titanic, au même titre que Mulholland Drive ou Lost, sortis peu après l’énorme succès de ce storytelling dont ils partagent des similitudes, nous prépare à la mort. Rose, au seuil de la mort du fait de son âge, reviendra d’ailleurs sur les lieux du souvenir, et jettera le bijou qui le porte, le cœur de l’océan. James Cameron rend justice à son spectateur et son choc émotionnel en proposant deux plans à l’intérieur de l’eau montrant le bijou entrer dans l’eau avant de couler, comme Jack quelques minutes plus tôt. Il le fait puisqu’il sait que le traumatisme doit se diffuser partout ailleurs, dans des images d’un autre temps : non seulement au présent de l’histoire, avec Rose jetant son bijou, mais aussi dans l’outre-monde final, où la vie revient en même temps que la mort, celles des personnages, mais aussi du spectateur, conscient désormais que la vie et la mort se (re)constitue constamment dans un processus où l’amour et le souvenir existent bel et bien. Si la fin de Titanic vise l’éternité au travers de ses dernières images, elle devient pour le spectateur une étape d’une acceptation selon laquelle la fin ne justifie pas les moyens, surtout quand il s’agit, au fond, de vivre sa vie. N’oublions pas que Rose meurt dans son sommeil, parce que Jack, son amour, le lui avait dit de son vivant.

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