(Re)Voir – « Casino Royale » : Larmes de sang

© Danjaq, LLC and United Artists Corporation

Ce dimanche 15 novembre, France 2 diffuse Casino Royale à 21h10, premier James Bond de l’ère Daniel Craig. Deux semaines après la mort de Sean Connery, l’agent secret 007 est mis en avant un dimanche soir, soit l’une des journées de la semaine la plus propice pour obtenir de l’audience. Ce nouveau corps bondien, sous les traits de Daniel Craig, s’offre l’un des plus beaux films de la saga.

Comment faire naître un agent 007 sous les traits d’un nouvel acteur ? Cette question, le réalisateur Martin Campbell se l’est déjà posée lorsqu’il tourne GoldenEye, premier rôle bondien offert à Pierce Brosnan en 1995. L’ouverture du film ne nous montre pas le visage de l’acteur, c’est l’action qui lui donne une identité. Il se jette dans le vide, comme une manière d’évacuer son passé mythologique qui le pourchasse depuis plus de trente ans. Nul besoin de présenter sa psychologie, nous la connaissons sur le bout des doigts. Il y a des similitudes entre les première scènes qui inaugurent un cycle initié par un nouvel acteur. Sean Connery est iconisé par un champ-contre-champ autour d’une table de poker dans James Bond contre Dr. No (Terence Young, 1962). L’allusion est claire, il s’agira autant d’un rapport de force basé sur les corps qu’une stratégie du bluff, du retournement de veste. Pour George Lazenby dans Au service secret de sa majesté (Peter Hunt, 1969), c’est une double ligne entre une femme qui entre dans l’eau pour se tuer et une lunette de fusil qui lui sert de cadre. Les apparences sont toujours trompeuses, comme au poker. Dans Vivre et laisser mourir en 1973, l’introduction est plus surprenante (le reste du film est vraiment raté). Roger Moore se réveille après le meurtre de trois agents secrets et un générique chamanique. Il ressent, dans ses rêves, ce qui se joue dans les Caraïbes. La double ligne est donc mentale. Pas d’inquiétude, les rails de la série sont posées, l’homme se réveille dans les bras d’une femme. Permis de tuer (John Glen, 1987), avec un Bond joué par Timothy Dalton, joue la carte du simulacre, de l’infraction du réel dans la simulation avec des tirs échangés qui alternent entre du paintball et des balles tueuses. Le bluff, encore et toujours le bluff.

A l’instar du premier film sous les traits de Pierce Brosnan, Martin Campbell semble dévier légèrement du programme. Daniel Craig ouvre cette nouvelle ère en 2006 avec Casino Royale. Les logos des grandes compagnies qui apparaissent dans les premières images sont en noirs et blancs. Impossible de se situer dans le temps ni dans l’espace malgré un décor qui évoque les Bond période Guerre froide. En trois minutes, Martin Campbell annonce la couleur qui viendra ensuite, l’homme est violent, peu hésitant et possède un coup d’avance sur l’adversaire. Le générique peut alors se lancer avec une différence notable, l’homme sur qui James Bond tire dans toutes les introductions des films n’est plus seulement le spectateur mais c’est aussi un personnage dont le sang vient salir le noir et blanc des toilettes.

Casino Royale (Martin Campbell, 2006) - Critique & Analyse
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Entrer dans le costume

Toute la première partie du film tient à une sorte d’initiation afin de coller à l’image d’Épinal façonnée depuis 1962. Dans l’imaginaire collectif, James Bond incarne l’élégance, confortée par un costume, une montre (Rolex, de préférence) et la conduite d’une Aston Martin. Ce style s’accompagne d’un goût pour la séduction et la capacité à éliminer ses ennemis sans tâcher la moquette. Dans Casino Royale, Martin Campbell joue sur un ton comique avec les indispensables qui entourent la figure bondienne. L’homme arrive à l’hôtel en Ford, privilégie une Omega plutôt qu’une Rolex et Eva Green lui achète un costume qui sied davantage à l’iconographie habituelle. Ce qui rend le personnage de Daniel Craig touchant, c’est qu’il n’arrive pas pendant la majeure partie du film à entrer dans le costume, son corps plus massif que les autres acteurs a du mal à déployer sa puissance dans un espace aussi exigu qu’une cage d’escalier. Sa brutalité lui fait prendre des risques et il se met à dos une partie du MI6 (l’organisation qui l’embauche). On entrevoit ce que deviendra le personnage dans les prochains opus, qui lorgneront du côté de la pensée freudienne notamment dans Skyfall (Sam Mendes, 2012). M, incarnée par l’impeccable Judi Dench, sera comparée à la mère de James Bond et ce de manière littérale. Il est évident que les prémices se trouvent dans Casino Royale, notamment lorsque Bond enrage comme un enfant à qui on a cassé ses jouets.

