CINÉMA

(Re)Voir – « 8 femmes » : Maison de poupées

© Mars Distribution

Ce vendredi 13 novembre, la chaîne Chérie 25 diffuse à 21h05, 8 femmes de François Ozon, présent aussi sur Netflix. En avril, dernier et en partenariat avec VL Média, nous étions revenus sur ce film culte en podcast, à l’occasion d’une rétrospective consacrée à François Ozon. Une occasion de plus pour voir ou revoir cette partie de Cluedo musical où huit grandes actrices sont enfermées dans une maison de poupée à la veille de Noël.

« Grâce au succès de Sous le sable, François Ozon, peut se permettre de convoquer un immense casting et rendre hommage aux femmes mais surtout aux actrices. Le cinéaste souhaitait réaliser un remake de The Women de George Cukor, sorti en 1939 avec un casting de l’époque exclusivement féminin. Mais, les droits du film étaient déjà détenus à Hollywood par Julia Roberts et Meg Ryan. Dominique Besnehard lui propose alors une pièce de théâtre écrite en 1958 par Robert Thomas, oubliée malgré un succès en 1961 au Théâtre Edouard VII, et une première adaptation en 1960 sous le titre La Nuit des suspects.  

Du huis clos intérieur et psychique où le personnage de Charlotte Rampling nous emmenait dans la solitude de son deuil impossible, nous passons à un huis clos physique où sont enfermées dans une maison de poupée, la fine fleur des comédiennes du cinéma français représentées justement chacune par une métaphore botanique en générique. 

8 femmes… 8 actrices donc…

La grand-mère avare et profiteuse :  l’éternelle Danielle Darrieux qui retrouve Catherine Deneuve en jouant sa mère pour la quatrième fois. Catherine Deneuve incarne Gaby, la mère, parfaite femme bourgeoise. Sa sœur, c’est Isabelle Huppert, Augustine, vieille fille frustrée. Ses deux filles, Suzon, Virginie Ledoyen, l’aînée modèle étudiante à Londres et Catherine, Ludivine Sagnier espiègle, jeune fille moderne et amatrice de romans policiers. Pour compléter le tableau de famille, la belle-sœur, la sensuelle Fanny Ardant dans le rôle de Pierrette aux nombreux amants. Et bien sûr les domestiques, Madame Chanel, Firmine Richard en nourrice et cuisinière dévouée et Louise, femme de chambre introvertie mais frivole récemment entrée au service de madame interprétée par Emmanuelle Béart. 

Le synopsis est plutôt simple, dans les années 1950 à l’intérieur d’une grande demeure bourgeoise, une famille s’apprête à passer Noël, mais, au petit matin le père est retrouvé poignardé de dos dans sa chambre. 

Mais qui est le ou plutôt la tueuse  ? 

La partie de Cluedo peut commencer. Entre une intrigue à la Agatha Christie et à l’esprit hitchockien, une pièce de boulevard familial et une comédie musicale, François Ozon offre avec 8 femmes (et surtout à ces 8 actrices) un véritable chef-d’œuvre. Mais si le cinquième long métrage du cinéaste est aussi jouissif c’est avant tout car il peut se lire en plusieurs lectures.

Il y a d’abord ce plaisir de spectateur, à suivre cette histoire avec ces divers rebondissements où tous les personnages semblent coupables et ce twist final fabuleusement orchestré. Puis, ces intermèdes musicaux où comme dans Les Demoiselles de Rochefort ou On connait la chanson de Alain Resnais, chaque protagoniste a son moment chanté. Ici, les comédiennes interprètent elles-mêmes, comme des apartés chorégraphiés révélant ainsi des traits de caractères ou des confidences de leurs personnages. Ainsi Sheila, Françoise Hardy, Marie Laforet et d’autres, se succèdent donnant une autre saveur au film et offrant des instants de cinéma devenus cultes.

Mais à travers ces femmes qui s’écharpent, se confient, se soupçonnent François Ozon célèbre les actrices dans un choix de casting qui met en valeur huit femmes qui ont toutes été au cœur de l’attention de grands cinéastes masculins et des spectateurs mais aussi le fantasme du public sur les rivalités qu’il peut y avoir entre elles. 

Ici, elles sont filmées à part égales toutes au même plan, dans des partitions inattendues où aucune ne peut prendre le dessus sur les autres et sans acteurs pour leur donner la réplique. Car si les hommes sont sans cesse présents dans la majorité des dialogues ils ne sont pas là physiquement et le seul comédien interprétant le père en plus de n’être pas célèbre n’est jamais montré de face ou subtilement et rapidement. 

Et on pourrait même dire que 8 femmes une allégorie du cinéma 

Oui, le grand chef d’orchestre virtuose qu’est François Ozon ne lésine pas sur les détails et les références. Dans cette mise en scène kitsch et artificiellement théâtrale, au scénario drôle et cruel, il rend hommage d’abord à Douglas Sirk et aux comédies technicolor des années 1950. Dès le premier plan et cet extérieur enneigé où une biche se glisse devant les fenêtre de la maison nous rappelant le merveilleux Tout ce que le ciel permet.

On pense aussi à Rita Hayworth dans la chorégraphie déshabillée de Fanny Ardant et dans la descente d’escalier d’une Isabelle Huppert métamorphosée en star hollywoodienne robe bleu ciel et chevelure rousse flamboyante et tour à tour à Lana Turner, Marilyn Monroe ou Audrey Hepburn.

Evidemment, François Truffaut est convoqué à deux reprises  :  par la citation «  C’est une joie et une souffrance  » prononcée face à Catherine Deneuve par (Jean-Paul) Belmondo dans La Sirène du Mississipi et (Gérard) Depardieu dans Le Dernier métro et ici enfin par elle-même suivie d’un plan sur Fanny Ardant, dernière compagne de Truffaut, qui lève ses yeux embués face à la caméra, laissant voir l’actrice derrière le personnage. Mais aussi dans le sublime face à face entre ces deux actrices et un plan appuyé sur leurs jambes, leitmotiv du cinéaste dans tous ses films. 

La tenue et les bottes d’Emmanuelle Béart convoque Jeanne Moreau dans Journal d’une femme de chambre de Bunuel. La photo de Romy Schneider, désignée comme son ancienne patronne qu’elle aimait n’est pas sans rendre hommage au cinéma de Claude Sautet, toutes deux muses du cinéaste.

Cette lecture cinéphile n’empêche pas François Ozon de mettre dans 8 femmes tout son cinéma à lui que l’on a déjà évoqué autour des thèmes qui lui sont chers  : les pulsions sexuelles et meurtrières, des femmes fortes héroïnes à la fois féministes et d’une misogynie discutable, des hommes faibles et des pères tués, une homosexualité dévoilée, des frustrations et des secrets enfouis le tout saupoudré de cynisme et de cruauté dans cette maison de poupée kitchissime où le cinéaste démiurge s’amuse de ses personnages. 

8 femmes a fait près de 3,6 millions d’entrées en France, c’est le film le plus vu et le plus cité du cinéaste. Alors un conseil, étant donné que vous êtes confinez, enfermez-vous avec ces 8 femmes, et on se retrouve la semaine prochaine pour continuer de retracer la filmographie de François Ozon. »

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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