Heureusement, Campbell ne construit pas ses personnages par les dialogues mais par sa mise en scène qui prend son temps, contrairement au montage épileptique du numéro suivant intitulé Quantum of Solace (Marc Foster, 2008). C’est la larme de sang du Chiffre (Mads Mikkelsen) qui trahit sa faiblesse, la même goutte qui coule en quantité sur le générique d’introduction. C’est la couse-poursuite survitaminée dans un chantier de construction qui met en scène le changement de corps bondien. Campbell offre à l’homme pourchassé des plans à la grue, des travellings alors que le Bond joué par Craig épouse une mise en scène qui s’apaise, qui joue du plan fixe pour mieux faire ressortir la lenteur inhérente à un tel corps. Cette opération est d’ailleurs symbolisée en une scène, lorsque Craig conduit un bulldozer pour rattraper le fuyard. Chez lui, on ne saute pas par-dessus un obstacle, on le détruit. Une deuxième séquence de course-poursuite dans un aéroport joue du temps alloué à Bond avant l’explosion d’une bombe sur un prototype d’avion. A l’heure du blockbuster mondialisé, on voyage toujours autant que dans les précédents films, le décor de l’aéroport est un incontournable. Il faudrait d’ailleurs mener une longue comparaison entre Casino Royale et Tenet (Christopher Nolan, 2020) qui copie allègrement son grand-frère bondien. Pour l’heure, malgré les déplacements dans les plus beaux coins du monde (la Suisse, Venise, etc.), le décor le plus investi et le plus marquant reste la table de poker.

Casino Royale (2006) - Partie de poker #2 (James Bond a gagné face à Le  Chiffre) HD - YouTube
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Un peu menteur

Le cœur de l’intrigue se déroule autour d’une table de poker, on y revient sans cesse malgré quelques incartades constituées de coups de poings et de réanimation par défibrillateur. C’est là que le classicisme de Martin Campbell se déploie le mieux. La caméra prend bien le temps de montrer les cartes disposées par le croupier avant de fixer les regards de trois personnages autour de la table. Le réalisateur a bien retenu la leçon d’Alfred Hitchcock, ne laissant jamais le spectateur sur le carreau. Nous sommes rivés aux yeux de Daniel Craig qui tente de nous faire croire qu’il mène la danse. Mais, le poker, on y revient, a en commun avec le cinéma d’aimer le bluff, ou du moins de jouer des apparences. L’œil bondien, donc la caméra de Campbell, ne regarde pas dans la bonne direction. Perdre la maîtrise du temps et de l’espace, c’est ce qui précipite l’échec de James Bond et une mort potentielle (relative certes, les producteurs ne vont pas tuer le héros dès le premier film). Ce qui fait de Casino Royale une véritable réussite, c’est sa capacité à bouger les lignes par sa mise en scène, avec un profond respect pour le matériau d’origine. Il suffit de se rappeler la première scène de l’agent dans James Bond contre Dr. No qui se déroule autour d’une table de jeu, avec une femme en robe rouge, couleur portée par Eva Green à la fin de Casino Royale.

C’est peut-être la dernière partie du film qui perd en puissance, en relançant l’intrigue à Venise. Il s’agit évidemment de placer les pions pour les épisodes à venir mais le film perd en rigueur et rallonge la durée du long-métrage qui s’étale sur près de deux heures trente. Tragédie romantique qui vient achever la construction d’un James Bond sous une nouvelle ère, celle de Daniel Craig. Inévitablement, c’est en endossant parfaitement le costume de l’agent secret dans un dernier plan iconique que la saga livrera l’un de ses plus mauvais films ensuite.

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